Le cas Rutshelle, la violence par amour est-elle normale en Haïti ?

La société haïtienne digère, et certains savourent, une situation inadmissible depuis dix jours. Une jeune vedette a été battue par son petit ami, chanteur comme elle. Des photos circulent montrant l’usage de la violence. Personne de responsable n’a pipé mot alors que commentaires, jugements, témoignages de compréhension fleurissent dans les conversations, sur certains médias et dans les réseaux sociaux. Le Nouvelliste a voulu chercher à comprendre cette banalisation de la violence et le silence de la justice, de la police et des organisations de femmes. Une femme battue, quelle qu’en soit la raison, est un sujet qui ne peut se résumer à « yon nèg men lejè kale yon fi pye lejè ».

Publié le 2015-10-09 | Le Nouvelliste

National -

Elle est depuis quelques années l’archétype de la femme haïtienne. Belle, chanteuse, talentueuse, people, elle squatte les scènes comme les pages des magazines. Ses clips comme les commentaires la concernant enflamment l’imagination sur les réseaux sociaux. Elle alimente les conversations avec les éléments de sa vie privée. Côté cœur, Rutshelle Guillaume est un livre ouvert. Ses amours, ses déboires finissent en Une de Ticket Magazine et savent enflammer les réseaux sociaux. Quand les rideaux sont tombés sur son idylle avec le chanteur Vladimir Etienne (katalog), l’article annonçant sa relation avec Roody Pétuel Dauphin (Roody Rood boy), en avril dernier, a été lu par 33 042 internautes et partagé 3960 fois sur le site du journal. 29 000 autres lecteurs ont dévoré l’article et les confidences de ce couple d’artistes dont le blogueur Hervé Laplanta avait annoncé la rupture en septembre dernier. Derrière les beaux sourires, les postes sur Instagram et Facebook, le couple avait admis, dans ses confidences à Ticket Magazine, qu’il fait face aux problèmes de tous les couples, y compris la jalousie. Voilà que depuis dix jours, ce couple glamour a rejoint la colonne des scandales. La belle Rutshelle a été battue par celui avec qui elle affichait le grand amour. Personne ne s’en émeut. Tout le monde veut savoir pourquoi. La banalisation de la violence conjugale n’a jamais été si frappante en dépit des photos qui circulent sur le net. Les bleus de Rutshelle et son œil au beurre noir n’ont alerté ni les organisations féministes ni la police, ni la justice. Rutshelle Guillaume est pourtant aimée. Désirée. Elle est un fantasme ambulant. La jeune femme chante chaque 8 mars pour magnifier les femmes. Elle est une vedette montante. Elle est déjà un modèle. Voilà que notre société lui impose un rôle de femme battue parce que certains veulent savoir si elle ne mérite pas les coups reçus. Par amour, par jalousie, par bêtise. Une partie de l’opinion publique regarde, blasée, les péripéties de cette affaire en se demandant si ce n’est pas un scenario que les trois artistes, impliqués dans ce qui semble être un triangle amoureux, ont monté pour faire mousser leur carrière. Amour à mort ou coup de publicité, Le Nouvelliste a voulu savoir. Ce vendredi, alerté par « yon fanm ki gen fanm sou li » et qui a été une femme battue à un moment de sa vie, le rédacteur en chef du Nouvelliste, Frantz Duval, a tiré une salve de tweets sur la question et a porté le journal à aller aux sources et à provoquer des réactions. Cet article fait le point sur cette affaire Rutshelle vs Rood qui n’est pas anodine. Quand Twitter ouvre un dossier « Rutshelle vs Roody: Coup de marketing ou vérité vraie, il est temps que police, justice & associations de femmes disent "Ça suffit !!!" », tel a été le premier commentaire de Duval. Très vite, il a poursuivi pour dire sur Twitter : « Rutshelle vs Roody: Coup de marketing ou vérité vraie, presse & gens de bien ne peuvent supporter l’instrumentalisation de la violence conjugale». Le