Frantz Duval à Patricia Camilien: Haïti est riche de gens qui pensent que tout est joué d'avance

Publié le 2015-08-18 | Le Nouvelliste

Madame Camilien, J’ai bien reçu votre mail du 13 août dans lequel vous parlez de « l’irresponsabilité de ceux qui invitent les Haïtiens à aller voter dans des élections organisées par un Conseil électoral n’ayant aucune crédibilité ». J’avoue que je ne comprends pas où vous voulez en venir. Faut-il tenir ou non des élections en Haïti ? À vous lire, la réponse est non. Vous faites d’ailleurs un historique de nos déboires en la matière. À vous lire, les Blancs sont trop forts. Nous sommes trop pauvres. Les membres du CEP trop faibles. D’ailleurs, ils ne sont pas crédibles. À vous lire aussi, je vois que vous êtes convaincue que « les élections en Haïti sont une obligation faite à Haïti par une communauté internationale qui en a fait une condition sine qua non de sa « collaboration » avec les gouvernements haïtiens ». Madame, Haïti et les Haïtiens doivent-ils se faire harakiri pour sortir du cercle vicieux indestructible que vous avez tracé avec maestria ? J’ai lu jusqu’au bout, et plusieurs fois, votre mail pour trouver une ébauche de solution ou un appel à la révolution, je n’ai rien lu de tel. Vous ne lancez même pas un appel à la déconnexion. Dois-je m’attendre à d’autres missives de vous ? Dans l’attente, merci de vous poser les questions suivantes : « Où étiez-vous hier? », « Où étiez-vous dimanche? », « Où serez-vous demain? » Cela dit, Madame, Souffrez à votre tour que je vous écrive au sujet de ce qui m’importe après la lecture de votre mail. D’abord, je ne défends ni les élections du 9 août ni le Conseil électoral qui les a organisées. Ce n’est pas ma mission. Je suis occupé à autre chose. Il y a des centaines d’articles, de caricatures et d’éditoriaux dans Le Nouvelliste, de différents journalistes qui tracent le portrait de ces élections et du Conseil électoral. Merci de les lire et de ne pas vous arrêter à cet éditorial, « Où étiez-vous dimanche ? », qui vous a fait sortir, heureusement, de votre langueur monotone. Pour ce qui est du CEP et du processus électoral, ceux-là, comme ceux d’avant, nous les suivons en journaliste, au Nouvelliste. Depuis 1987, nous sommes intraitables sur leurs failles et sur leurs avancées. Nous le resterons à l’avenir, soyez-en rassurée. Cependant, au Nouvelliste, auquel j’appartiens et dont je dirige la rédaction, nous sommes convaincus, jusqu'à preuve du contraire, que les élections sont la façon la moins mauvaise de changer de gouvernement en Haïti. Madame, Quelle est la méthode que vous préconisez pour les passations des pouvoirs ? Moi, ces dernières années, j’ai vu Jude Célestin, candidat de la plateforme INITE en 2010, perdre les élections. Je l’ai vu entendre à l’Université Quisqueya, face à Pierre- Louis Opont, DG du CEP de 2010, de Ginette Chérubin (CEP 2010), de Mirlande Manigat (candidate en 2010) et de Jacky Lumarque (pas encore le candidat de 2015), que les résultats des élections de 2010-2011 furent entachées d’énormes irrégularités. Jude Célestin concourt aux nouvelles élections de 2015 organisées par Pierre-Louis Opont, président cette fois du Conseil électoral. Que faut-il en déduire : Tout ce monde est fou ? Tout ce monde a oublié ? Tout ce monde est convaincu que les élections c’est la route à prendre ? Je constate aussi que le président René Préval, celui à qui en 2010 un avion a été offert pour quitter le pays et qui a vu sa plateforme politique, INITE, perdre la présidentielle, gagner les législatives, puis se désintégrer, René Préval, lui-même, est remonté à l’assaut pour participer à une nouvelle plateforme et prendre part aux élections de 2015. Ce même Préval a dû, depuis, avaler la couleuvre de l’exclusion de Jacky Lumarque, son ami et candidat à la présidence de Verite. Ce même Préval n’a pas abandonné le jeu ni la