La relance du secteur agricole : entre défis et opportunités

Publié le 2015-07-28 | Le Nouvelliste

Economie -

(L’agriculture joue un rôle clé dans la croissance économique nationale. Elle représente un moyen de subsistance et une source d’emploi pour une grande partie de la population. En dépit de son apport à l’économie, elle n’est pas prise en charge comme elle se doit. Le secteur agricole fait face à de grands défis mais présente aussi des opportunités intéressantes.) L’importance tant sociale qu’économique de l’agriculture n’est plus à démontrer. En 2014, les « Comptes Economiques1 » de l’IHSI estimaient le secteur primaire à 3.311 millions de gourdes sur un produit intérieur brut (PIB) estimatif de 15.432 millions de gourdes. L’agriculture représente 40-50% du marché de l’emploi selon les sources consultées. Elle fournit en outre près de 40% des besoins agroalimentaires du pays. Tout en étant confronté à de multiples défis, le secteur agricole offre de nombreuses opportunités saisissables. DEFIS Absence de cadre légal. Les lois sur l’agriculture sont obsolètes et les politiques agricoles inappropriées. L’inexistence de lois sur la planification agricole qui devrait englober les réformes agraires et l’aménagement de l’espace agricole est à dénoncer. Savoir où, quand et comment faire de l’agriculture est primordial pour assurer le développement agricole durable. Toujours dans l’optique du développement agricole durable et de plus, dans un pays dit « essentiellement agricole » l’absence de lois sur la multifonctionnalité de l’agriculture dans les politiques agricoles est remarquable et remarquée ; car la multifonctionnalité agricole correspond à la « capacité des systèmes agricoles à contribuer simultanément à la production agricole et à la création de valeur ajoutée, mais aussi à la protection et à la gestion des ressources naturelles, des paysages et de la diversité biologique, ainsi qu'à l'équilibre des territoires et à l'emploi ». Faible investissement. La deuxième moitié du XXe siècle a vu plusieurs initiatives publiques de financement agricole et rural telles que : (i) la création de l’Institut haïtien de crédit agricole et industriel (IHCAI) au début des années 50, (ii) la création de l’institut de développement agricole et industriel (IDAI) une décennie plus tard, (iii) et la fin des années 80 la Banque nationale de développement agricole et industrielle (BNDAI) qui n’a pas fait long feu. Cependant, le Bureau de crédit agricole (BCA) 2, qui a été créé en 1959 et qui continue d’exister, n’accorde annuellement que 15 millions de gourdes, montant très inférieur à la demande. En milieu rural, les Institutions de Micro Finance (IMF) n’offrent que 90 millions de gourdes au secteur agricole, soit 20% de leurs portefeuilles. Seulement 1% du crédit du système bancaire privé haïtien est attribué aux activités agricoles. Les 7 milliards de gourdes allouées au budget du MARNDR sont nettement insuffisantes. Le secteur primaire malgré son importance dans l’économie est sous financé. Faible productivité. La productivité agricole est la résultante de multiples facteurs combinés : l’accès aux semences de qualité est quasiment impossible vu que les entreprises agricoles n’investissent pas dans la production ou la vente de semences de qualité. Les semences locales ont un faible rendement du fait de leur traitement et de leur conservation. La modernisation de l’agriculture est un facteur clé dans la productivité, or l’agriculture haïtienne est à nos jours pratiquée de façon traditionnelle et archaïque. De la fourche à la fourchette, les bonnes pratiques agricoles modernes ne sont pas appliquées, l’utilisation des technologies adéquates fait défaut, ce qui affecte la production et la productivité agricoles. Le morcellement des parcelles agricoles ou ce qu’on pourrait appeler la « microfundia » participe à la dégradation de la productivité agricole. Dans le dernier recensement général agricole du MARNDR3, la Superficie Agricole Utile moyenne par exploitation est estimée à 0.72 carreau, soit moins d’1 hectare avec seulement 26,1% d’exploitations supérieures à 1 