Lancement à Montréal du Pôle d’innovation du Grand Nord d’Haïti

Des idées pour le développement

Publié le 2015-06-22 | Le Nouvelliste

Economie -

Dix mois après le violent tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui avait ravagé Haïti, le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN) avait publié l’ouvrage collectif intitulé « Construction d’une Haïti nouvelle : vision et contribution du GRAHN». Environ cinq ans plus tard, le groupe passe à l’action en initiant la matérialisation de sa vision. Il a lancé le jeudi 18 juin 2015 à Montréal un projet pilote : le Pôle d’innovation du Grand Nord (PIGraN) qui vise à transformer le Grand Nord d’Haïti en un véritable pôle d’innovation construit autour d’une vraie cité du savoir. Tout un aéropage d’invités, venus d’horizons divers, a assisté à l’École Polytechnique de Montréal au lancement international du projet PIGraN par le professeur Samuel Pierre, le président de GRAHN-Monde. On peut citer le maire de Milot, Fritz Prophète, le sous-ministre adjoint aux Politiques et Affaires francophones et multilatérales du ministère des Relations internationales et de la Francophonie du Québec, Eric Théroux et le porte-parole de l’opposition officielle en matière d’immigration à l’Assemblée nationale du Québec, le député Maka Kotto. L’ambassadeur du Canada en Haïti, Paula Caldwell Saint-Onge, le ministre de l’Économie et des Finances d’Haïti, Wilson Laleau, et le ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, Nesmy Manigat, sont intervenus par vidéoconférence depuis Port-au-Prince. Les intervenants ont tous mis en exergue le caractère novateur du projet ainsi que leur contribution à sa réussite. Le maire de Milot avait saisi la balle dès les premiers instants en cédant au GRAHN 28 hectares de terre à Génipailler, 3e section communale de Milot. Il n’avait pas voulu qu’un tel projet s’écarte de sa ville. Très éloquent, dans un discours captivant, M. Prophète n’a pas caché sa fierté de pouvoir désormais présenter Milot comme la ville de la Citadelle Laferrière, du Palais Sans-Souci et la cité du savoir. Dans son allocution, Mme Saint-Onge avoue également la fierté du Canada d’être partenaire du GRAHN dès le tout début en affirmant la détermination de son pays à supporter la croissance économique en Haïti. Le ministre Manigat entrevoit déjà les retombées positives du PIGraN pour les zones avoisinantes en contribuant notamment à former de la main-d’œuvre qualifiée pour les parcs industriels de la zone. Le ministre Laleau y voit un projet certes ambitieux mais réalisable et promet que le prochain budget de la République concrétisera l’engagement de l’État haïtien pour sa réalisation. Pour le grand argentier de la République, le PIGraN évoque l’appel du 18 juin 1940 du Général de Gaulle qui refusa la défaite de l’armée française et lança la mobilisation pour la reconquête. Il assimile le PIGraN à un refus d’accepter la pauvreté généralisée en Haïti et le lancement de la mobilisation pour la libération d’Haïti de cette indigence massive. Le projet de construction s’étendra sur une durée de 10 ans et devra débuter en 2016. Il s’agit du plus grand projet qui sera implémenté en Haïti au cours des 50 dernières années, a déclaré le député Maka Kotto, l’air confiant. Un projet novateur Par définition, un pôle d’innovation est un réseau d’entreprises indépendantes, petites, moyennes ou grandes, lié à des établissements d’enseignement supérieur et de recherche, qui est actif dans un ou plusieurs secteurs d’activités et dans une région en particulier. Il est destiné à stimuler l’activité d’innovation en encourageant les interactions intensives, le partage des équipements, l’échange de connaissances et de savoir-faire. Il contribue ainsi de manière effective au transfert de technologie, à la mise en réseau et à la diffusion de l’information entre les entreprises du groupement. Le pôle apporte une information technique, réglementaire et de marché sur un domaine d’expertise donné et propose à toutes les petites entreprises des solutions sur des axes d'innovation identifiés, afin qu'elles intègrent petit à petit la démarche d'innovation dans leur production. Un pôle d’innovation est caractérisé d’une part par ses compétences techniques et d’autre part par sa faculté à développer un réseau de partenaires pertinents au niveau local et à trouver des relais de diffusion au niveau national voire international. Il est aussi déterminé par sa capacité à mettre au point des solutions qui répondent aux besoins des petites entreprises et à les accompagner dans leurs démarches de développement par l’innovation technologique, organisationnelle, environnementale et sociale. Samuel Pierre, docteur en génie électrique, président de GRAHN-Monde qui est promoteur de PIGraN, en sait long. Professeur-chercheur à l’École polytechnique de Montréal, il est considéré comme un éminent spécialiste des réseaux de communication câblés et sans fil, de l'informatique