course politique. Jacky Lumarque était parmi les premiers à voter le 9 août après avoir fait le tour du pays pour soutenir les candidats de la plateforme Verite. Que dois-je en conclure ? Que devons-nous en conclure : Tout ce monde est fou ? Tout ce monde a oublié ? Tout ce monde est convaincu que les élections c’est la route à prendre ? Je ne sais pas si là où vous êtes la nouvelle vous est parvenue, mais toute la classe politique haïtienne, je dis bien TOUTE LA CLASSE POLITIQUE HAITIENNE, participe aux élections de 2015. Même Mirlande Manigat y participe à sa façon en se positionnant comme un recours en se mettant en réserve de la République. Tout le monde est fou ? Tout le monde a oublié ? Tous sont convaincus que les élections c’est la route à prendre ? Madame, Je constate aussi que toutes les institutions invitées à le faire ont délégué des membres pour former ce CEP dans l’esprit de l’article 289 de la Constitution de 1987. Aucune de ces institutions n’a encore désavoué, ni en tout ni en partie, le CEP ou un de ses membres. Je suis journaliste, pas romancier. Je ne peux ni écrire de fable ni préjuger. Alors, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, ni ce que vous auriez aimé lire sous ma plume. Ayez la patience d’attendre que la réalité rencontre vos désirs. L’article suivra. Où étiez-vous hier ? Où voulez-vous être demain ? Merci de me le dire la prochaine fois, car j’ai un doute sur votre stratégie en lisant votre argumentaire. Mon doute est que vous n'avez pas l'intention de faire avancer l'histoire, car à l'avance vous connaissez les résultats de toutes les démarches. Voilà là où nos routes divergent : je ne crois pas dans les histoires écrites d'avance ni dans les contes de fées. Est-ce que je crois dans cette affaire d’élections que nous sommes devant un insurmontable dilemme et qu’une malédiction frappe Haïti ? NON. Je ne le crois pas. Il y a du chemin à faire. Beaucoup de chemin à faire. Nous, les Haïtiens, sommes déçus des résultats, fatigués de ne pas voir arriver les bons dirigeants à la tête du pays. C’est vrai. Certains doutent que la démocratie soit le chemin. Que fait-on dans le doute, quand on est déçu ou fatigué ? On recommence ou on abandonne ? On se couche sans jamais se réveiller ou bien on réfléchit pour trouver des alternatives ? Madame, Moi, je n’ai pas de solutions à proposer aux problèmes de ce pays. Je fais de mon mieux mon travail de journaliste, d’éditorialiste. Et je me félicite de vous avoir réveillée. Permettez que je profite de votre réveil pour vous dire que contrairement à vous, je n'ai pas la certitude que l'étranger détermine tout en Haïti depuis le débarquement de Christophe Colomb. Nous jouons aussi notre partition. Nous pesons lourd dans la balance. Nous sommes responsables de ce que nous sommes, de ce que nous avons été et de ce que nous serons demain. Bien entendu, le reste du monde pèse aussi. Et des fois, c'est tant mieux. Nous ne sommes pas seuls au monde, seuls sur l'île, seuls au pouvoir, seuls dans l'opposition. Même dans votre tête vous n'êtes pas seule. Votre cerveau nage en plein dans le bassin des idées et des informations qui l'irrigue. Ne laissez pas les Blancs, aussi puissants qu’ils soient, se dresser comme un insurmontable obstacle devant vous. N’amarrez pas vous-même à vos pieds le poids qui vous entraînera au fond du désespoir. Soyez lucide et combative en toutes occasions. Ne partez pas perdante d’avance. Ne refusez pas la course parce que vous êtes la tortue. Est-ce qu’il faut qu’Haïti ait la souveraineté pleine et entière sur son processus électoral ? Sur les décisions qui la concerne ? OUI. Mais attention, venues de l’étranger, comme sorties de nous, les solutions peuvent être mauvaises en matière électorale, comme en gestion pays. Il faut une vigilance de tous les instants des citoyens. Une participation active. Ce débat, ces échanges