PAP jazz/Cloture/Parc historique/30 janvier

… Et la boucle est bouclée

Publié le 2016-02-02 | Le Nouvelliste

Culture -

Par Roland Léonard C’est une odyssée. Oui, c’est toute une odyssée musicale qui s’est achevée au Parc historique dans la soirée du 30 janvier 2016. Une traversée périlleuse vers les îles successives du jazz et du plaisir, sur la mer démontée de la planification et la logistique, de l’action et la réalisation. Mer agitée par la houle et les vents de la conjoncture politique, la tempête de ses menaces et les déferlantes en dernière minute de défections d’artistes. Miléna Sanders et Joël Widmaier ont maintenu à flot le navire, le radeau de la Méduse. Ils ont conservé le cap. Par leurs initiatives spontanées, leur tac au tac à ces imprévus et ces mauvais coups, le bateau n’a pas coulé. Fluctuat nec mergitur ! Chapeau à ces organisateurs, jeunes et courageux ! «Des héros de la culture», pour répéter après le contrebassiste Jaël Auguste. C’est donc avec plaisir que les amants du jazz se sont rendus, en nombre imposant, au Parc historique de la canne à sucre, pour clore dans une juste apothéose une semaine de merveilleux concerts. On est à nouveau sous le charme de la présentatrice Béatris Compère. Au programme : Manu Codjia de la France (Django d’or 2007) et son groupe ; le collectif «Wespè pou Haiti ; and last but non the least, Mario Canonge, superbe pianiste martiniquais, et la chanteuse Annick Tangorra. Manu Codjia et ses musiciens Le guitariste français est présenté par Laurent Bonnot de l’ambassade de France en Haïti, dans ses jours les plus favorables. C’est un trio qui s'installe sur le podium : Manu Codjia (guitare électrique) ; Jérôme Regard (contrebasse) ; Julien Charlet (batterie). Le groupe joue, sans parler, le morceau d’introduction : un court rhythm and blues ou R’N’B «you …». Manu Codjia prend ensuite la parole pour se présenter et introduire les membres de son trio. Il annonce la couleur de son concert ; il sera consacré aux morceaux de son dernier album. Les pièces rendent hommage aux standards de la «pop» ou «rock» music. Tout de suite après, on écoute «Beat it» de Michael Jackson, de son album «Thriller». Après l’exposé du thème, une cassure rythmique ou «break» induit une variation en swing «up tempo», où le guitariste s’exprime dans le «ternaire». On retourne au climat «binaire» pour le solo de contrebasse. Manu Codjia qui se définit comme un chasseur de nouvelles sonorités n’a pas manqué d’user de distorsions assurées par des pédales. Le groupe enchaîne avec un R’N’B. On ne peut qu’admirer l’adresse et la technique du batteur dans un jeu polyrythmique où il superpose le «ternaire» au «binaire», pour swinguer. Il y a une citation-hommage au regretté Serge Gainsbourg ; phrase extraite de «Je t’aime … moi non plus». Manu Codjia poursuit son concert jusqu’au bout avec une ballade «bluesy», un air swing sur basse obstinée, «Redemption song» de Bob Marley, une ballade traditionnelle de jazz à quatre (4) temps «ternaires», une dernière pièce entre le «binaire» et le «ternaire» à la limite (équivoque de la cymbale libre dite «ride»). Le leader Manu Codjia prend le soin de résumer les morceaux-phares de son CD : «Beat it» «Alléluia» «Requiem pour un con» (titre humoristique.) Vive les sons saturés de la guitare-rock ! le guitariste est aussi un «bruitiste» intelligent : «scratches», tambourin, sirène …, etc. On prend une pause, avec un intermède distrayant assumé par «Follow-Jah» et les «jambes-de-bois» dansantes, dont une femme. Quel sens de l’équilibre ! Béatris Compère annonce le prochain groupe Wespè pou Haiti C’est un collectif de musiciens