Triomphe dans une mauvaise passe

Depuis quelques jours, des rubans jaunes disposés en croix sont remarqués sur les portes vitrées du Triomphe. Fraîchement inauguré, le géant du Champ de Mars a arrêté de fonctionner, après avoir été le siège d’une exposition contestée par plus d’un et après avoir déçu certaines attentes en différant des activités programmées. Selon une source, les portes du ciné théâtre, à la suite de crises administratives, sont fermées jusqu’à nouvel ordre.

Publié le 2015-12-02 | Le Nouvelliste

National -

Ce n’est pas un triomphe pour la maison de verre qui avait ouvert ses portes en grande pompe lors de Carifesta. Quelques mois après son inauguration, elle commence à connaître des ratés. Haut lieu culturel et artistique au bon vieux temps, Triomphe, particulièrement dédié aux rencontres officielles depuis sa réouverture, est « en panne d’une vraie administration ». Selon une source, la faute incombe au ministère de la Culture, « incapable d’organiser des activités solides et de respecter les normes ». Contacté par Le Nouvelliste, Jean Michel Lapin, directeur général du ministère de la Culture, conteste. Pour lui, « on ne peut parler en réalité d’ouverture du Théâtre Triomphe le 19 juin 2015, mais plutôt d’inauguration du Triomphe, dans le cadre du projet de réhabilitation des équipements culturels du Champ de Mars ». Invitant à voir le ministère de la Culture comme étant l’organe régulateur du secteur culturel de l’État, et non comme un opérateur culturel, M. Lapin précise « qu’il ne revient pas au ministère d’organiser à lui seul des activités au Triomphe ». Pour notre source, « en 1997, Triomphe devient la propriété de la BRH qui en a fait l’acquisition pour l’État haïtien. Pendant 10 ans, le ministère de la Culture a eu la jouissance des lieux, mais il n’a rien fait pour réparer l'édifice ». Pour sa part, M. Lapin reconnaît qu’effectivement, le ministère a eu la jouissance des lieux. Aussi s’empresse-t-il d’ajouter : « Triomphe n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, il y a 10 ans. » Plus loin, il interroge : « Pourquoi Triomphe n’était pas sur la liste prioritaire des chantiers de l’État, il y a 10 ans ? Pourquoi il l’était, il y a 2 ans ? C’est une question de choix et de vision pour le secteur. » Abordant l’institution sous l’angle de la gestion, le directeur général soutient : « Aujourd’hui, il faut dire qu’il y a eu un investissement de l’État, plaçant le Triomphe dans la catégorie des infrastructures d’entreprises culturelles. Ce qui nécessitera une gestion efficace, afin de garantir, d’une part, l’amortissement des coûts d’investissement et, d’autre part, assurer la disponibilité des coûts d’opération de fonctionnement. La BRH et le Trésor public ne peuvent et ne doivent pas continuer à financer le Triomphe. » Notre source ne l’entend pas de cette oreille : « Le ministère de la Culture, de manière symbolique, devait organiser des activités au Triomphe depuis sa réouverture, en attendant l’établissement des règles. Mais il n’a pas respecté le contrat. » Triomphe n’arrive pas à livrer… Carifesta revient dans sa mémoire. Notre source se souvient que Triomphe avait accueilli des centaines d’artistes de la Caraïbe pendant plusieurs jours et avait fait le bonheur des amants de la peinture, de la musique, du théâtre… Et ce n’est pas sans dommage. « Carifesta a causé des dégâts au niveau de quelques équipements et le ministère de la Culture n’a rien réparé », se désole-t-elle. Maître de l’art, elle évoque aussi « des visages, des noms et des œuvres pour la mémoire », exposition qui a mis à l’honneur le mois dernier les portraits de douze grands musiciens, compositeurs, peintres, écrivains et penseurs haïtiens. Parmi ces icônes de la culture haïtienne des XIXe, XXe et