depuis « Où étiez-vous dimanche ?», j’y prends part avec l’ambition de porter les lecteurs du Nouvelliste à se poser des questions, à se secouer, à agir. Vous allez dans la bonne direction. Madame, Ceux qui font de la politique leur métier ont la peau dure, ils ne croient pas dans le déterminisme, dans les malédictions. Ils sont des battants : gagnants ou perdants, ils avancent. Bien entendu, il est plus confortable de voir de loin et d’avance ce qui va se produire, d’avoir la prescience, à défaut d’avoir la science. Moi, je n’ai ni la science des politiciens, ni la prescience de ceux qui, comme vous, préfèrent se retirer du terrain en attendant que la lune engrosse le soleil et qu’en naissent les nouveaux dieux de la mythologie haïtienne. Il est facile, frustrée ou bien assise dans son petit confort intellectuel, de dire que le pays doit avoir un meilleur Parlement, que le président de la République doit être à la hauteur de nos défis, que les Blancs doivent nous laisser prendre notre destin en main. Ce qui est difficile en Haïti, c’est de se donner deux tapes aux fesses et de se lever pour travailler à être meilleur dans un pays meilleur avec des gens allant de mieux en mieux. Je vous dirai certains jours que je suis blasé. Que ce pays a épuisé ma capacité d'étonnement. Je vous dirai même que vous avez raison, mais je vous demanderai tout de suite après dans le même souffle : Et après ? On fait quoi ? Et c’est là que vous allez me décevoir, il n’y a pas de plan B dans votre mail. Le plan A est la dénonciation de l’action des autres, le plan B est d’attendre que le corossol mûr tombe de l’arbre. Cela n’arrivera pas. Si j’étais vous, je ne serais plus en poste de responsabilité dans une université privée à renforcer le système qui produit les candidats et les cadres incapables de reformater notre société. Je serais, un flambeau en main, à marcher en plein jour à la recherche des hommes et femmes nouveaux. Madame, J’aime beaucoup le nom de votre blogue : « La loi de ma bouche ». Usez-en bien. Je sais combien cela coûte de ne pas l’avoir. J’ai connu Haïti au temps où l’on se parlait par signes parce que ce droit nous était interdit d’exercice. Je crains que, de reculade en renonciation, sans le vouloir sans doute, nous ne perdions encore la loi de notre bouche ou qu’elle ne devienne que virtuelle, comme un appendice inutile. Courage, persévérance et clairvoyance, Madame, je nous souhaite. Je ne suis pas votre adversaire ni votre ennemi. Je veux être le miroir tendu à votre bonne conscience. Je veux être la chaise fatiguée de vous voir avachie. Je veux être celui qui, en une question, vous a fait vous lever de votre nid et porté à pondre des idées pour demain. Pour le prochain dimanche d’abstention. Je passe ma journée à regarder passer ou à écouter parler des gens. Je ne retire mon chapeau que pour ceux et celles qui essaient, échouent, recommencent, réussissent, se trompent, se relancent et avancent avec leur lot de regrets, de remords sur le dos et au fond du coeur. Ceux qui croient avoir trouvé une solution si parfaite qu’ils ne la partagent pas ni ne la mettent en œuvre me donnent envie de tourner la page, de déposer ma plume et de me dire: que de richesses qui se gaspillent. Le pays, notre pays, Haïti est riche, trop riche de gens qui croient que tout est joué d’avance, voilà pourquoi il est si pauvre. En pensées comme en actions. Convaincus de perdre, ils ne se battent pas. Faisons une nouvelle, une meilleure lecture de la situation, proposons de nouvelles pistes, mais commençons par nous demander : Où étions-nous dimanche ? Je souhaite que vous soyez satisfaite de la réponse qui résonne dans votre tête. Car comment vous dire que demain sera pire qu'hier et que c'est pourtant bien à nous qu'il revient d'inventer le futur ? Bien à vous, Madame.
Frantz Duval
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