caribéens, antillais, haïtiens ou haitiano-américains, faisant de la musique dédiée à Haïti, notre pays, pour sa contribution à la liberté de la Caraïbe, Haïti martyre, dans la tourmente sismique et sociopolitique. Ce sont : les Saint-Luciens Richard Payne (piano) et Francis John (basse), Jean Caze (trompette/Bugle), le guadeloupéen Grégory Louis (batterie), le martiniquais Miki Telèphe, aux percussions, notre compatriote Joël Widmaier (percussions). C’est du «Kreyòl-jazz» et chacun y apporte une nuance de sa terre d’origine. On joue, pour débuter, la composition de Jean Caze «Sparks», mélange de rara et de jazz. Il y a peu après «Sitadèl», morceau de Richard Payne, ponctué d’effets sonores au piano, d’accords longuement soutenus (chordsorgan ou goops) ; notre irrésistible «Kote moun yo» qui a définitivement séduit Jean Caze. Il le joue à chaque occasion, et le chante dans ce concert, avec une citation de «La Desssalinienne» à la trompette. Nous écoutons avec grand plaisir «Haitian peace song» du même Jean Caze, sur rythme de «Konpa dirèk», figurant sur son premier CD. Le dernier thème est de Richard Payne et s’appelle justement «Jambe de bois» en langage saint-lucien. Nous retrouvons à nouveau Follow Jah et les monteurs d’échasses. Nous avons le temps d’apprécier les bons mots d’encouragement de l’ambassadeur de Suisse Jean-Luc Virchaux à l’égard d’Haïti et de son festival. Mario Canonge et Annick Tangorra Ces invités de l’urgence, de dernière heure, pour parer au renoncement d’Eliane Elias, ont achevé la soirée par leur beau feu d’artifice, leurs bouquets sonores, leur humour et leur charme. Compositions de Mario Canonge et de Annick Tangorra, Standards, latin-jazz, Ballades modernes au goût de R’N’B, chants en anglais, français, espagnol et créole haïtien de cette excellente chanteuse. Mario Canonge forme un trio avec Zacharie Abraham à la contrebasse et Armand Dolmen à la batterie pour soutenir la belle voix. On attaque avec une valse «jazzy» en ¾ d’Annick Tangorra «Crying is not a shame». La vocaliste «scat- te» habilement après l’excellent chorus du pianiste. On enchaîne avec une bossa-nova aux paroles françaises, avec les soli du pianiste, de la contrebasse et de la chanteuse : «Laissez….» et quelque chose. On passe au latin-jazz avec le standard «inolvidable», allant à merveille à Annick Tangorra, qui le rend bien. C’est une espèce de «son» montuno. «Spring time» est une musique du pianiste avec le texte anglais de la chanteuse ; il y a une biguine «jazzée» chantée en français. Annick Tangorra expose sa composition-hommage à Michel Petruciani et Billie Holliday «Cantabile for ady Day». Son rythme est équivoque du latin et du «binaire» américain. Le septième morceau se joue dans la même ambiance. Pendant tout ce temps, Mario «Ti-Bange» Canonge nous régale de ses harmonies, de sa versatilité alliée à sa virtuosité. Il est bien soutenu par ses compagnons. L’artiste est à sa deuxième participation au PAP jazz, en dix ans. Il était bel et bien présent à la première édition. Quelle coïncidence ! Ce charmeur termine en beauté le concert en réveillant notre patriotisme «La Dessalinienne» est jouée ad lib au clavier, provoquant un merveilleux frisson dans l’assistance qui l’entonne. Il est enchaîné, avec à propos, à «Si» de Beethova Obas, cadrant bien avec la conjoncture politique. Aucun choix n’est innocent. Et ainsi prend fin une courageuse dixième édition du PAP jazz ; festival désormais inscrit sur les carnets de rendez-vous internationaux, des jazzfans et touristes du monde entier. Bravo aux organisateurs ! Bravo à la fédération «Haïti-jazz» !

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