Amos, le magnifique

PUBLIÉ 2016-07-22


Mieux que Gatsby, le héros de Scott Fitzgérald, l’adjectif lui sied parfaitement, lui dont la renommée et la richesse se mesurent à l’immensité du talent déployé et non à la fortune matérielle, l’argent. Après trente ans et plus, Amos Coulanges nous est revenu plus fort, plus maître de la guitare, plus serein, plus inventif dans ses arrangements aux belles harmonies, ses variations et paraphrases mélodiques. Il concilie et conjugue habilement dans son art, tradition et modernité. Ce lundi 18 juillet, à la salle polyvalente de la Fokal, le virtuose a charmé et exalté les amoureux de la guitare classique par les pièces d’un programme intitulé « La guitare sur les deux rives de l’Atlantique », traversant l’océan en quatre (4) siècles de musique. Décontracté, en costume et sans cravate, le concertiste renseignait son public sur chaque étape et ses morceaux. D’abord le XVIIe siècle avec le grand maître du baroque, Jean-Sébastien Bach ; deux préludes en ré-majeur : - le premier est comme une étude dont le motif est un arpège, progressant en ascension et descente avec des basses chantantes et changeantes. - le second est très familier aux guitaristes, fascinant par sa beauté. Le XVIIIe siècle est honoré par un menuet de Joseph Haydn, extrait d’un quatuor à cordes et arrangé pour la guitare. Ce qui est une gageure. C’est à la fois très difficile et très beau. De Moro Guilliani, Amos joue ensuite l’adagio de la « sonate en do ». Très pausé au début, presque récité et méditatif ; puis légèrement animé dans son rythme. Très expressif. Peu après, nous nous rendons en Espagne, dans cette transition entre les XIXe et XXe siècles, où nous retrouvons Emilio Pujol, élève de Francisco Tarrega et ami d’Andrès Segovia. Nous savourons son « Tango ». Amos Coulanges nous captive par ses pizzicati, ses harmoniques. Il ponctue la danse en tambourinant au bas du chevalet : l’illusion est parfaite, l’évocation est réussie. Je dis toujours que tango et habanera sont comme frère et sœur. Un autre grand compositeur espagnol et nationaliste est honoré : Isaac Albéniz, avec sa célèbre « Asturias » ou « leyenda ». Trémolo à l’aigu ; jeu de basse avec des motifs presque obstinés, en dépit de quelques changements. Ponctuations fortes de « rasgueados ». Voilà pour la portion animée. Une autre partie plus lente, une méditation charmante dans la pause, avec la beauté de ses octaves en appels et ses séduisantes réponses harmoniques. Couleurs nettement espagnoles avec un goût de flamenco. « Asturias » est en fait une pièce pour piano, adaptée pour la guitare. C’est au tour de l’Amérique du Sud d’être visitée. Nous voyageons au Brésil avec le « choro tipico » du grand compositeur Heitor Villa-Lobos. Le style et le rythme annoncent la samba. Deux parties nettement contrastées et reprises : l’une en mineur, l’autre en majeur. Une savoureuse opposition. Ce «choro tipico» est inoubliable. Nous jetons l’ancre chez nous finalement en Haïti. Amos Coulanges nous fait apprécier d’abord la « Danse des hounsis » de Frantz Casséus. Une note à l’aigu, tenue obstinément sur la chanterelle (la corde Mi) évoquant le rythme en OSTINATO. Une pédale en fait. Les cordes supérieures à partir du « si » chantent en harmonie, une mélodie fragmentée. Très beau. Un tour de force. Chapeau à Frantz Casséus, ce grand aîné et pionnier à la grande sensibilité ! Bravo, Amos ! Danse envoûtante ou danse d’envoûtés. Le guitariste a consacré la troisième partie du concert à ses arrangements et compositions personnels. Quel brio ! Que d’inventions ! D’abord ses « haïtiannesques », suite formée de « Elegi e» dédiée à la mémoire de son cousin mort, le violoniste Fritz Coulanges, le kongo « cantonade » ; un autre air très chaloupé dans le rythme avec des accords à la basse savoureuse. « Fuguetta pour elle », thème d’origine cubaine et chansonné de manière burlesque et grivoise, mais métamorphosé et sublimé ici, dans la dignité par l’art de l’arrangeur-compositeur. Un hommage à Toussaint Louverture, emprisonné au fort de Joux, avec slam récité par le concertiste, diverses allusions à l’air « Adieu foulards, Adieu madras », initiative moderne et étonnante de la part d’un artiste classique. «Thème et variations» sur un «Dodo titit» spécial et inédit ; berceuse parodique et injurieuse envers le père enfui, thème inconnu. «Supérus» musique de film, composée par Amos. «Yoyo» arrangé dès son premier disque, dédié à Raoul Denis père, revisité en grande partie, revu et augmenté. «Yanvalloux» ou «Nan fon bwa», un dernier hommage à Frantz Casséus. Ce dernier morceau termine officiellement le concert. Applaudissements sincères et nourris. Le guitariste revient sur scène pour le rappel et nous offre en bonus un arrangement, superbement introduit, de «Larèn Solèy leve» avec de petites variations. Appréciation et réserves... Un concert magistral, il n’y a pas à dire, donné malgré tout en toute convivialité par un concertiste dialoguant avec l’assistance, pour l’instruire. En dépit de tout cela, la guitare reste un instrument difficile, jamais tout à fait apprivoisé ; il y a eu de petits «ratés» dans le jeu du concertiste, heureusement fugaces et assez inaudibles pour les non-initiés : trois ou quatre notes escamotées, effilochées çà et là. (Nous ne parlons pas des harmoniques et des pizzicati, atouts naturels de l’instrument). Nul n’est parfait et nous mettons cela au compte de la tension nerveuse, de l’instrument à l’accordage souvent rebelle. La soirée reste et demeure inoubliable, majestueuse. Amos Coulanges est un merveilleux guitariste et un grand musicien.

Roland Léonard



Réagir à cet article