Centre culturel Anne Marie Morisset / Hommage

Tout un Vendredi littéraire à Willems Édouard

Au centre culturel Anne-Marie Morisset, à Delmas, Vendredi littéraire a salué, sous la pluie, Willems Édouard, le poète tombé sous les balles des bandits, à Pétion-Ville, le 8 juillet dernier.

Publié le 2016-07-18 | Le Nouvelliste

Culture -

Claude Bernard Sérant Il pleuvait sur la ville, il pleuvait dans les cœurs, dirait Verlaine. Avec des mots couleur de tristesse, avec des mots amers, les artistes (poètes, romanciers, slameurs, chanteurs) ont vidé ce qu’ils avaient au fond de l’âme. « Isit nan peyi m, la vi moun, lavi fi, lavi gason tankou plòt latrin bwa : li desann, desann desann tou drèt nan fè nwa Epi Plòk ! » Ce poème de Georges Castera dit la rage au cœur de la romancière Evelyne Trouillot. L'auteure de «La mémoire aux abois» (Paris: Hoëbeke, 2010) projette en gros plan une photographie du désespoir des citoyens haïtiens. Avec l’impunité qui est devenue la règle, on finit, l’âme dévastée, par se faire une idée : la vie en Haïti est sous le contrôle des criminels bien établis. Les éventreurs de l’espoir, les fossoyeurs de la République vaquent tranquillement à leurs activités. Ils détruisent la vie pour gagner leur vie. Chaque tête qui tombe – sous le regard indifférent de la société et des loups qui protègent la bergerie – conforte les assassins dans le socle du crime. Des artistes en colère L’écrivain-journaliste Lyonel Trouillot a craché sa colère avec les mots du poète français Louis Aragon : « J’écris dans un pays dévasté par la peste Qui semble un cauchemar attardé de Goya Où les chiens n’ont d’espoir que la manne céleste Et des squelettes blancs cultivent le soya Un pays en tous sens parcouru d’escogriffes À coups de fouet chassant le bétail devant eux Un pays disputé par l’ongle et par la griffe Sous le ciel sans pitié des jours calamiteux Un pays pantelant sous le pied des fantoches Labouré jusqu’au cœur par l’ornière des roues Mis en coupe réglée au nom du Roi Pétoche Un pays de frayeur en proie aux loups-garous J’écris dans ce pays où l’on parque les hommes Dans l’ordure et la soif le silence et la faim Où la mère se voit arracher son fils comme Si Hérode régnait quand Laval est dauphin » À la soirée du vendredi 15 juillet, chacun, par ses propos, chacun par ses chansons comme Wooly Saint-Louis, a rappelé qui était l'auteur de «Rêve obèse» (1996, Mémoire) et «Plaies intérimaires» (2005 Mémoire d’Encrier). En 2012, Le Nouvelliste, à travers Livres en folie, avait attribué le prix du Gardien du Livre à Willems Édouard. Livres en folie l’avait salué pour le souffle nouveau qu’il avait apporté aux Presses nationales d’Haïti. Institution qu’il a dirigée dans l'habit de directeur général pendant sept ans (avril 2004 - novembre 2011). Le professeur Michel Acacia, grand admirateur de l’empereur Jean-Jacques Dessalines, a pris la parole pour dire que Willems Édouard « aura mérité de la patrie pour avoir publié tout un corpus de textes sur les législations de Dessalines ». Dans cette dynamique, il avait entrepris de numériser Le Moniteur, journal officiel qui publie tous les actes légaux et officiels de la République. Sont disponibles des documents publiés de 1804 à 2011 en version numérique. Il aura également mérité de la patrie, selon l'auteur de «Historicité et structuration sociale en Haïti» (Imprimeur II, 2006), pour avoir rendu également accessibles au grand public et à moindre coût, des livres d’auteurs haïtiens publiés à l’étranger. Le professeur Acacia a brossé quelques réalisations de ce fonctionnaire entreprenant qui avait lancé « Souffle Nouveau » pour les plumes émergentes, trois nouvelles collections pour les classiques « L’Intemporel ». Dans la tête de ceux qui l'ont suivi de près, on gardera aussi l'image du professeur soucieux de la Faculté de linguistique appliquée aux côtés du doyen de ladite institution, Pierre Vernet, qui lui avait