En attendant le livre de Ricardo Seitenfus

Edmond Mulet, le proconsul

Publié le 2015-05-04 | Le Nouvelliste

National -

La démocratie est un régime de conciliation qui ne fleurit pas sans un consensus minimum. Alain Rouquié, Guerres et paix en Amérique centrale La journée du 28 novembre 2010 était ensoleillée, agréable. Les informations provenant des quatre coins du pays sur le déroulement du vote étaient rassurantes, y compris concernant les files d’attente se formant devant les centres de vote. Le jeudi précédant l’élection, Edmond Mulet, représentant des Nations unies et chef de la MINUSTAH, s’était montré confiant devant la presse : Le climat haïtien est apaisant, tranquille, serein, et sans violence. Si l’on compare le processus électoral, la campagne électorale avec les élections législatives de l’année dernière, avec la présidentielle de 2006 ou même avec la présidentielle d’avant, l’évolution est très positive . Mulet rejetait les préoccupations de tous ceux qui étaient impliqués dans l’opération. Pour lui, les élections constituaient un « défi logistique et sécuritaire qui allait être relevé ». Le dimanche 28 novembre 2010, alors qu’il visitait un bureau de vote à Léogâne vers 8 h 30, Mulet répéta aux journalistes que tout se déroulait normalement en dépit de quelques réclamations d’électeurs qui n’étaient pas sur la liste du bureau où ils estimaient devoir voter, d’après lui. En général, tout se passe bien, tout est calme. Je vois une grande passion de la part des citoyens et dans le coeur de ces derniers pour la démocratie dans ce pays. La MINUSTAH est présente, alors il n’y a aucune raison d’avoir peur. C’est une célébration électorale. Il y a quelques petits problèmes administratifs, mais rien d’important qui pourrait réduire la participation citoyenne . À cause de la complexité, des changements de bureau de vote de beaucoup d’électeurs et du faible niveau culturel d’une grande partie de la population, le vote est un exercice long qui requiert une grande patience de la part de tous. Pour éviter que quelqu’un ne passe devant dans la file, les Haïtiens resserrent les rangs. Les regards étrangers y voient une certaine confusion, mais dans les faits tout se passe avec bonhomie. Beaucoup sont vêtus avec élégance pour assister à l’incontournable office religieux. Près de la place Saint-Pierre de Pétion-Ville, des groupes de jeunes descendaient en courant en direction de Port-au-Prince. Vêtus surtout de rose, la couleur de Michel Martelly, ils ne semblaient pas armés même s’ils entonnaient de manière quelque peu agressive et belliqueuse des mots d’ordre de campagne de leur candidat. Dans plusieurs bureaux de vote, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur, des personnes dénonçaient à haute voix des fraudes et des irrégularités présumées. Le contraste entre le calme des électeurs qui exerçaient leur droit de vote et l’agitation bruyante de certains éléments qui tentaient de perturber le vote était surprenant. Les médias commençaient à faire part de petits problèmes isolés, surtout dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Quand j’ai parcouru les quartiers populaires du centre-ville, la situation paraissait sous contrôle. Avec le groupe d’observateurs brésiliens (les diplomates et les fonctionnaires du Tribunal supérieur électoral venus spécialement de Brasilia) rencontrés en chemin, nous sommes allés dans la ville de Cabaret, située à quelques kilomètres au nord de la capitale. Tout était en ordre et le taux de participation de cette fin de matinée frôlait déjà les 30 %. J’ai été touché par la discipline, la joie et la camaraderie dont faisaient preuve les électeurs de Cabaret. Ma principale inquiétude s’était dissipée : nous avions réussi à organiser des élections avec une participation significative, dans des conditions techniques inhabituelles (quasi impossibles) et jusque-là sans violence. Ce qui était bien, et je n’ai pas pu refréner un sentiment de fierté pour le travail réalisé. Nous sommes repartis à Port-au-Prince. Sur le chemin du retour, j’ai reçu un appel de l’ambassadeur Igor Kipman, qui se trouvait avec un autre groupe d’observateurs. Il venait d’être convoqué pour une réunion d’urgence dans la résidence d’Edmond Mulet. Il ne savait pas de quoi il s’agissait, ni si cela avait un lien avec la réunion du Core Group prévue en fin d’après-midi pour faire un bilan de la journée. Je n’avais pas été convoqué, mais j’ai quand même décidé de l’accompagner. Nous avons laissé tomber le déjeuner et y sommes allés directement. Quand nous sommes arrivés un peu avant 14 h 00, seuls quelques membres