mobile et du téléapprentissage. Directeur du Groupe de recherche en réseautique et informatique mobile (GRIM) ainsi que du Laboratoire de recherche en réseautique et informatique mobile (LARIM), il fait figure de pionnier dans le domaine de la réseautique et de l'informatique mobile par ses idées techniques novatrices et ses initiatives hardies. Il a déjà développé et breveté de nombreuses solutions innovantes pour les plus grandes entreprises mondiales. Professeur Pierre a présenté le jeudi 18 juin le Pôle d’innovation du Grand Nord qui est constitué de 4 cercles concentriques. Le premier cercle représente la Cité du savoir, composé de 4 secteurs, dont celui du campus principal de l’Institut des sciences, des technologies et des études avancées d'Haïti (ISTEAH) créé le 8 janvier 2013 par le GRAHN. Dédié exclusivement aux études de 2e et de 3e cycle, en délivrant des diplômes d’études supérieures spécialisées (DESS), de maîtrise et doctorat, l’ISTEAH a obtenu l’autorisation de fonctionner du Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) le 14 janvier 2013. Le 31 mars 2014, il a obtenu du MENFP son certificat d’accréditation comme premier établissement haïtien habilité à octroyer des diplômes de maîtrise et de doctorat en science et en technologie. Nesmy Manigat a tenu à rappeler que cette signature était le premier acte qu’il avait posé comme ministre de l’Éducation nationale. L’ISTEAH opère simultanément sur trois sites situés respectivement au Cap-Haïtien, à Hinche et à Port-au-Prince, en combinant la formation à distance et le présentiel. Une première cohorte de 60 étudiants - 5 au DESS, 21 à la maîtrise et 35 au doctorat - est engagée dans des programmes de sciences de l’éducation depuis le début du mois de novembre 2013. Ces étudiants résident dans 14 communes différentes situées dans 9 départements géographiques du pays. Le corps professoral regroupe présentement 143 professeurs québécois, canadiens, haïtiens, français, américains, belges et suisses, ainsi qu’une trentaine de partenaires nationaux et internationaux. À compter de septembre 2015, en plus des programmes en sciences de l’éducation, l’ISTEAH offrira d’autres programmes de formation en ingénierie, en gestion de projets et en formation professionnelle technique, pour un effectif de 175 étudiants. À l’horizon 2018, il prévoit d’accueillir 500 étudiants dans ses programmes réguliers, 300 personnes en formation continue et 200 stagiaires en formation professionnelle technique. Le campus principal de l’ISTEAH dans le Nord prendra place à la Cité du savoir à Génipailler, Milot, à une distance d’environ 10 kilomètres de l’aéroport et de la ville du Cap-Haïtien. Il devra servir de noyau au Pôle d’innovation du Grand Nord. Un pavillon HL Construction Le deuxième cercle représente l’environnement immédiat de ce campus et sa planification se fera en collaboration avec les riverains propriétaires et les autorités locales. Professeur Samuel Pierre, accompagné de délégations du GRAHN, a d’ailleurs effectué de nombreuses visites dans la zone de Génipailler. Des architectes du GRAHN ont déjà élaboré un plan de développement de la cité qui est conforme aux standards adoptés dans les grands centres universitaires du monde. Le plan architectural a été présenté à l’assistance à Montréal qui l’avait chaudement applaudi. Il est respectueux de l’environnement tant dans sa conception que dans son fonctionnement. L’équipe du GRAHN a tenu compte des préoccupations exprimées par la population locale afin de dégager un consensus sur le plan de développement à long terme du Grand Nord. Le troisième cercle représente la localité dans laquelle s’insère le PIGraN et sa planification relève des autorités locales qui bénéficient de l’expertise technique de l’ISTEAH, du GRAHN et de ses partenaires. Le quatrième cercle représente les départements géographiques périphériques du Nord, du Nord-Est, du Nord-Ouest et de l’Artibonite avec lesquels des flux pôle-département et département-pôle seront établis. Le GRAHN estime à une cinquantaine le nombre de petites et moyennes entreprises, incluant des écoles et des centres de formation, qui seront créées et/ou encadrées dans la région par l’ISTEAH et son Centre d’expertise, d’innovation et d’entreprenariat (CEINE) sur une période de 10 ans. Une centaine d’autres entreprises et organismes bénéficieront également des services de consultation et des innovations technologiques, organisationnelles, environnementales et sociales de l’ISTEAH. Le PIGraN travaillera en étroite collaboration avec les ministères concernés, les chambres de commerce, les entreprises et coopératives locales, les écoles et établissements universitaires de la région, constituant ainsi un écosystème socioéconomique créateur de richesses et d’emplois pour réduire la pauvreté. Sur le long terme, le projet prévoit la création d’environ 20 000 emplois directs et indirects qui résulteront de l’implantation dans la région de la Cité du