rédacteur en chef du Nouvelliste a aussi pris position : « Rutshelle vs Roody: vrai, il faut arrêter le partenaire; faux, il faut arrêter les 2 pour incitation à la violence conjugale faite aux femmes ». En utilisant 140 caractères comme le requiert Twitter, Frantz Duval a enfin dit : « Rutshelle vs Roody & les leaders d'opinion qui alimentent l'affaire font du mal avec un malheur «Bat fanm bon» «se sa n ap vann ? ». Quelle est la vérité ? Tout a commencé par un post sur Instagram de Roody Pétuel Dauphin, aka Roody Rood Boy, le 1er octobre, annonçant la fin de sa relation avec l’interprète de « Kite m Kriye » Rutshelle Guillaume. Très vite, des postes sur Facebook de « screen shot » (capture d’écran) du portable de Rutshelle ont révélé sa liaison avec un autre homme, un autre chanteur, Trouble Boy. Les nombreux internautes qui suivent la saga ont découvert également, d’une source autre que Rutshelle ou Roody des photos, de face et de profil, de Rutshelle Guillaume. Le visage de la jeune femme en gros plan montrait des traces de coups et dans son œil gauche il y avait du sang. Sans doute des vaisseaux qui ont explosé. L’usage de la violence était explicite dans les téléchargements publiés sur le net. Le mot des acteurs Pour le moment, Rutshelle Guillaume est à New York et noie son chagrin. Juge de la très populaire émission de télé crochet Digicel Stars, la chanteuse a des obligations qui exigent sa présence au pays dans les prochains jours. Pour le moment, elle se tait, reste loin des projecteurs. Silence radio… Roody Rood Boy lui a parlé au Nouvelliste. Il explique. S’apprête à présenter ses excuses à la nation, aux femmes et à Rutshelle… Roody Rood Boy confie que les photographies montrant Rutshelle avec des traces de coups au visage n’ont pas été postées par la chanteuse. «Rutshelle n’a pas réagi depuis que j’ai annoncé l’avoir quittée le 1er octobre. Les photos ont été mises en ligne par Trouble Boy. Il a fait en sorte que Jhandouze, un bloggeur, les postent. J’ai la voice note dans laquelle Trouble Boy dit qu’il va me faire arrêter par la police. C’est Trouble Boy qui a posté les photos montrant que j’ai frappé Rutshelle. Il a vu qu’il a perdu sa petite qui était allée le surprendre chez Rusthelle à une heure du matin. Quand il a su que j’avais joué un rôle pour que sa petite amie le démasque, Trouble Boy a publié les photos. Rutshell n’a jamais eu la volonté de montrer aux gens que je l’avais frappée ou pas. Je pense que toutes les explications seront données dans les prochains jours », explique Roody Rood Boy, qui annonce une conférence de presse la semaine prochaine. « Je vais donner une conférence de presse pour présenter mes excuses à la nation, à toutes les femmes, à tout le monde, à Rutshelle aussi. Je vais expliquer comment cela s’est passé et pourquoi les choses sont arrivées à ce point». «Je suis arrivé à une dimension où je n’aurais jamais dû arriver», estime le chanteur qui voudrait remonter le temps et changer les choses. «Si je devais revivre ces moments, c’est sûr et certain que je n’aurais pas agi comme je l’ai fait. J’aurais pu lire les messages sans avoir à poser des questions à Rutshelle pour qu’elle me mente et essaye de prendre le téléphone entre mes mains au point où l’un frappait l’autre, mordait l’autre et se blesse. Je ne serai jamais arrivé à cette dimension », affirme Roody Rood Boy, qui confirme que Rutshelle est actuellement à New York. Une société qui n’a pas sur réagir Les commentaires ont fleuri depuis dix jours. Voyeurisme et cynisme ont eu pignon sur rue, quand Rutshelle n’est pas tout simplement insultée et qualifiée de « pute ». Sans inhibition, certains ont supporté Roody Rood Boy pour avoir, soulignent-ils, infligé une correction à une femme aux mœurs légères, trop portée sur la chose. Dans le secret de l’anonymat, quelques