Fokal musiques du monde / 26 juin 2015

Le charme envoûtant de Kareyce Fotso

Publié le 2015-06-29 | Le Nouvelliste

Culture -

Par Roland Léonard Tels un rubis, une pépite d’or, une émeraude, la chanteuse camerounaise Kareyce Fotso a brillé de mille feux lors de cette dernière soirée à la FOKAL. Cette séductrice à la voix irrésistible, au goût musical sûr a fait chanter et apprécier les langues africaines de son pays, les courbes mélodiques aux phrasés vivants, capricieux et libres comme le parler des ethnies et des régions de son Cameroun natal. Elle s’adressait néanmoins en français à l’assistance, langue mondiale et de communication large. Bonne musicienne, jouant de la guitare du «belak» ou «kalimba»- petit «mannouba» à lamelles métalliques- du tam-tam en bois creux et à baguettes, elle a fait revivre en nous notre alma mater : l’Afrique. Elle a aussi dansé, rythmé la musique de son corps, de sa jambe gauche gainée de grelots comme un tambourin. Kareyce Fotso ou la femme-instrument. Mais le premier de ses instruments, le plus choyé ou soigné, c’était pour nous répéter- sa voix de sirène camerounaise ; voix capable de vous sidérer, de vous tétaniser de plaisir acoustique, émotionnel et érotique. Elle ne l’a pas mise au service de n’importe quoi, mais de sujets et de causes nobles et poignants : l’amitié et l’empathie pour un sidéen stigmatisé et mort ; le déboisement ; l’égalité entre les sexes et la révolte contre la polygamie ; l’amour, la foi en soi et en l’avenir. Le public reprenait en chœur une phrase, un refrain berceur, enchanteur, incantatoire, empreint de douceur comme le « Gotham-o» (rien à voir avec le Gotham city de Batman). Gotham comme chéri(e), «Doudou», «mon trésor», « mon diamant le plus précieux». Le spectacle était fascinant de convivialité et d’intimité. Nous avons retenu les titres suivants : « Sowa» ou « Un ami» ; « Gotham-o» « Youmbata» chantée en duo avec l’accompagnatrice et pianiste Donalzie Théodore, «Solange » cette chanson tragi-comique (histoire d’une bonne femme ne parlant pas français, et en quête de son mari volé par sa bonne amie polyglotte et francophone). Ces chansons accompagnées de manière simple, non conventionnelle, native, voire primitive ne manquaient pas pourtant de grâce et de magie. Elles ont été l’occasion pour le musicien que nous sommes de profondes et graves remises en question. Adeptes de l’harmonie en tant que technique occidentale, nous ne sommes pas prêts à y renoncer. Nous sommes passionnés d’accords sophistiqués, ordinairement ; nous consommons goulument les « clusters» en grappes de raisin comme les agrégations tendues de dissonances. Nous avons été sous l’influence de Gérald Merceron, du jazz et de tant d’aînés et d’amis qui nous ont guidés sur la voie harmonique, voie royale. Et pourtant... pourtant, il nous vient par moments un doute affreux. N’avons-nous pas été floués et manipulés quelque part ? Ne sommes nous pas victimes d’un endoctrinement aveugle sans distinguo ? Si on ne peut nier les bienfaits du métissage culturel, de l’élaboration savante, doit-on fouler au pied le droit à l’autodétermination musicale et à la simplicité harmonique des ethnies dans le monde ? Faut-il, en tout et pour tout, légitimer la valeur et la beauté musicales des cultures populaires et traditionnelles à travers une relecture et une recomposition occidentales et alambiquées ? Ne gagne-t-on pas en diverses occasions à préserver ces œuvres dans leur pureté originelle ? Faut-il à tout prix arranger et orchestrer ? Si l’accompagnement d’une mélodie est le plus souvent à base de suites d’accords, l’expression accompagnement ne rime pas toujours avec accords, ni sophistication pour remplir parfaitement son rôle d’expressivité, d’efficacité. Ces musiques ethniques, primitives et tribales sont couramment faites de monodies ou de chœurs à l’unisson soutenus par des instruments rythmiques ou des bribes d’arpèges élémentaires et obstinées. Appuis dépouillés, n’enlevant rien à leur charme. Si on reconnaît en art plastique la valeur de la peinture primitive et naïve, on est en droit d’adopter la même attitude envers la musique populaire ou ethnique. Au fond ma question n’est pas nouvelle : ce n’est pas un précédent. Des centaines d’ethnomusicologues et de musiciens sans préjugés, depuis plus d’un siècle, ont posé le problème et défendu cette cause. Certains créateurs y ont même trouvé des alternatives à l’épuisement des possibilités de leurs gammes majeures et mineures européennes. Musiques modales, «nouvelle simplicité» et hypertonalisme. La nudité n’empêche pas la beauté. Il y a beaucoup de jolies femmes simples et belles sans bijoux, colifichets ni autres artifices cosmétiques. Sans vêtements ni parures extravagants. La musique de Kareyce Fosto existe pour le prouver. A l’issue du spectacle, l’esprit en feu, songeur et révolté, la rage au cœur, j’avais l’âme ébranlée par l’émotion. Pour une fois, j’étais du côté de la contre-culture.

Roland Léonard Auteur
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