Haïti- Environnement: «Extinction en cours », il est minuit trop tard !

Publié le 2015-12-03 | Le Nouvelliste

National -

Hier, jeudi 3 décembre, la nouvelle est tombée, tel un couperet, de la conférence climat de Paris (COP21) : Haïti fait partie des trois pays à avoir été le plus affectés en 20 ans par des événements météorologiques extrêmes, qui devraient se multiplier avec le réchauffement du globe en cours. Le documentaire choc « Extinction en cours », qui sera présenté le 9 décembre par la Société Audubon au Karibe, vient à point nommé pour tenter de réveiller nos consciences face à un suicide collectif environnemental. Haïti, le Honduras et la Birmanie sont les trois pays en tête des 10 pays les plus touchés sur cette période, neuf sont des nations en développement à plutôt bas revenus, précise le rapport annuel du think-tank Germanwatch, publié en marge de la COP21 à Paris. « Au total, 525 000 personnes ont été tuées par environ 15 000 événements extrêmes, en particulier les ouragans, et les pertes s’élèvent à plus de 2,97 trillions de dollars, entre 1995 et 2014 », précise le rapport scientifique. Le trio de tête est suivi par les Philippines, le Nicaragua, le Bangladesh, le Vietnam, le Pakistan, la Thaïlande et le Guatemala. Le classement du think-tank Germanwatch et le réseau d’ONG Climate Action Network-Europe 2015 a été réalisé en fonction d’« indices de risque climatique », soit « le niveau d’exposition et vulnérabilité aux événements extrêmes », qui prend en compte le nombre total de victimes et en proportion de la population, les pertes de revenus totales et par point de PIB et, enfin, le nombre d’événements météorologiques. Ce rapport sera classé comme des centaines d’autres et n’affectera sans doute pas le quotidien des Haïtiens: les uns sont trop accaparés par la soif du pouvoir d’un pays pourtant en miettes et les autres, souvent premières victimes des convulsions de la météo aggravées dans un pays aux paysages lunaires, sont trop occupés à essayer de survivre chaque jour. Haïti sur la pente fatale Pourtant, sans faire de bruit et sans relâche, la Société Audubon Haïti (SAH) s’est donné pour mission, depuis 2003, de conserver la biodiversité et les écosystèmes naturels d’Haïti à travers la recherche, l’éducation, la sensibilisation, le plaidoyer et des partenariats locaux et internationaux. La Société Audubon Haïti (SAH) est une fondation à but non lucratif, fondée en juillet 2003 à l’initiative d’un groupe de professionnels préoccupés par la dégradation de nos écosystèmes et déterminés à contribuer à leur sauvegarde et à leur réhabilitation. A sa tête, un entrepreneur haïtien préoccupé par la gestion de l’environnement haïtien, sa sauvegarde et celle de sa diversité biologique : Philippe Bayard. On le connaît comme le directeur de Sunrise Airways mais il est aussi un entrepreneur avec un profond engagement envers la conservation du patrimoine naturel d'Haïti. Président et membre fondateur de la SAH, c’est un passionné des oiseaux et de la nature mais consterné par le cauchemar que représente l’environnement haïtien et sa biodiversité extrêmement menacée. En effet, Haïti est proche d'une extinction de masse de sa riche biodiversité, avec seulement 1% restant de ses forêts primaires. La disparition alarmante des forêts en Haïti a entraîné des inondations et des sécheresses dévastatrices, une forte diminution de l'eau potable et des pertes en vies humaines incalculables. Presque tous les Haïtiens utilisent des produits forestiers, du bois et du charbon de bois, pour la cuisson quotidienne mais cette source d'énergie est presque épuisée et les gouvernements successifs depuis François Duvalier n’ont jamais pris leurs responsabilités pour, sinon reboiser, du moins freiner le déboisement. Résultats? Haïti figure sur la Liste Rouge Caraïbe des espèces menacées de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et fait partie des pays en développement qui subissent de plein fouet les effets néfastes des changements climatiques. Selon l’environnementaliste Joël Timyan, membre de la SAH, le monde a déjà perdu trop de temps pour arrêter les changements climatiques et leurs dégâts causés par l’homme, Cependant, il pense que « nous devons faire tous les efforts pour être de bons exemples tant individuellement qu’aux niveaux régional et mondial afin de diminuer notre empreinte carbone et chercher des alternatives qui maintiennent la qualité de vie sans la consommation de gaz de carbone». Depuis 1980, Joël Timyan fait le va-et-vient entre l’Université de Floride et Haïti et il lui est difficile de comprendre les dimensions politiques de la dégradation de l'environnement en Haïti. « La tragédie de ce bien commun qu’est l’environnement résulte du fait que personne ne veut être responsable du vaste paysage haïtien qui a été exploité par les propriétaires, les locataires, les squatters et tous ceux qui ont besoin de vivre