du Core Group étaient là et on nous a révélés le pourquoi de l’urgence : 12 des 18 candidats à l’élection présidentielle s’étaient réunis à l’hôtel Karibe en fin de matinée et avaient dénoncé, dans un document dûment signé, des irrégularités et fraudes présumées. Ils exigeaient l’annulation du vote, la dissolution du Conseil électoral provisoire et l’organisation de nouvelles élections sous la direction d’un nouveau CEP. Un grand nombre de manifestants parcouraient les rues de Port-au-Prince et se dirigeaient vers l’hôtel Karibe pour soutenir la dénonciation. Ceux qui arrivaient pour la réunion étaient inquiets et disaient que tout pouvait arriver, qu’il fallait absolument agir vite pour éviter un bain de sang. La peur atavique des Occidentaux face au dangereux Haïti ressurgissait avec force. J’avais l’impression de vivre un cauchemar, incapable de comprendre comment des candidats dénonçaient un processus électoral qui n’en était qu’au début du vote alors que tous, à commencer par Mulet, avaient publiquement affirmé que tout se produisait normalement. En plus, parmi les signataires se trouvaient Mirlande Manigat et Michel Martelly, tous deux favoris dans les sondages pour aller au deuxième tour avec Jude Célestin. La crise semblait être préparée de longue date. Plus tard, j’apprendrai d’ailleurs que la salle de réunion de l’hôtel Karibe avait été réservée à l’avance et le document en question rédigé au préalable. S’agissant de la politique haïtienne, le fait était inédit. Faisant les cent pas dans les jardins de la résidence de Mulet, nous attendions les autres membres du Core Group en discutant de cette irruption apparemment inattendue de la crise. Inquiet, Mulet m’a confié de manière calme et naturelle – comme si la teneur de ses propos était dans l’ordre des choses : « Je viens de téléphoner à Préval pour l’informer qu’un avion sera à sa disposition pour quitter le pays. Dans 48 heures au plus tard, c’est-à-dire jusqu’au mardi 30, Préval devra quitter la présidence et abandonner Haïti. » Je me demande encore comment j’ai pu cacher mon indignation en face d’une telle absurdité. J’ai même réussi à lui demander quelle avait été la réaction de Préval. Et Mulet de répondre : « Le président Préval a dit qu’il n’était pas Aristide, mais Salvador Allende », avant de conclure, en espagnol : « Ricardo, nous sommes très mal barrés. » À ce moment-là, d’autres invités sont arrivés et nous avons rejoint la salle de réunion. Stupéfait, je ne parvenais pas à assimiler la révélation de Mulet. Comment accepter que le représentant des Nations unies se dise déçu de ne pas réussir à tirer du pouvoir un mandataire démocratiquement élu ? Comment accepter que le représentant des Nations unies ait le pouvoir de prendre une initiative d’une telle gravité ? Qui avait-il consulté ? Les leçons de démocratie données par les Nations unies à l’élève haïtien turbulent sont surprenantes. Au fil de la réunion, j’ai réalisé que la position de Mulet était celle de plusieurs ambassadeurs de pays importants. Ce qui m’était apparu comme un cauchemar se transformait en une folie collective de la communauté internationale ! Les conversations ont été interrompues par l’arrivée imprévue du Premier ministre Jean-Max Bellerive qui, en voyant autant de monde, a fini par ironiser : « Il serait intéressant qu’il y ait au moins un Haïtien dans un conclave qui décidera du futur d’Haïti ». Également présent à Port-au-Prince pour accompagner l’élection, le secrétaire général adjoint de l’OEA s’est joint à la réunion. Lorsque Mulet a introduit Bellerive, le silence s’est fait et tous les regards se sont tournés vers lui. L’air grave malgré sa bonne humeur et sa sympathie permanentes, Bellerive a brièvement salué tout le monde et a déclaré qu’il souhaitait simplement faire part de sa position et poser une question. Il était venu pour dire que personne, à commencer par la communauté internationale, ne devait compter sur son soutien pour toute résolution de crise contraire ou en marge de l’ordre constitutionnel. Ensuite, il a demandé sans détour : « J’aimerais savoir si le mandat du président Préval est sur la table de négociation ? Oui ou non ? ». Un silence long et pesant s’en est suivi. Les regards se croisaient tandis que Mulet, comme à son habitude, attendait que quelqu’un se manifeste. Le moment était d’une extrême gravité. Au-delà du devenir du président, c’est le futur d’Haïti et l’honorabilité de la MINUSTAH qui étaient en jeu. J’avais encore en tête les mots de Mulet, la réaction présumée de Préval, les affirmations de plusieurs des membres présents apparemment favorables au