Expulsions, arrestations, emprisonnements sèment la tension au village Lumane Casimir

L’ambiance tourne au vinaigre à Lumane Casimir, projet phare de la présidence Martelly en matière de logement. Des ménages s’y sentent menacés par les méthodes de gestion pour le moins musclées de l’unité de gestion mise en place par l’UCLBP.

Publié le 2015-02-04 | Le Nouvelliste

National -

« Surtout ne mets pas mon nom dans l’article; je ne sais pas ce qu’ils pourraient me faire, », s’inquiète cette mère de famille installée au village Lumane Casimir depuis un peu plus d’un an. Au pied du Morne-à-Cabri, en cette fin d’après-midi, les lieux semblent pourtant paisibles. Dans les rues tracées au cordeau, entre les petits cubes coloriés couronnés chacun d'un réservoir de plastique noir et sagement amarrés à l’entrelacs de câbles qui les relie au réseau électrique national, les habitants rencontrés disent apprécier la tranquillité et la propreté du “village”. Les plus mal logés précédemment sont soulagés d’avoir enfin un toit sur la tête, même si tous ne sont pas des victimes du 12 janvier 2010. Mais le calme n’est peut-être qu’apparent. Car les habitants s’inquiètent d’une augmentation annoncée du loyer : « Au 1er février, il devrait passer de 1500 HTG à 2 500 HTG, croit savoir l’un des employés de l’unité de gestion du site également logé dans le village. » Surtout, un certain nombre de familles ont reçu, le 15 janvier dernier, un avis de contentieux pour une dette de loyer supérieure à 20 000 gourdes, à échéance du 31 janvier 2015. Les sanctions potentielles ne sont pas précisées, mais il y a de quoi être inquiet quand on sait que l’un des résidents a, lui, écopé de 7 mois de prison après avoir organisé trois sit in et revendiqué une amélioration des conditions de logement. Arrêté le 30 juin 2014 au cours d’une manifestation organisée devant les bureaux de l’unité de gestion du village, Fenel Clotaire n’a en effet pu recouvrer la liberté que le 23 janvier 2015. « J’ai été emprisonné pour les convictions que je défendais », assure ce père de famille qui vient tout juste de rejoindre sa compagne et leurs deux garçons âgés respectivement de trois ans et onze mois. À l’époque, les habitants se mobilisaient pour exiger des gestionnaires qu’ils se saisissent du problème de la qualité de l’eau distribuée au village. Puisée dans une nappe phréatique qui se salinise, elle est impropre à la consommation. Les familles sont contraintes d’acheter de l’eau tous les jours pour la cuisine, l’alimentation, le ménage, la douche… Une charge de plus, alors que l’isolement du site impose déjà de payer des frais de transport élevés pour se rendre à l’école, faire ses courses, partir travailler, etc. Des conditions d’installation peu claires Outre la question de l’eau, les habitants veulent également pouvoir devenir propriétaires de leur logement. Le chef de l’État et les représentants de l’UCLBP expliquent pourtant à la presse depuis l’inauguration du site en mai 2013 que ce parc de logements est strictement locatif. Une donnée qui ne semble pas être saisie par tous. Et Fenel n’en démord pas : « Le président Martelly m’a donné cette maison, insiste-t-il. Il a précisé que nous aurions à payer 1500 HTG par mois, et qu’au bout d’un certain temps - à définir avec l’unité de gestion - la maison finirait par nous appartenir. » Un cafouillage initial bien difficile à rectifier. D’autant que les locataires ne disposent même pas d’un exemplaire du bail qu’ils ont signé : aucun de ceux que l’équipe de l’Observatoire du logement a rencontré ne s’est vu confier un double du titre d’habitation. Quant aux premiers habitants du lieu, comme Fenel, ils assurent n’avoir jamais eu à signer le moindre contrat pour investir la petite maison de 32 m2 qui leur a été attribuée au cours de la cérémonie officielle d’inauguration. Sans un tel titre, comment pourraient-ils également comprendre pourquoi le loyer doit prochainement passer de 1 500 à 2 500 HTG ? D’après David Odnell, les six premiers mois d’installation dans le village seraient en effet considérés comme « subventionnés » : « On offre 1000 HTG de subvention sur le loyer de 2500 gourdes, afin que les gens puissent avoir le temps de s’équiper en mobilier, avant d’être assujettis à un loyer complet. » Devant la mobilisation, au fil des trois sit in, l’équipe de gestion du site tente plusieurs manœuvres, alternant le chaud et le froid dans sa relation avec les manifestants. Cette équipe réunit des salariés de l’UCLBP et une entreprise opportunément créée en août 2013, la SOHGIC (Société haïtienne de gestion immobilière et communautaire). À l’issue du premier rassemblement, elle réclame ainsi (oralement) à Fenel une dette de 24 000 HTG. « Nous n’avions vécu que 6 mois dans ce logement, s’étonne-t-il encore aujourd’hui. Et on me menaçait d’expulsion si je ne payais pas. Mais à quoi correspondait cette somme ? » La