CIRFF / Montréal / UQAM

Haïti au rendez-vous des féministes francophones

Un Congrès international sur les recherches féministes dans la francophonie (CIRFF) s’est tenu du 24 au 29 août à l’UQAM, à Montréal, sur le thème « Pen-ser, Créer, Agir les féminismes ».

Publié le 2015-09-14 | Le Nouvelliste

Société -

En réunissant près de 1 000 congressistes francophones et francophiles d’environ 41 pays présentant tous les continents, en proposant 130 activités, la septième édition de ce congrès biannuel, ayant pour thème Penser, Créer, Agir les féminismes, a offert une occasion unique pour promouvoir, à l’échelle internationale, la reconnaissance des études féministes développées dans la francophonie et en intensifier l’impact scientifique et social. Organisé par le Réseau québécois en études féministes, l’Institut de recherches et d’études féministes et le Service aux collectivités de l’UQAM (Université du Québec à Montréal), l’ambition de l’événement a été de créer un espace d’échanges et de dialogues entre professeures et étudiantes universitaires de différentes disciplines, artistes, praticiennes et militantes afin de mettre en action un projet féministe de transformation des savoirs et de changement social. Et cette année, le mouvement féministe haïtien avait une place spéciale: l’invité d’honneur. Après un discours de Danièle Magloire, qui représentait le mouvement à la cérémonie d’ouverture, des problématiques en lien avec tantôt la lutte des femmes haïtiennes dans la société, avec tantôt, entre autres, les conditions d’autonomie/émancipation de ces dernières ont été débattues à travers des ateliers. En gros, la vue sur les femmes haïtiennes a été prise et à l’intérieur et à l’extérieur. Partout où elles sont, elles sont haïtiennes. Et les quelques recherches des femmes (étudiantes, chercheures et militantes) intéressées à creuser la complexité des rapports sociaux soit de race, de classe ou de sexe dans lesquels ces femmes doivent survivre, ne les détachent pas de l’imaginaire collectif de leur société. Leur socialisation reste un élément révélateur et éclairant pour comprendre leur trajectoire. Des Haïtiennes déplacées par et pour le souci des autres Dans un premier colloque intitulé « Femmes, déplacements et travail : les rapports sociaux de pouvoir au prisme des mobilités des femmes en dehors de leur foyer», composé de six séances, Sabine Lamour a démontré comment à défaut d’une capacité de l’État à pourvoir aux problèmes sociaux, il est incombé une certaine responsabilité aux femmes haïtiennes par délégation. Questionnant le sens de l’injonction à la responsabilité des femmes dans la société haïtienne, à travers la figure de « potomitan », dans sa thèse de doctorat en cours, Lamour insiste sur la façon dont les rapports sociaux de sexe fabriquent cette dite figure qui structure un mode d’organisation assignant ces femmes à la prise en charge des autres. Si ce cadre permet à ces dernières de se déplacer, étant le pilier de leur famille, cela ne sous-entend pas forcément une forme d’autonomie, ni d’émancipation, car les normes qui définissent la mobilité de ces femmes les contraignent à des codes de conduite. Comment ce projet de mobilité, conçu pour ces femmes, peut accou-her de leur libération de la domination patriarcale? Coordonné par les doctorantes Sabine Lamour et Magdalena Brand, le colloque « Femmes, déplacements et travail » était composé de six autres femmes, dont deux étudiantes de master, trois doctorantes et la docteure Oumou Kouyate. Dans l’ensemble, le programme de cet atelier présentait différentes réalités de femmes en déplacement dans l’espace public pour le travail sexuel, domestique et marchand au profit des autres. Il s’agissait de voir comment comprendre ces déplacements au regard de la grille des théories féministes construites pour la plupart sur l’enfermement des femmes dans leurs foyers et leur appropriation par un homme (mari et/ou père). Que ce soit dans le cas des migrantes: haïtiennes (déplacées internes et externes), ivoiriennes (déplacées internes), brésiliennes (déplacées externes), françaises à Berlin, centrafricaines (de classes populaires) et libanaises (de classes populaires), ces déplacements configurent-ils autrement les rapports sociaux de sexe? Quand des femmes activent leur « pouvoir d’agir » Un deuxième colloque intitulé « Développement international: genre, femmes et féminismes » a donné lieu à des communications, notamment de l’ancienne ministre haïtienne à la Condition féminine, Ginette Chérubin, des sociologues Danièle Magloire et Denyse Côté ainsi que des doctorantes Célia Romulus, Ryoa Chung et Sabine Lamour, autour de l’articulation du féminisme, de la politique, du développement et de l’aide humanitaire en Haïti dans un contexte postséisme. L’idée centrale des trois séances