Absence d’identité, facteur de blocage de millions d’Haïtiens

Près de trois millions d’Haïtiens, selon les statistiques, n’ont pas d’acte de naissance. Donc, ils n’ont pas d’identité. Ce qui constitue un vrai facteur de blocage dans leur fonctionnement quotidien.

Publié le 2016-07-29 | Le Nouvelliste

National -

Job est né en 2011 dans les hauteurs de Pétion-Ville. Pourtant, jusqu’en juillet 2016, sa naissance n’a pas été déclarée chez l’officier d’état civil de la commune. Son père ne s’en soucie guère, car, depuis 2004, lui aussi vit sans son acte de naissance. Ledit document a été emporté par les eaux en 2004. Depuis, ses préoccupations paternelles se résument à nourrir sa femme et ses deux enfants. Job est loin d’être le seul enfant du pays dont la naissance n’a jamais été déclarée chez un officier d’état civil. « Près de trois millions d’Haïtiens à travers le pays vivent sans acte de naissance, affirme Philipe Jean Thomas du Groupe d’appui aux réfugiés et rapatriés (GARR). Ils ont hérité un nom. On se souvient parfois de leurs années de naissance. Mais ils vivent dans l’anonymat quant à une existence civile. » Tout individu n’ayant pas été déclaré chez l’officier d’état civil, selon le GARR, est sujet à des difficultés de tout genre dans sa vie. Quelqu’un n’ayant jamais existé civilement ne saura obtenir à l’avenir ni une carte d’identification, ni une licence, ni un extrait d'archives, encore moins un passeport. Il ne pourra jouir d’aucun droit civil ni politique. Même s’il participe à des activités de la vie de tous les jours, il reste limité quant à la pleine jouissance de ses droits et devoirs. « Nous rencontrons dans le cadre de notre travail des localités de notre commune qui sont sévèrement touchées par ce problème, rapporte Monique Mondésir, officier d’état civil de la commune de Pétion-Ville depuis 1998. Nous avons découvert plusieurs générations d’une même famille vivant sans jamais exister civilement. Ni les grands-parents, ni les enfants, ni les petits-enfants ne possèdent un acte de naissance. Beaucoup de gens lorsqu’ils se présentent à notre bureau pour se marier, ils sont étonnés qu’ils ne le puissent pas sans leur acte de naissance. » Le problème d’identité touche systématiquement toutes les générations à travers le pays. « C’est un problème fondamental car l’acte de naissance c’est le point de départ de la vie de chaque individu, précise Monique Mondésir. Le séisme du 12 janvier 2010 a empiré la situation vu que des milliers d’individus ont tout perdu. Le problème de la déclaration de naissance des enfants touche davantage les milieux reculés du pays. « Cela est dû à un manque d’éducation des parents, déduit Jerry Pierre Gilles, assistant chef de service à l'Office de protection du citoyen (OPC). Ne sachant pas qu’ils doivent déclarer la naissance de leurs progénitures une fois venues au monde, ces dernières grandissent sans pouvoir bénéficier de droits qu’elles ont à la naissance. » Le problème ne se pose presque plus pour les enfants qui sont nés dans les hôpitaux. Car un enfant né à l’hôpital bénéficie d’un certificat de naissance dûment signé par le médecin. Ce document servira à le déclarer devant l’officier d’état civil. « La majorité des parents haïtiens mettent leurs bébés au monde à la maison. Cela constitue un vrai problème quant à l’enregistrement de ces derniers dans des coins reculés du pays », précise Jerry Pierre Gilles. Les problèmes expliquant que beaucoup d’Haïtiens vivent sans identité sont multiples. Monique Mondésir pointe du doigt les conditions de travail de ceux qui sont chargés d’enregistrer les nouveau-nés. « Les officiers d’état civil doivent se procurer eux-mêmes les matériels de travail tels que cahiers, registres, informe-t-elle. Avec un salaire mensuel net de 13 678 gourdes et très peu de personnels pour faire le travail, ils doivent souvent engager des clercs. Dans ce sens, la faiblesse de l’État est aussi pour beaucoup.» L’administration de l’ancien président Joseph Michel Martelly avait pris le décret du 16 janvier 2014 donnant droit à ceux qui n’ont jamais été enregistrés ou qui ont perdu leurs actes de naissance de se rendre chez l’officier d’état civil de leur commune pour le faire. Ce décret tel qu’il est appliqué, estiment des responsables d’organisation de droits humains, ne résoudra pas le problème. Pour avoir droit à cet acte de naissance sur la base de la déclaration tardive, l’individu doit être muni d’« un négatif ». Ce document lui sera accordé par les Archives nationales moyennant un certificat de baptême légalisé par l’archevêché de Port-au-Prince, ou à défaut, d’un acte de notoriété du tribunal. En moyenne, cela coûterait à l’individu jusqu’à 2 500 gourdes. « Régulariser le système d’état civil, mettre du matériel adéquat à la disposition des officiers d’état civil, renforcer la campagne de sensibilisation de la population sur le sujet », sont quelques-unes des propositions faites aux autorités haïtiennes par Mme Mondésir pour résoudre le problème. » Le pays pourra ainsi franchir un pas de géant vers le respect des droits de ses fils et filles.

« Ce reportage a été réalisé dans le cadre de l’atelier de renforcement de capacité des jeunes professionnels des médias et bloggeurs sur « les droits humains, la gouvernance et la démocratie » organisé par Panos Caraïbes en partenariat avec l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Bureau régional pour les pays de la Caraïbe et de l' Amérique Latine (BRECAL) du 4 au 8 juillet 2016.
Billy James Raymond et Zacharie Saint Victor Auteur

Réagir à cet article