Festival de jazz de Port-au-Prince/9e édition

Papjazz 2015 : Boukman incendie la Fokal

Jeudi soir, aux environs de 18h30. Fokal, deux scènes : l’entrée de l’arrière-cour et l’arrière-cour elle-même. Une affiche mais deux spectacles bien distincts. Alors qu'une émeute a failli y éclater, seul le bon vouloir de la foule en colère, massée devant les barricades placées à l’entrée de la Fokal, empêche la situation de tourner au vinaigre.

Publié le 2015-01-23 | Le Nouvelliste

National -

L’entrée de l’arrière-cour «Vous n’êtes qu’une bande de racistes ! C’est du jazz et le spectacle est gratuit. Il n’y a aucune raison de faire de la partisannerie ! » Cette phrase est crachée par des voix très remontées contre l’équipe de la Fokal. L’accès à cet espace de la fondation a été obstinément refusé à près d’une centaine de personnes alors qu’elles étaient venues applaudir, et danser surtout, Boukman Eksperyans. Le band à tendance racine mené par Lòlò et Manzè fermait, avec d’autres artistes ce soir-là, la scène Barbancourt qu’accueille la Fokal depuis quelques années. L’arrière-cour Des notes de jazz retentissent dans l’air. L’atmosphère invite à la cadence et au bon copinage. Co-Streiff, une saxophoniste venue de Suisse, donne une prestation très soft et très harmonieux, mais elle n’émoustille pas le public. En bon hôte toutefois, l’assistance montre une certaine appréciation en applaudissant. Bella Cat et Gérald Kébreau suivent chacun avec sa performance. Il est cependant impossible de parler de leurs prestations manquées à cause du collègue qu’il fallait repêcher à l’entrée. Ce qui n’aurait dû prendre que quelques minutes n’eut finalement jamais lieu. Martine Fidèle qui assistait également au concert dira que la Cat et Kébreau ont été tout simplement impressionnants. L’entrée de l’arrière-cour Après plus d’une heure passée derrière les barreaux, la détermination des fanatiques n’a fait que s'affermir. L’affaire prend une allure de manifestation. « Vle pa vle, fò n antre… Vle pa vle, fò n antre… » est chanté en chœur. Journalistes nationaux et internationaux, photographes, musiciens, personnels de la logistique du festival, personnalités sont tous prisonniers de la foule qui forme une masse compacte, ne laissant passer quiconque. « Sauf bien sûr les personnes qui rentrent dans les bonnes grâces des responsables de la Fokal postés à la barrière – contre lesquelles la foule ne peut rien, et les quelques célébrités qu’elle reconnait », explique un jeune, coincé entre deux bras. Lionel Benjamin, accompagné et chanceux, fait partie de cette dernière catégorie. Thurgot Théodat quant à lui, n’arrive toujours pas à passer. Il fait pourtant sa présentation dans quelques minutes. L’arrière-cour Enfin sur scène, Thurgot, saxophoniste, et sa bande, composée entre autres de Mushy Widmaier au piano, John Bern Thomas à la batterie et Kebyessou aux percussions, changent le tempo. Les tons jazzy aux couleurs locales plaisent au public qui compte beaucoup d’étudiants de l’Ecole nationale des arts, établissement que le saxophoniste a dirigé pendant cinq ans. L’entrée de l’arrière-cour Au final, les responsables se sont retrouvés complètement dépassés par les évènements. « Montrez vos badges et on vous laissera entrer », clame Éric Toussaint de la Fokal. Mais les badges ne servent plus à rien. Rosny Ladouceur de Le Nouvelliste, pressé avec d’autres journalistes étrangers à travers la marée humaine raconte la grogne d’une journaliste martiniquaise. « Elle s’est même mise à injurier. Sa colère était littéralement palpable », confie Ladouceur. La présence de moins de cinq agents de police, plus enclins à lancer des coups – comme à l’accoutumée – qu’à calmer le jeu, n’a pas suffi. N’étaient certains membres du staff de Fokal, vigilants, le sang aurait peut-être giclé. « Les gens sont venus aussi nombreux à cause de Boukman, éclaircit Milena Sandler, l’une des organisatrices de Papjazz. Pour des raisons de sécurité, nous ne pouvons dépasser 1200 personnes sur la cour, or nous en sommes déjà à 1000 et plus. » L’idéal aurait donc été de ne pas programmer un groupe comme Boukman Eksperyans en ce lieu. « Mais où ?, répond-elle. Le Triomphe, c’est bien beau. Mais avec 300 places dans une salle, cela ne représente rien. Il en faut plus. » L’arrière-cour et l’entrée de l’arrière-cour Vient enfin le moment tant attendu. Après le passage de Follow Jah, le rara de Pétion-Ville qui assure l’animation à chaque intermède, Boukman prend place. Les vivats et les hourrahs éclatent. L’équipe de Lòlò et de Manzè livre un show à la hauteur des espérances. « Nou p ap sa bliye », interprété en premier, communique l’union et l’esprit du vivre-ensemble qui imprègne le groupe. Suivront « Pwazon rat », « Kè m pa sote», le titre qui les propulsa sur la scène internationale dans les années 90, « Imamou lele ». L’assistance est en délire : les chaises sont vidées, les corps se trémoussent et les refrains sont scandés à tue-tête…un véritable déferlement de bonheur. Au même moment, le flot de gens à l’entrée s’est un peu dispersé. Les plus persévérants, habitués à ce genre de situation, ne bougent pas d’un cil. Ils savent qu’au bout d’un certain temps, les portes se libèrent toujours. Et c’est ce qui arrive finalement. Ils assistent aux dernières prestations de Boukman ; « les plus intéressants », selon un rescapé. Leur patience se révèle payante. Au bout de trois heures. Selon les propos de Milena Sandler et quelques avis tirés çà et là, le racisme n’a rien à voir avec ce qui s’est produit jeudi soir à la Fokal. Seules des raisons sécuritaires ont entraîné le refoulement des gens aux portillons…

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