départ de Préval. La présence du secrétaire général adjoint de l’OEA m’empêchait de prendre la parole. Que faire ? Malgré la question directe de Bellerive, ceux du Core Group qui défendaient, il y a peu, le départ de Préval ne disaient rien. La lâcheté venait s’associer à l’inhabituel. Pourtant, il fallait agir d’autant plus vite que la première manifestation orale allait orienter le débat. Pour rompre un silence interminable et parce que j’étais convaincu d’interpréter des principes fondamentaux et non un simple intérêt circonstanciel, j’ai donc demandé la parole. Je l’ai fait parce qu’à mes yeux, nous étions prêts à commettre une ignominie morale et une erreur politique grossière. Avec la participation active de la Communauté internationale, nous allions à nouveau pousser Haïti dans le précipice évoqué par Luigi Einaudi lors de la crise de février 2004. Sur le moment, je n’ai pas pensé aux conséquences négatives susceptibles d’affecter ma vie personnelle et professionnelle. Au contraire. Prendre position contre l’absurdité de la décision d’une partie de la communauté internationale m’est apparu comme une obligation. La conscience démocratique et le respect des institutions haïtiennes ont guidé mon attitude. Ce n’était donc pas le représentant de l’OEA qui demandait la parole, mais le Brésilien et professeur universitaire. Après avoir pris soin de préciser que je me prononçais en mon nom et non pas en celui de l’OEA, j’ai indiqué que je le faisais par devoir de loyauté pour les collègues. D’autre part, tous savaient combien l’élaboration de la liste électorale avait été un travail laborieux. Ce travail conférait de la légitimité à mon intervention. En m’adressant essentiellement aux membres non américains, en principe non habitués à nos règles politiques et juridiques, j’ai déclaré : Il a été signé dans les Amériques, en 2001, un document sous le titre de Charte démocratique interaméricaine. Cette Charte stipule que toute modification, en marge des préceptes constitutionnels, du mandat d’un président élu de façon démocratique, doit être considérée comme étant un putsch. Nouveau silence prolongé. Pour tenter de le rompre, j’ai regardé l’ambassadeur du Brésil qui se trouvait en face de moi dans ce cercle imaginaire que nous formions et lui ai demandé : « Je ne connais pas la position du Brésil. » Ce à quoi il a aussitôt répondu : « Le Brésil a la même interprétation. » À mon grand soulagement, je n’étais plus seul. Dans la foulée, l’argentin Rodolfo Matarollo (représentant de l’Unasur) s’est manifesté dans le même sens. Parallèlement, Kenneth Merten balançait la tête d’un air désolé, visiblement contrarié par la tournure que prenait la réunion. Finalement, il a reconnu que le coup du Core Group contre Préval avait échoué et déclaré : « On ne va plus parler de cela. » En empêchant que soit rejouée la même stratégie que celle utilisée avec Aristide en février 2004, j’étais sûr du bien-fondé de ma position. Scandalisé et choqué par ce que je venais de vivre, j’en suis arrivé à la triste conclusion que lorsqu’il est question d’Haïti, la communauté internationale n’établit pas de limites à son action. La légalité et le bon sens avaient gagné la bataille. Jusqu’à quand ? Encore plein d’illusions, je ne me rendais pas compte qu’un front commun international s’était formé et avait décidé du chemin électoral d’Haïti. À la fin de la réunion, je me suis rapproché de Bellerive pour le saluer et lui assurer qu’il pouvait compter sur l’OEA pour défendre la légalité et la Constitution haïtienne. Il a remercié et souri tristement. Naïvement, je pensais à ce moment-là que je parlais encore au nom de l’OEA. Je n’ai pas vu venir ma mise à l’écart pour avoir enfreint une limite que je m’étais imposé (ne pas participer aux débats et aux discussions sur les élections haïtiennes) et pour avoir fait face à un groupe puissant d’interventionnistes étrangers qui traitaient Haïti selon leur bon gré. À l’époque, je n’avais pas perçu clairement la nouvelle stratégie de la communauté internationale et, conséquemment, combien ma position était fragile. J’ai alors décidé de rester en contact étroit avec Préval et Bellerive. Je ne savais pas que mon rejet du putsch contre Préval – épisode au cours duquel j’ai défendu la légalité et les intérêts d’un État-membre pour les considérer comme l’essence d’une organisation régionale de nature politique telle que l’OEA – aurait des répercussions sur mon travail. En fait, mes jours étaient comptés en tant que représentant spécial du secrétariat général de l’OEA en Haïti.

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