savoir intégrant le campus principal de l’ISTEAH comme composante centrale du Pôle d’innovation du Grand Nord. La Cité sera constituée d’environ une dizaine d’édifices : les édifices des sciences, de résidence pour professeurs, administrateurs et invités, de bibliothèque des sciences et des technologies du Grand Nord, de l’économie et des affaires, de la formation professionnelle technique, d’ingénierie, de la santé, de l’agriculture et de l’alimentation et celui de l’hôpital universitaire. Le gouvernement équatorien financera la construction du pavillon des sciences qui portera son nom. La firme haïtienne HL construction construira la résidence pour les professeurs qui portera également son nom. PIGraN attend d’autres donateurs, personnes physiques ou morales. Des campagnes de levée de fonds seront successivement réalisées aux États-Unis, en France et en Haïti où le rendez-vous est déjà fixé pour le 3 juillet 2015. En attendant, on peut faire un don sur le site http://www.pigran.org/canada/index.php ou écrire à infopigran@grahn-monde.org pour toute forme de soutien ou information. En plus des édifices de taille raisonnable, deux étages au maximum, qui sont conçus de manière à constituer un ensemble architectural harmonieux, l’aménagement du campus inclura entre autres les éléments suivants : aires de stationnement; aires de détente pour étudiants et personnels; centre sportif et terrains de sport en plein air; centrale d’énergie solaire combinée avec génératrices; réservoirs d’eau; aménagement paysagiste et un complexe scolaire d’excellence. Ce dernier comprendra une école maternelle, une école fondamentale, une école secondaire et une école professionnelle pour desservir la localité. Le GRAHN compte sur la générosité de tout le monde pour financer ce projet collectif qui est avant tout un projet porté par les Haïtiens de l’intérieur et de l’extérieur au bénéfice d’Haïti. Car, selon le professeur Pierre, le thème de ce projet est « Marchons ensemble vers une réussite collective pour Haïti». L'idée force de ce message, dit-il, est la « réussite collective », qui n’est pas la somme des réussites individuelles. Une réussite collective non seulement pour soi-même, mais surtout au bénéfice d'Haïti. Les premières cotisations s’élèvent déjà à 109 500 dollars dont 76 500 représentent la quote-part des membres du GRAHN. Le thème du projet, précise le professeur Pierre, résume trois messages en un, présentés selon la hiérarchie d’idées suivante. D’abord, se mettre ensemble en travaillant en équipe : Haïtiens de l'intérieur et de l'extérieur avec leurs amis des autres nations qui s’unissent pour une même cause. Ensuite, réussir ensemble, car les Haïtiens de tous les coins du monde connaissent des succès retentissants, mais seuls. Dès qu'on se met ensemble, c'est la pagaille, hantés par le démon de la division et de la cupidité. Enfin, réussir au profit d'Haïti plutôt qu'au nom d'Haïti et pour soi-même. Selon le professeur Pierre, « il faut connecter les gens aux opportunités par le savoir pour lutter contre la pauvreté et créer la richesse. Car c’est par la réussite collective que les peuples prennent confiance en eux-mêmes pour forger leur destin et construire leur avenir ». La stratégie financière prévoit que chaque édifice portera le nom proposé par un bienfaiteur. Celui-ci peut être une personne physique ou morale qui aura contribué de manière significative à la réalisation du projet, par un don substantiel en argent. Les 28 hectares de terre, 0,28 kilomètre carré, cédés au GRAHN à Milot présente un caractère symbolique aux yeux du professeur Samuel Pierre. Ils représentent à peu près 1/100000e du territoire national. Ainsi, si le projet arrive à changer significativement les conditions de vie de la population du Grand Nord, il ne restera qu’à le répliquer 100000 fois pour aboutir à la nouvelle Haïti. PIGraN représentera une sorte de laboratoire de lutte contre la pauvreté et de création de la richesse par le savoir Le scientifique qu’il est ne se berce pas d’illusion : il n’aura pas probablement la chance de voir cette transfiguration de ces yeux. Il se considère comme celui qui sème le grain. Il s’assure de bien instaurer la base. Puis, chacun posera sa pierre. Les générations futures auront à récolter les fruits. En Haïti, très souvent, on veut avoir les résultats tout de suite, ce qui nuit à toute forme de planification efficace sur le long terme. Sur ce point, le GRAHN voudrait nager à contrecourant et prêcher par l’exemple. Le projet PIGraN part d’un contraste : Haïti est un pays riche, mais les Haïtiens sont pauvres. Pourquoi? Parce qu’ils n’arrivent pas à trouver la bonne formule pour connecter les gens aux opportunités de création de richesses. C’est à ce défi majeur que le Pôle d’innovation du Grand Nord s’attaque. Et cela, pour le bien-être de la collectivité.

Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.fr Auteur
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