carreau. L’association de ces facteurs affaiblit considérablement la productivité agricole en Haïti. Informélisation du secteur. L’agriculture haïtienne fonctionne quasiment dans l’informel. La majorité des fermiers et agriculteurs ne sont pas enregistrés; ce qui donne lieu à une agriculture non contrôlée et non maitrisée. Cette situation est un facteur déterminant au refus de crédit et de financement agricoles. Les créanciers et les investisseurs cherchent à minimiser les risques et refusent d’injecter de l’argent dans un secteur informel. De plus, la disponibilité et l’accès aux informations et données sont d’une importance capitale dans l’élaboration des politiques agricoles et la prise des grandes décisions publiques. OPPORTUNITES Agriculture biologique. La non-industrialisation de l’agriculture haïtienne a son côté positif. Elle permet à certains endroits de pratiquer l’agriculture biologique. A titre d’exemple, on peut citer l’entreprise Agritrans qui produit de la banane biologique sur près de 950 hectares dans le Trou-du-Nord. En plus des bienfaits potentiels sur la santé humaine, et les bénéfices environnementaux de l’agriculture biologique, la demande pour les produits bio est en constante augmentation et le marché est émergent et prometteur. Selon la FAO4, le marché mondial des produits bio générait environ 54.9 milliards de dollars en 2013 avec la vaste majorité des produits consommée par l’Amérique du Nord et l’Europe. Haïti pourrait capter une part importante de ce marché au niveau régional. Diversification agricole. La géolocalisation et les différents reliefs du pays sont des atouts majeurs pour l’agriculture. Les microclimats de part et d’autre du territoire national favorisent la diversification agricole. Les différents produits agricoles tels que le cacao, le café, la mangue et les huiles essentielles ont de fort potentiels économiques du fait de leur demande sur le marché mondial, mais aussi à cause de leurs produits dérivés à grande valeur ajoutée, d’où la nécessité de développer le secteur de transformation agricole. Proximité des marchés. Haïti se situe à proximité de plusieurs marchés internationaux comme l’Amérique du Nord, L’Amérique latine et les Caraïbes. Le plus grand marché du continent est les Etats-Unis d’Amérique (EUA) et ils se situent à moins de 1200 km d’Haïti. Selon STATISTA5, les EUA ont importé en 2013 pour plus de 5 milliards de dollars de café. En 2014 6, 492 millions dollars et 12 millions de dollars de mangues ont été importés respectivement par les EUA et l’Amérique latine. Haïti devrait aussi profiter des avantages de son appartenance au Marché Commun des Caraïbes (CARICOM). Les produits agricoles d’Haïti sont très appréciés et demandés sur ces marchés de proximité. Pour surmonter ces défis et profiter des opportunités, le secteur agricole haïtien a besoin de l’implication des tous les acteurs publics et privés. En outre, l’agriculture doit être considérée comme un secteur d’affaires et non un secteur social, par conséquent chaque gourde investie doit au moins rapporter une gourde. Bien que très vulnérable, l’agriculture haïtienne peut être prospère. Pour ce faire, un partenariat public-privé (PPP) fort est la seule alternative viable et durable. Ce PPP permettra la concertation et l’harmonisation des actions publiques et privées ; l’élaboration de lois et de politiques agricoles qui tiennent compte du contexte local et mondial actuel. Ce partenariat est l’élément clé de la relance agricole. 1IHSI, 2014. « Les Comptes Economiques. » 2MARNDR, 2010, « Plan d’investissement pour la croissance du secteur agricole. » 3MARNDR, 2012, « Synthèse nationale des résultats du RGA. » 4FAO, 2013. «Organic supply chains for small farmer income generation in developing countries. » 5STATISTA, 2015. « Coffee imports to the United States in 2013, by country of origin. » 6WORLD’SRICHEST COUNTRIES, « Top Mangoes Importers 2014. »

Ralph L. Beauvoir, M.Sc. | Agricultural Economist Specialist in Agricultural Policy and Development Fulbright Scholar rlbeauvoir@gmail.com (509) 3737-8383 Auteur
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