Peinture haïtienne : quelle peinture?

L’option d’Antonio Joseph

Mémoire

Publié le 2016-03-29 | Le Nouvelliste

Culture -

Antonio Joseph a été le premier inscrit au Centre d’art lors de sa création en 1944. Une note parue dans un quotidien local devait attirer son attention et plus tard changer sa vie. Le Centre allait faire de lui un artiste professionnel. En 1950, Antonio Joseph n’a pas rejoint le groupe d’artistes qui se sont séparés de l’institution pour créer le Foyer des Arts Plastiques. La raison ne vient pas du fait qu’il avait un statut particulier au Centre. Il est le répondant du Centre dès février 1947, et devint plus tard membre de son conseil d’administration. La raison, s’il faut en trouver une, serait tout simplement l’expression de sa liberté, l’affirmation de ses convictions. Antonio Joseph ne supporte pas l’amateurisme. Il s’est lui-même soumis à l’apprentissage des techniques du dessin et de l’aquarelle, instruit par des artistes formateurs au Centre : Lucien Price, Géo Remponeau et Dewitt Peters. Sa première exposition devait lui apporter la reconnaissance de tous les dirigeants du Centre et aussi celle du public qui fréquentait ce lieu de création. On a même parlé de lui comme étant l’avenir de la peinture haïtienne. Il ne partageait cependant pas l’opinion selon laquelle une formation serait profitable et même indispensable aux artistes primitifs/naïfs. Antonio Joseph avait vécu leur arrivée au Centre. Leur succès sur le marché ne l’a pourtant pas affecté. Il les avait côtoyés, les avait observés et même encouragés. Dans une entrevue avec la journaliste américaine Julie Jansen, il avait conclu que «l’on ne peut pas imposer des règles à l’artiste (dit) primitif, il est trop sensible» . En faisant une telle déclaration, il ne tenait pas compte des origines sociales de ces artistes puisque lui-même, Antonio Joseph, était aussi d’origines très modestes. Né à Barahona, en République dominicaine de parents haïtiens immigrants, c’est à l’âge de 15 ans qu’avec des milliers d’autres il fut pourchassé, lorsqu’en 1937 il y eut une redéfinition de la frontière haïtiano-dominicaine. Avec sa famille il s’installe alors à Port-au-Prince. Il pratique le métier de tailleur avant d’embrasser une carrière d’artiste. Le contenu social, tel qu’on le trouvait dans les peintures du Foyer, n’était pas exclu de l’art d’Antonio Joseph, et ceci dès le début de sa carrière. Dans la brochure de sa première exposition il déclarait : «J’aurais voulu être le peintre des humbles et des déshérités du sort.» En effet, sa peinture privilégiait des sujets puisés dans l’environnement et le quotidien haïtiens, surtout celui des quartiers populaires. Cependant, il ne voulait pas que son art soit révolte. Il avait vécu des moments terribles lors de son exode de la République dominicaine, il avait vu des images atroces, mais la violence ne cadrait pas avec son tempérament. Peters Dewitt a dit de lui qu’il voulait «privilégier les sujets touchants mais insistait sur le fait que, si la peinture comme la poésie pouvait avoir une portée sociale, celle-ci devrait se limiter à la formation morale du public». Quoiqu’il ait offert ses enseignements à des plus jeunes, en dehors d’un Calixte Henry qui, dans certaines œuvres, montre une nette influence d’Antonio Joseph, ce dernier a fait une carrière singulière, marquée par des recherches incessantes et son ouverture à la critique. Suite au succès de son exposition au Centre en 1953, il reçoit, pour la première fois, une bourse de la prestigieuse Fondation Guggenheim des États-Unis. Durant ce séjour il est invité à exposer ses «Impressions of the USA» à Washington. La critique Leslie Judd Portner, dans le Washington Post, reconnaît sa maîtrise des techniques, et note par-dessus tout que son œuvre est restée essentiellement haïtienne en dépit du sujet traité. Elle l’est toujours restée sans jamais tomber dans le folklorisme. Antonio Joseph bénéficie d’une seconde bourse de la Fondation Guggenheim en 1957, suite à quoi il voyage en Europe, question de remonter aux origines de l’art. Il dessine et peint toujours, passant de l’aquarelle à l’huile. Il poursuit ses recherches et expose régulièrement, question de rester en contact avec le public. Ses couleurs changent, produisant la plupart du temps des images en camaïeu de mauve, de bleu, de vert et quelques fois de rouge. Généralement figurative, sa peinture a quelquefois franchi la barrière de l’abstraction. Elle s’est aventurée dans un domaine proche du cubisme mais pas le cubisme qu’a pratiqué Braque ou Picasso. Chez lui, ça été de préférence un emploi d’aplats géométriques conçu à partir de données qui lui sont propres. Sa peinture enfin a été, à tout moment, et selon ses choix, résolument moderne, profondément personnelles forte et vibrante.

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