insufflé la passion du créole. Des années plus tard, Willems avait traduit sa passion dans les faits avec la publication de recueils de poésie, de romans et de nouvelles traductions; il avait aussi lancé des concours littéraires. On gardera aussi l'image de ce gardien du livre qui avait mis sur pied des clubs de lecture à travers une vingtaine d’écoles de Port-au-Prince fonctionnant sans bibliothèque. De bons mots pour panser des blessures Il a suffi de ce rappel pour que Lyonel Trouillot, auteur de « La belle amour humaine » (Actes Sud, 2011 – Grand prix du roman métis 2011), trouve quelques bons mots qui ne laisseront indifférent aucun citoyen honnête dévoué à ses fonctions dans l’administration publique. Il a tenu, dans la langue du peuple, à peu près ce discours : « Parfois, il suffit d’un fonctionnaire. Regardez bien Willems ! Par son action, par son dynamisme, ce fonctionnaire a donné une vie aux Presses nationales qui était tout simplement une institution moribonde. On avait même oublié qu’elle existait. En Haïti, il est de coutume de dire du mal de tous ceux qui occupent une fonction dans l’État. Eh bien, nous devons saluer ceux qui font du bon travail pour mieux souligner la différence entre eux et ceux qui n’ont aucun souci de faire œuvre qui vaille pour la collectivité. » Le public du centre Anne Marie Morisset a exprimé sa colère devant l’inacceptable. Devant le vide intolérable qu’a laissé ce citoyen de talent, mort à 51 ans. Il était spécialiste du droit d’auteur, Me Willems Édouard. Dans son cabinet, on le consultait sur les questions liées à la propriété intellectuelle. Le Bureau haïtien du droit d’auteur (BHDA) a perdu un brillant juriste. On ne remplace pas du jour au lendemain un tel cerveau toujours en quête de nouvelles connaissances. Cela fait un grand vide. À ce vendredi littéraire, vendredi de tristesse et de pluie, le public se réconfortait sur des poèmes de Willems Édouard, il se consolait sur la voix de Garnel Innocent, l’acteur qui avait joué aux côtés de Frankétienne dans « Melovivi » ou Le piège, en 2010. Garnel Innocent a lu «Plaies intérimaires», un recueil du disparu qui a paru en 2004. « Braver un soleil tortionnaire dévaler des précipices féroces dormir sous des ponts impassibles congédier ma raison élastique enfin cet épanchement de nudité qui bruit dans les criques Ah j’ai vu ses yeux où viennent s’y reconsteller toutes les étoiles son parfum rafraîchit les saisons indigentes de ma terre esseulée et son prénom tel un refrain aux pieds poudrés séduit ma ville indolente En ce temps où l’homme abroge l’humain je répandrai son visage sur chaque rumeur qui déambule dans ma cité j’écrirai son nom sur chaque grain de poussière sous chaque fenêtre sur chaque sentier sous tous les bois sur chaque rivage j’invoquerai son nom parmi mon peuple où chôme la folie » Le monde littéraire pleure encore cette valeur. Elle est de celles que la République produit au compte-gouttes. Willems Édouard a vu le jour le 23 avril 1965, à Pétion-Ville. Le 8 juillet 2016, les bandits ont tué ses plus beaux rêves dans la commune qui l’a vu naître. Cet homme constamment en route, assoiffé de savoir, les yeux rivés sur l’horizon, avait fait du chemin. À la Sorbonne (Paris-III), il a décroché son diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en management culturel. Il a obtenu une licence en sciences juridiques à la Faculté de droit et des sciences économiques (FDSE) de l’Université d’État d’Haïti, à Port-au-Prince. Il a travaillé comme professeur au département juridique à la FDSE, il a passé sept ans à la tête des Presses nationales. L’univers de la presse, le quotidien Le National, le Groupe Médialternatif, – et aussi les lecteurs à qui il envoyait personnellement ses articles sur le thème du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle, – commencent à éprouver ce vide de l'esprit.

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