qu’ont tenues ces femmes était de déconstruire la figure de victimes impuissantes construite autour des femmes haïtiennes après le séisme du 12 janvier 2010. Les différentes présentations ont montré comment et pourquoi les femmes, qu’on prétend être des agents passifs, ont participé activement, à travers le temps, dans la vie économique et politique de leur pays malgré le poids du système patriarcal accordant la primauté au père. Les acquis du mouvement féministe haïtien (comme, entre autres, le droit de vote des femmes haïtiennes en 1944) sont aussi à considérer dans la bataille pour l’égalité des droits avec les hommes dans cette même société. Avec une révision panoramique des actions et de l’implication politique des femmes, depuis la Révolution haïtienne jusqu’au XXe siècle, Chérubin a démontré comment la figure de la femme-mère dans la société a cohabité avec une figure moins visible qu’est la femme-leader. À ce titre, elle a cité, entre autres, « Manbo Inan», Sanite Be-lair, les femmes « kako » et les « fiyèt lalo ». Ces dernières, rarement mises en avant, sinon que par d’autres femmes pour montrer que les normes relatives au genre n’empêchent pas aux femmes d’accomplir des actions traditionnellement masculines - comme l’aurait prédit le système. Quand il s’agit de faire entendre leurs desiderata, elles s’égalent au « pouvoir masculin ». Soit pour combattre l’ennemi de la nation (les colons français au XVIIIe siècle et les Etasuniens au XXe), ou pour participer au maintien de la terreur dictatoriale des Duvalier (vers la deuxième moitié du XXe siècle). Comment voir ces femmes au prisme des assignations faites à leur sexe généralement? Seraient-elles des femmes hors-genre? Comment arrivent-elles à lutter énergiquement pour leur survie quand l’imaginaire collectif les enferme dans le fonctionnement biologique de leur sexe anatomique dont le rôle principal est la reproduction? Pour parfaire cette représentation, des attributs passifs sont associés à l’image de la femme : douce, gentille, souriante, belle, vertueuse, etc. La résistance du mouvement féministe haïtien au séisme Danièle Magloire, dans ses propos, a précisé que le mouvement féministe haïtien n’est pas une entité/groupe exclusive de féministes. Les nombreuses femmes qui s’engagent pour le soutien et l’accompagnement d’autres femmes ainsi que la lutte de leurs meilleurs traitements dans la société ne sont pas toutes des militantes féministes. Cette réduction du mouvement aux féministes consiste à en faire un groupe homogène pour ensuite le stéréotyper en lui collant toute sorte d’étiquettes. « Agir en faveur des femmes » n’implique pas directement une position féministe, cela de-mande une conscience et un engagement plus conséquent dont ont fait montre celles qui dans le mouvement le revendiquent. « Dans le mouvement, on a des femmes qui ne se proclament pas féministes, des professionnelles et des militantes féministes », soutient la militante féministe. Cette prémisse, pour présenter les féminismes - « reconnu finalement en 1934, martèle Danièle Magloire » -, a de fait balayé le discours de l’international d’au lendemain du séisme disant dans un registre vulgaire « le mouvement féministe haïtien est mort »; au regard de l’ampleur des pertes en vies humaines et en ressources matérielles qu’a enregistré le secteur lors de la catastrophe. Pourtant, souligne la militante sûre et fière, « le 10 février de la même année, les activités allaient être reprises : prise en charge, écoute, accompagnement, formation de protection civile, pour ne ci-ter que celles-là ». La violence: fonds de commerce de l’humanitaire Les discours médiatiques postséisme construits sur les femmes dans le pays permettent le renouvellement du thème de la violence. Célia Romulus rappelle que « depuis 1995, la communauté internationale insiste sur les droits des femmes en Haïti ». Elle remarque que plusieurs articles de presse étasunienne, datés d’à partir de 2007, font du viol le centre des violences orchestrées à l’égard des femmes. Elle analyse le champ lexical utilisé pour en parler et comprend que le viol est représenté comme une sorte de pathologie de l’histoire haïtienne. Au lendemain du séisme, des articles similaires ont été rédigés avec une mise en exergue de la violence sexuelle. La communauté internationale va jusqu’à créer le terme « épidémie de viol ». La doctorante critique le non-sens de cette catégorie forgée par les médias internationaux pour dire que des violences sévissent dans les camps. Pourquoi mettre en exergue le viol? Et qu’est-ce qu’une épidémie? Si l’épidémie est une maladie contagieuse, en quoi le viol en serait une ? D’ailleurs, selon les données des associations féministes locales, le séisme n’a pas forcément diminué le quota des autres formes de violence faites aux