Face aux grands électeurs, la transparence seule nous exemptera du pire

Publié le 2015-10-28 | Le Nouvelliste

Editorial -

Les dernières élections prennent une tournure originale. Lundi, moins de vingt-quatre heures après la clôture des opérations de vote, des voix s’élevaient déjà pour dénoncer des manœuvres qui auraient falsifié les résultats. Si cette précipitation est inédite, le fait que deux partis politiques n’arrivent pas encore à se mettre ensemble pour dénoncer et réclamer constitue également un précédent. D’habitude, il y a une coalition des protestataires au lendemain des élections en Haïti. Dans les turbulences, le Conseil électoral essaie de garder son cap. Pour le moment, ce n’est pas bien difficile. Trous d’air et absence de preuves ne sont pas des obstacles infranchissables. Le Centre de tabulation recueille les procès-verbaux et les premiers résultats ne sont attendus que le 3 novembre. D’ici là, l’organisme électoral doit faire preuve du maximum de transparence pour étouffer dans l’œuf les cris des mauvais perdants et protéger le pays des mauvais gagnants. Cela est d’autant plus nécessaire quand on sait que la majorité du corps électoral était composée non pas d’électeurs réguliers, mais de personnes payées pour défendre un camp, un parti, un candidat. Si l’on prend en compte les estimations des observateurs nationaux, le taux de participation oscille entre 25 et 32,5 % du corps électoral. Sur les 5,8 millions d’électeurs, entre un million quatre cent cinquante mille (1 450 000) et un million huit cent quatre-vingt-cinq mille (1 885 000) avaient fait le déplacement dimanche. Voilà que l’on découvre que plus de la moitié d’entre eux était soit un mandataire, soit un observateur, soit un membre du personnel électoral. Le CEP a distribué exactement 915 675 mandats aux partis politiques. C’est Pierre-Louis Opont lui-même qui l’affirme. Pour le décompte des observateurs, le président du CEP admet un flou. Les organisations d’observation électorale étaient 17 à avoir reçu des cartes d’accréditation. Ces structures, souligne Pierre-Louis Opont, ont reçu des cartes d’accréditation en fonction des demandes qu’elles ont faites au CEP, en fonction du nombre de leurs agents déployés sur le terrain. Il y en a qui ont obtenu 500 ou 600, ou 1000 ou encore 1 200… Il y avait donc entre huit mille cinq cents (8 500) et vingt mille quatre cents (20 400) observateurs potentiels en plus des neuf cent quinze mille six cent soixante-quinze (915 675) cartes de mandataires en circulation. Quand on sait qu’il est possible d’être élu dès le premier tour en affrontant 53 candidats avec moins de sept cent mille voix, imaginez, le poids des grands électeurs mandataires et observateurs, membres de bureau de vote et superviseurs électoraux. Si en plus certains ont voté plusieurs fois, comme le dénoncent des organismes d’observation électorale…, dans le calme, sans violence, tout était donc possible dimanche. Fut-ce le cas ? Au CEP de nous le dire. De nous prouver le contraire en étant le plus transparent et méthodique possible. Aux nombreux constats faits après les élections du 25 octobre, on peut ajouter qu’aucun candidat ne dispose d’un charisme extraordinaire ; que le Conseil électoral n’a qu’un zeste de crédibilité ; que Martelly et les siens veulent rester au pays après leur sortie du pouvoir ; qu’il n’y a pas de gagnant clair des joutes de dimanche ; que la population s’est abstenue de s’investir à fond dans la question électorale. Pour toutes ces raisons, les résultats doivent sortir d’un processus transparent, car tout le monde est plus faible qu’il ne le craint. La légitimité de nos prochains responsables (président, sénateurs, députés, maires) doit s’habiller d’un habit sans reproche. Depuis mercredi, la quasi-totalité des procès-verbaux ont été acheminés au Centre de tabulation des votes pour le décompte des voix. C’est là que va se jouer le reste du processus électoral qui conduira à la publication des résultats. Que le CEP ouvre les portes de cet antre, objet de toutes les fabulations. Rassurer les perdants et conforter les gagnants sont à ce prix. Le pays n’a rien à gagner à rejouer 2010.

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