descente aux enfers d’un militant Après la menace, viendront - lors du deuxième sit in - les tentatives pour amadouer les meneurs de la fronde. « On m’a suggéré que je pourrais bénéficier d’avantages si je me rangeais du côté de l’unité de gestion, précise Fenel. J’ai refusé. » Au cours du troisième sit in, le 30 juin, il est finalement arrêté avec le fils d’une résidente handicapée participant à la mobilisation. Ce jour-là, les manifestants étaient plus nombreux : des habitants de Corail-Cesselesse sont venus prêter main forte. Les policiers sont également présents, et utilisent gaz lacrymogène et canons à eau. « J’ai demandé sous quel mandat on m’interpelait, l’inspecteur m’a répondu : “il faut demander à M. Harry Adam” (le directeur exécutif de l’UCLBP, ndlr). Celui-ci nous a d’ailleurs escortés en voiture jusqu’au commissariat de Croix-des-Bouquets », poursuit Fenel, dénonçant un véritable acharnement de la part du directeur qui aurait ensuite fait parvenir au commissaire du gouvernement de la juridiction un courrier à en-tête de la Primature pour demander son maintien en prison. Acharnement confirmé par Jackson Doliscar de Frakka, qui s’est entendu dire, devant témoins, lors d’un colloque à Washington par le même Harry Adam, que celui-ci avait « fait emprisonner Fenel Clotaire parce qu’il risquait de détruire le programme Lumane Casimir »… C’est le début d’une véritable descente aux enfers pour Fenel. Alors qu’il est en prison, sa famille est expulsée du village. Pour le sortir du cachot, sa compagne dépense leurs économies et vend même la voiture du ménage. Jusqu’à ce que les organisations de défense des droits humains, RNDDH, Frakka, DOP et Amnesty International notamment prennent l’affaire en main. Emprisonné à Croix-des-Bouquets, Fenel vit la spectaculaire évasion d’août 2014. Le codétenu avec lequel il a été arrêté est blessé (il sera finalement libéré peu après). Lui choisit de quitter les lieux pour se mettre à l’abri et regagne la maison de sa mère. « Là, 5 hommes, parmi lesquels j’ai reconnu un de ceux qui accompagnaient souvent Mme Prussien (fondatrice de la Sohgic, ndlr) au village, sont venus me chercher et m’ont agressé au couteau, avant l’intervention de la police qui les a fait fuir… » Passage par l’hôpital, puis retour à la prison. Sa première audition par un juge ne sera programmée que le 8 octobre, plus de trois mois après son incarcération, pour déboucher sur une ordonnance de non-lieu finalement prononcée fin décembre… Une sensation d’insécurité entretenue ? « Ils ont voulu écraser le comité des habitants que nous avions créé avec Fenel, explique Rosita*, une des mères de famille qui ont participé aux manifestations. L’unité de gestion s’arrange pour que les journalistes ne relaient pas notre mobilisation, elle installe des gens qui travaillent à son service dans le village afin de nous espionner ou de faire passer le message à leurs voisins que si ils se tiennent tranquilles les choses s’arrangeront pour eux. » Outre l’absence de bail, les résidents dénoncent également une autre source d’insécurité : l’unité de gestion conserve à présent le double des clefs de chaque logement. Plus pratique pour organiser les expulsions à l’avenir ? D’après David Odnell, 6 auraient été réalisées, pour 480 logements habités : « Ce sont des gens qui ont sous-loué en général, résume-t-il. Ou qui n’ont jamais payé leur loyer. Sinon, il suffit de venir payer un mois pour que cela suspende la procédure de contentieux (nous en avons une quarantaine en cours), assure-t-il. On ne peut pas être trop catégorique, mais les gens doivent être responsables. Si nous voulons développer un véritable secteur du logement, il faut bien un cadre assorti de sanctions. » D’après les habitants, au moins trois familles ont été expulsées pour avoir tenté de soutenir Fenel : celles des deux organisateurs emprisonnés et celle d’un résident aveugle qui était intervenu à la radio pour relayer les revendications : « Ils sont venus quand nous n’étions pas là, précise Nadine, la compagne de Fenel. On a jeté nos affaires au loin, sous la pluie, du mobilier a été cassé… » Et les méthodes d’intimidation ne concernent pas que les locataires : au cours de notre deuxième visite au village, l’équipe de l’Observatoire du logement en Haïti a elle-même reçu des menaces téléphoniques lui intimant l'ordre de quitter les lieux… « Ce sont des méthodes dictatoriales, s’insurge Moïse*, un autre résident concerné par la procédure de contentieux… ! » Et surtout, une grosse déception pour des populations déjà démunies et fragilisées et qui espéraient faire valoir leurs droits. « D’après l’article 22 de la Constitution, l’État doit nous abriter, pas nous jeter dehors, conclut tristement Fenel Clotaire. »

Sandra Mignot / Observatoire du logement en Haïti http://www.observatoiredulogementenhaiti.org/ Auteur

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