de la terre pour survivre. Les campagnes de publicité comme celle prônant qu’on va planter 3 millions d’arbres ou celles du ministère de l'Environnement en 2013 n’auront que peu d'impact puisque les facteurs économiques et sociaux qui ont causé la déforestation en premier lieu n'ont pas changé. En outre, le gouvernement reste trop faible (sans la confiance de ses citoyens) pour changer la situation», termine-t-il, dans une interview accordée aujourd’hui. Le glas a sonné depuis 1986 avec le film du Commandant Cousteau, Haiti The Waters of Sorrow. Depuis, agronomes, écologistes, ingénieurs, experts, scientifiques, journalistes ont mis les dirigeants haïtiens en garde contre les méfaits de l’érosion et du déboisement. En vain. « Extension en cours » le film qui redonne un peu d’espoir En établissant un partenariat avec l’université américaine Penn State de Pennsylvanie et le Zoo de Philadelphie, la Société Audubon Haïti a le grand mérite d’avoir contribué à la réalisation du film « Extension en cours » de Jürgen Hoppe, un cinéaste et photographe de la société de production Caribemotion, basée en République dominicaine et à la Nouvelle Orléans. Ce documentaire de 56 minutes a été produit par le Dr Blair Hedges de l’université de Penn State et Jürgen Hoppe. Depuis sa sortie en 2014, il a été sélectionné dans de nombreux festivals et a été classé parmi les cinq meilleurs des 200 films environnementaux de 2014. Si le début du film rappelle à quel point notre environnement est dévasté, après, le film vous permet de suivre l’équipe de scientifiques et les membres de la Société Audubon, sur le terrain et dans certains endroits jamais encore atteints par les Haïtiens. Ces lieux, telle la forêt dense du Morne La Selle, ont dû être atteints par hélicoptère car personne n’y avait accédé auparavant. Ce documentaire permet de découvrir une autre Haïti : pas celle qui sert de slogans propagandistes aux uns et autres, mais l’Haïti intacte, presque celle sans doute que Christophe Colomb découvrit le 5 décembre 1492 en s’écriant: « Que maravillosa!», Quelle merveille! Les scientifiques ont parcouru, pendant quatre ans, les plus hauts plateaux et montagnes d’Haïti pour notamment rechercher une grenouille qu’on pensait disparue et qui n’avait pas été vue depuis 25 ans : la grenouille La Selle Herbe (E. de glanduliferoides). Ils espéraient également évaluer l'état de 48 autres espèces indigènes d'amphibiens d'Haïti. Ils n’ont pas trouvé ladite grenouille mais, à leur grande surprise, ils ont redécouvert plusieurs autres espèces de grenouilles remarquables, dont la plupart n'ont pas été vues depuis 1991. Comme le dit le Dr Moore, « Nous sommes allés à la recherche d'une espèce disparue et nous avons trouvé un trésor de grenouille. Cela, pour moi, représente une dose bienvenue de résilience et d'espoir pour la population et la faune d'Haïti ». Tout le monde pense qu'il n'y a rien plus à sauver en Haïti. Ce documentaire prouve, images à l’appui, que c’est faux. Selon le Dr Moore, il y a encore de riches poches biologiques intactes, malgré d'énormes pressions sur l'environnement. Haïti a donc maintenant la possibilité de concevoir un plan de reconstruction environnementale autour de ces poches et de les protéger, de sorte que ces espaces naturels puissent agir efficacement comme des tampons aux changements climatiques et aux catastrophes naturelles. Les exemples d’espèces rares trouvées par cette équipe sont nombreux : plantes, grenouilles, amphibiens, serpents, oiseaux et fleurs vous surprendront et vous émerveilleront. Il faut aller voir ce film, le 9 décembre prochain à 19h au Karibe. Là où nous n’avons pas encore pu mettre les pieds, notre Haïti chérie n’est pas défigurée mais, au contraire, elle est splendide, intacte, majestueuse, mystérieuse et envoûtante. Mais il n’y a plus une seconde à perdre: 92 % des populations d'amphibiens d'Haïti sont répertoriés comme étant menacées et en danger de disparition. Haïti a la moindre quantité d’aires protégées de tous les pays de la Caraïbe et aucun autre pays au monde n'a plus d’amphibiens menacés d'extinction qu’Haïti. « La biodiversité d'Haïti, y compris ses grenouilles, se rapproche d'une extinction massive causée par la déforestation presque complète. Si la communauté internationale n’arrive pas avec une solution bientôt, nous allons perdre de nombreuses espèces uniques à jamais », a déclaré le Dr Hedges. Et nous, qu’allons-nous faire? Si nous ne redressons pas la barre avant ce stade, les problèmes environnementaux entraîneront une injustice sociale de plus en plus criante, avec son cortège de famines, d'émeutes, d'épidémies et de toutes sortes de maux insolvables. Émerveillez-vous en allant voir « Extinction en cours » mais, surtout, réveillez-vous et agissez car il est déjà minuit trop tard !

Nancy Roc, Accra, Ghana, le 3 décembre 2015. Auteur

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