XXIe siècles, on a exposé sur les chevalets du Triomphe : Occide Jeanty, Nemours Jean-Baptiste, Coupé Cloué, Philomé Obin, Jean-Claude Garoute, Prefète Duffaut, Oswald Durand, Jacques Roumain, Marie Vieux Chauvet, etc. Un gardien du ciné-théâtre confie que l’accès à la salle d’exposition était spécialement réservé aux membres du gouvernement. À preuve, les portes ne s’ouvraient que par hasard. Ainsi, l’évènement qui devait durer plus de deux semaines n’a pas fait long feu. Selon la même source, le ministère de la Culture n’a pas su faire honneur au parcours de ces célébrités de la culture haïtienne. Durant ces derniers jours, le Triomphe a multiplié d’autres déceptions, différant des activités programmées. La cérémonie de remise du prix Alléluia FM 2015 qui devait s’y dérouler le week-end dernier a été annulée. Selon Karl Foster Candio, directeur de la radio, le ministère de la Culture a annulé l’activité une semaine à l’avance, à la suite d'une décision officielle. La médaille d’or des Jeux de la Francophonie 2013, Jean Jean Roosevelt, n’est pas des plus chanceux. La sortie officielle de « Ma direction », son 4e album programmé au ciné-théâtre, a dû se faire à l’Institut français en Haïti à la dernière minute. « D’après un cadre du ministère de la Culture, il y a un problème entre la BRH et l’État haïtien », révèle le chanteur. « On m’a laissé croire que la BRH a un papier à remettre au ministère… » Pour notre source qui requiert l’anonymat, ces évènements ont été annulés « parce qu’il faut bien faire les choses désormais. » Mais, pour M. Lapin, c’est toute une fable. D’ailleurs, il se demande : « Quelles sont ces activités ? Jusqu’à la fin du mois d’octobre, toutes les activités autorisées par le ministère ont été réalisées. Il ne peut pas y avoir un État dans l’État. La hiérarchie administrative d’un quelconque ministère est à respecter. » Une structure de gestion et un mandat clair… Vieux de 41 ans, Triomphe, avec une capacité d’accueil qui va au-delà d’un millier de personnes, « mérite une fondation, estime notre source. Et à la suite de cette fondation, il faudra un comité de gestion. Des hommes et des femmes versés dans l’art ». Une fondation est un souhait salutaire pour cette institution. Parmi d’autres souhaits, le vœu de la BRH : acquérir beaucoup plus d’espace dans l’aire du Champ de Mars en vue de mettre un parking de 200 véhicules à la disposition des visiteurs. Mais à quand la signature d'un contrat pour la reprise en main du Triomphe ? Notre source rassure que le contrat va être bientôt repris avec le ministère de la Culture. « Mais avec des spécifications. Le Triomphe ne doit pas être à la merci de chaque ministre. Il lui faut une fondation versée dans l’art, un corps de professionnels disponibles », espère-t-elle. À la question qui s’occupe du Triomphe et quels sont les dispositifs mis en place pour que cette institution fonctionne, M. Lapin explique: « Le ministère de la Culture, à travers le Conseil des arts de la scène (CAS), a été présent dans l’exécution du projet de réhabilitation des équipements culturels du Champ de Mars. Aujourd’hui, compte tenu du caractère économique du Triomphe, il faut nécessairement une structure de gestion avec un mandat clair et défini. » Triomphe n’arrive pas à livrer. C’est un fait. Le ministère de la Culture compte-t-il remédier à ce problème posé ? Jean Michel Lapin déclare : « Le Triomphe n’est pas encore fonctionnel. Le problème est posé au plus haut niveau de l’État, faisant l’objet de trois réunions de travail. Je pense que, dans un temps pas trop lointain, la BRH et l’État, à travers le ministère de la Culture, vont donner une orientation de gestion au Triomphe, au bénéfice de la collectivité. »

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