femmes. Quand l’International choisit de mettre le grappin sur le viol, il semble être l’indicateur le plus significatif. La plupart du temps, la sexualité s’avère un sujet sensationnel, en dehors des conditions et des contextes qui peuvent être tout à fait révoltants. Prioriser la violence en lien avec le sexe en effaçant les autres types laisse comprendre qu’il y a un intérêt à agir sur l’émotion, bien que la catastrophe en soi a déjà amplement épuisé les émotions. Aussi, dire que ce type de violence est plus exercé revient à révéler un acharnement des hommes haïtiens sur le sexe. Ce qui réitère des clichés racistes sur la sexualité des êtres humains par rapport à leur origine. Et, montrer que dans une situation de profonde détresse, des survivants restent focalisés sur des occasions fortuites pour faire des abus sexuels en lieu et place de nombre de préoccupations qui auraient pu les traverser ou de liens qu’ils auraient pu développer, laisse conclure qu’ils demeurent des obsédés. Dans une logique occidentale, une telle conclusion ne peut que confirmer l’une des caractéristiques des peuples « Autre »: la sauvagerie. Célia Romulus, qui s’intéresse à la construction différenciée de la masculinité et de la féminité haïtiennes post-séisme dans les discours de l’International, questionne également l’imaginaire porté par ces discours. « On voit des portraits de femmes mineures comme victimes de viol et non comme survivantes au viol et des portraits d’hommes adultes auteurs des viols », décrit-elle, l’air hallucinée. Ces représentations n’ont pas pour effet de faire ressortir la capacité d’autodéfense de ces femmes pouvant se battre contre leurs agresseurs, mais l’impuissance des femmes haïtiennes par rapport aux hommes haïtiens. Une représentation classique conforme aux pays (Nord ou Sud) où les femmes sont presque invisibles dans les espaces de pouvoir et de lutte. « Je comprends que le registre dans lequel ces discours sont construits vise à choquer. Dans ces situations, on voit que la femme est une muette et que l’homme est un violeur. Pour surenchérir cet imaginaire, on parle d’épidémie, de fléau, de ma-ladie, de crise et à aucun moment on ne parle de droit ou de priorité des femmes », dit-elle à la fin de sa communication. Denyse Côté dresse un parallèle entre les interventions des acteurs internationaux et celles des actrices locales. D’entrée de jeu, deux approches d’intervention se disputaient et cela rendait la coordination des actions difficile. Son exposé ayant pour titre « les effets dévastateurs de l’aide humanitaire et du féminisme néocolonial sur le mouvement féministe haïtien » révèle les limites du modèle humanitaire qui a été le plus financé. Les acteurs de l’humanitaire, tels que les ONGI et la MINUSTAH, sont intervenus en déniant les acquis des groupes de femmes de la population. Dans le cas des violences faites aux femmes par exemple, les nouveaux acteurs n’ont pas pris en compte les procédures pour lesquelles les femmes du terrain se sont battues. Ryoa Chung dit que l’ingérence des acteurs internationaux qui pensent avoir toute la science pour agir sur un terrain étranger dans plus d’un cas pose une question d’éthique. Dans ses premières analyses, elle souligne la vulnérabilisation des femmes réfugiées dans les camps par les humanitaires qui, en leur construisant des sanitaires dans des lieux pas assez sécurisés, les exposent davantage à « l’épidémie de viol » que ces derniers prétendaient résoudre. Dans cette rude et importante compétition de l’aide aux victimes, « les interventions des groupes locaux telles que la prévention dans les camps déplacés, l’intervention directe en cas de violence, l’écoute active et le soutien dans le deuil, les groupes de parole et les activités de distraction/détente ont été occultées par et à l’international » conclut Coté, la sociologue engagée. Mis à part les colloques sus-cités, d’autres chercheures et militantes féministes haïtiennes ont présenté des travaux qui visibilisent les actions des femmes de leur pays contre leur appropriation et leur effacement. La docteure Rose-Myrlie Joseph a fait deux communications dont l’une porte sur le travail de femmes migrantes haïtiennes en France et l’autre sur l’articulation des rapports sociaux selon la grille de Madeleine Sylvain Bouchereau. Représentantes de la Maison d’Haïti au Québec, Chantal Ismé et Monique Dauphin ont proposé une lecture de la résistance à l’approche intersectionnelle des femmes haïtiennes en contexte migratoire. Distinguées par leurs histoires plurielles et leurs luttes innombrables qui peuvent être occultées, ces femmes pensent, créent et agissent pour des stratégies de transformation sociale visant à combattre leur appropriation et celle de tout ce qui est leur.

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