hommes ont qualifié Roody Rood Boy de victime d’une femme qui n’avait pas de respect pour lui ». « Quelque part, il est une victime », estime l’un d’eux, ferme dans ses bottes, qui croit que si « un homme corrige une femme, il n’a pas à avoir peur d’aller en prison pour voies de fait ». Pour apporter de l’eau au moulin de ses défenseurs, Roody Rood Boy s’est mis devant les caméras de Pi lwen ke zye (Junior Rigolo), l’émission en vogue du moment sur Radio Télé Caraïbes, pour fournir des preuves de l’infidélité de son ex, disparue des radars. L’émission ayant pour invité Roody Pétuel Dauphin ne sera pas diffusée ce dimanche, annonce Junior Rigolo. Briser un silence inquiétant Sur Port-au-Prince, en milieu de journée, le silence était total et le sentiment, qu’on fait l’apologie de la violence faite aux femmes et dans le couple, grossit. Contactée par le journal, Marie Laurence Jocelyn Lassègue, ex-ministre à la Condition féminine et aux Droits des femmes, femme politique, figure de proue dans la lutte pour le respect des droits des femmes s’insurge. « C’est grave. On n’a pas à agresser une femme, quelle que soit la raison », selon Mme Lassègue. «Quand on ne s’aime plus, on se sépare», poursuit-elle, ajoutant que «si les femmes devaient frapper tous leurs copains ou maris qui les trompent, en Haïti on aurait que des estropiés ». Le lynchage de Rusthelle Guillaume est l’œuvre de «machos qui se défoulent», estime Marie Laurence Jocelyn Lassègue. Si Gabriel Hyacinthe, actuelle ministre à la Condition féminine et aux Droits des femmes «n’est pas encore au courant de ce dossier», elle condamne, par principe, «toutes formes de violences faites aux femmes». «On ne peut pas légitimer la violence, quelle que soit la raison», insiste Gabrielle Hyacinthe dont le ministère encadre des femmes qui veulent porter plainte contre leurs époux, concubins ou amants auteurs de violence contre elles. Pour Junior Rigolo, concepteur et animateur de l’émission Pi lwen ke Zye, qui a interviewé Roody Pétuel Dauphin, « an 2015, gason pa bat fan m », professe l’animateur. Soutien tardif mais important En milieu d’après-midi vendredi, un collectif composé de Sophie Alphonse, sociologue, Mildrède Béliard, spécialiste en communication, Natacha Clergé, Master en études féministes, Darline Gilles, journaliste féministe, Jolette Joseph, professionnelle en communication et action humanitaire, Claude Joseph, professeur à Fordham University, Nadyne Louis Jacques, psychologue, Myriam Suprin, promotrice de droits humains, a publié un communiqué de soutien à la chanteuse Rutshelle Guillaume. « Nous sommes profondément préoccupé-e-s par la campagne de dénigrement dont est victime la chanteuse Rutshelle Guillaume. Nous pensons que ces attaques virulentes visent à la détruire en tant que personne, mais également à ruiner sa carrière artistique si prometteuse », estiment les signataires. « Nous croyons que cette lapidation publique et systématique n’affecte pas uniquement Rutshelle Guillaume en tant qu’artiste, elle est préjudiciable à toutes les Haïtiennes. En effet, elle légitime les violences (physiques et/ou symboliques) contre les femmes, lesquelles constituent un problème social endémique et renforce également les discriminations et les dénis spécifiques que subissent les femmes dans le champ de l’art et de la culture », soulignent les signataires qui invitent « les autorités haïtiennes à garantir l’intégrité physique et morale de la chanteuse et à veiller à ce que toute personne qui userait de violence (physique et morale) à son égard réponde de ses actes »… La violence faite aux femmes et la condition féminine, deux sujets de société qui auraient pu interpeller les candidats aux législatures s’ils avaient eu un peu de temps à accorder à l’actualité.

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