Remémoration du massacre de Cazale

Publié le 2015-04-08 | Le Nouvelliste

Une marche d'écoliers et de quelques proches de victimes, une messe en l'église catholique Saint-Michel et une causerie à la place de la résistance, les habitants de Cazale ont remémoré jeudi « le massacre de 1969». Oublié dans les archives, les livres et les manuels d'histoire, l’évènement et son sinistre arithmétique restent vifs dans la mémoire et l’imaginaire des habitants de ce petit bourg. Pas grand monde mais l'intérêt est au rendez-vous. Le long de la route caillouteuse, des passants questionnent des yeux la poignée de marcheurs et dans le lit de la rivière en contrebas quelques canards babotent. « Il est pour nous fondamental de commémorer cette date et de communiquer la mémoire des évènements aux plus jeunes », explique Joseph Eric Eliazer, directeur du lycée national. C'était il y a 46 ans. Une violente répression du régime de Duvalier s'est abbatue sur le village de Cazale, aujourd'hui section communale de Cabaret. Des exécutions sommaires, des enterrés vifs, des prisonniers et tout un cortège de crimes, les récits des Cazalais campent les faits de printemps 1969. Glânés dans leurs dires, il y eut au moins 23 morts, 80 disparus et 82 maisons incendiées. En amont de ces représailles, un soulèvement de paysans mécontents de payer les lourdes taxes que leur impose le pouvoir et les restrictions sur l’utilisation de l’eau de la rivière qui traverse leur village au profit de Duvalier-ville, l’actuelle Cabaret. Excédés par un énième abus, une petite foule s’en prend à la caserne des militaires. Furieux, ils arrachent le drapeau noir et rouge duvaliériste et le remplacent par le bleu et rouge. Parmi eux, Jérémy Eliazer, ancien officier de l’armée, mais aussi Alix Lamaute et Roger Méhu, deux révolutionnaires installés à Cazale quelques années auparavant. Accusés d’être des communistes, les insurgés sont pourchassés, emprisonnés, torturés ou tout simplement tués par l’armée et la milice du régime en place. À moins que la chance ne joue, les familles des protestataires ou toute autre personne se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment connaissent le même sort. Au bout d'un mois de panique, la communauté est contrainte à célébrer la victoire des duvaliéristes par chants et danses, racontent des rescapés. Ces évènements non documentés, de travaux d’historiens et de volonté politique, s’inscrivent dans une longue liste de violences et d’abus perpétrés dans plusieurs régions du pays pendant la période de la dictature des Duvalier. « À Cazale, on ne peut se permettre d'oublier les évènements de 1969», précise M. Eliazer. C'en est même un des référents identitaires. « C’est bien dur de retourner sur cette histoire», dit Erlita Benoit, la soixantaine, la voix troublée. Elle était adolescente quand son père a dû négocier sa vie contre ses biens avec les militaires débarqués en représailles dans le village. « C’était du jamais vu à Cazale», explique Phylantus Benoît qui n’était même pas né en 1969. «Mon grand-père dont je porte le nom et ma grand-mère Olive Eliazer ont été enterrés vifs en avril 1969». Peu de traces physiques de l’époque ont résisté au temps. La caserne militaire a été transformée en école primaire et l’ancien poste de la milice duvaliériste (les tontons macoutes) en site de construction privé. À quelques endroits du bourg, on retrouve des maisons en ruine dont les briques calcinées portent les rares traces matérielles qui témoignent de ce passé difficile. Pour sa part, la rivière Bretelle, autre déclencheur du conflit, a beaucoup perdu en volume et en attrait selon les riverains. « Aucun procès n’a jamais eu lieu sur les évènements de Cazale, ni de réparation aux victimes, ni non plus de reconnaissance du massacre», affirme Joseph Éric Éliazer, directeur du lycée national. C'est pourtant là son combat depuis plusieurs années. Du moins la reconnaissance de ce qui s'est passé. « Il faut que les atrocités de 1969 soient connues de tous, poursuit M. Éliazer, la mine grave. Le massacre de Cazale est le plus important qui s’est passé sous le régime des Duvalier. Pourtant, c’est le moins bien connu de la population. Cela est peut-être dû au fait que ce ne sont que de pauvres paysans qui ont été tués comparé à ce qui s’était passé dans d’autres régions du pays.» « Il n’y a jamais eu d’action en justice de la part des victimes», ajoute le directeur du lycée. Pendant le régime des Duvalier c’était impensable. Après la chute de la dictature et jusqu’à aujourd’hui, la plupart des habitants ont continué d’avoir peur vu que des potentats de l’époque sont restés longtemps dans l’arène du pouvoir». Peut-être aussi sous l’effet du temps, la population de Cazale s’est résignée. Dans leurs récits tout comme sur les affiches politiques qui longent les routes, rien n’évoque directement une demande de procès ou de justice. Reviennent plutôt des revendications pour le développement de la zone ou pour que Cazale devienne une commune à part entière, plutôt qu’une section communale de la commune de Cabaret. Sans justice ni vérité, les victimes sont abandonnées à leur sort. Élicia Éliazer, la veuve de Jérémy, le plus célèbre des martyrs de Cazale, vit à deux pas du mémorial du massacre construit en 1999. Le pas lourd, la voix lasse et le moral plus bas que terre, elle se bat pour tenir le petit site propre. Tâche nullement aisée vu que l'endroit sert aussi de coin de détente mais elle y tient. Là était sa maison conjugale, incendiée par les produvaliéristes en avril 1969. « Ma vie s’est arrêtée depuis 1969, dit-elle. J’ai perdu mon mari et un peu de moi-même. J’ai aussi fait de la prison. Depuis, le paysage m’est étrange. Je fais beaucoup pour conserver la mémoire de cet évènement. Mais je peux partir à tout moment vers l’au-delà. Et certainement une grande partie de la mémoire de Cazale se perdra avec moi.» Grâce à la Fokal, un travail photographique sur la mémoire est en cours sur les évènements de Cazale. Avec l'accompagnement de l'Italien Nicola Lo Calzo, une dizaine de photographes haïtiens oeuvrent à questionner les mémoires plurielles de la communauté de Cazale et le rapport complexe des Cazalais à leur passé. Une projection est prévue le 12 avril 2015 à Cazale et une exposition à partir du 14 à la Fokal. *Les photographes participants: Georges Harry Rouzier, Édine Célestin, Fabienne Douce, Réginald Louisaint, Gasner François, Jeanty Junior Augustin, Jean Marc Hervé Abélard, Casimir Veillard, Makenson Saint-Félix, Moïse Pierre, Josué Azor et Dumas Maçon.
Dumas Maçon Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".