Thurgot Théodat : la voix du vodou jazz

L’on ne finira pas de goûter au feeling jazz. Qu’il provoque nos émotions. Qu’il démente les attentes. L’on veut saluer, à l’occasion de cette belle fête de brassage qu’est le PAP Jazz, la présence d’un artiste bourré de rêves et d’ambitions pour ce genre musical, né de l’expérience esclavagiste et migratoire. Sa spécialité : frotter le sax au vaudou. Thurgot Théodat, musicien atypique, donnera son concert ce mercredi 21 janvier sur la scène Barbancourt à la Fondation Connaissance et Liberté (Fokal).

Publié le 2015-01-20 | Le Nouvelliste

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On est en 1973. Thurgot, 14 ans, gosse plein de fougue, arrive en France, à Paris, où il fait ses études secondaires et universitaires qu’il abandonne quelque temps plus tard pour apprendre le saxophone auprès de son mentor et ami Francis Bebey, originaire du Cameroun. Autodidacte assoiffé, il se forme dans les livres, dans les revues spécialisées ; il habitue son oreille à l’écoute du jazz, des ténors que le discours historique canonise. « J’ai appris à lire la musique, à retranscrire, à composer », se souvient l’artiste. Thurgot, au prix d’efforts louables, devient un habile auteur, mélangeant des harmonies jazz sur le pétro, le congo, le nago, le yanvalou, le ibo… On n’en finirait pas d’explorer nos rythmes infinis. L’âme, le souffle et le cœur épanchés pour ces sonorités, Thurgot Théodat invite à dévoiler ses influences, ceux qui ont tracé, pour lui et la postérité, le chemin. Le compositeur, l’improvisateur étonnant et le multi-instrumentiste américain Anthony Braxton ; le très adulé Mark Taylor ; sans oublier le monstre, le grand compositeur et chef de formation américain John Coltrane dont la gloire appartient au passé. « En les écoutant, je me suis identifié à eux. J’avais envie de faire envie comme eux. Ce furent des musiciens exigeants qui m’ont poussé à découvrir, à comprendre l’essence du jazz. Se dégageaient de leurs œuvres des discours politiques mais aussi une esthétique qui poussait à la réflexion. » 1987-88. Direction Haïti, où il a été très tôt bercé avant de fouler le sol parisien. L’air du temps s’imprégnait de nos chants, nés de nos traditions et de nos rites. Thurgot Théodat, après des années consacrées à l’apprentissage, retourne au bercail. Il intègre le groupe « Foula ». Il caresse de sa mémoire intacte le souvenir de cette formation de tendance racine qui regroupait ces musiciens : Chico Boyer, Wilfrid Lavaud, Jean Raymond Guglio, Gaston Jean-Baptiste et Yves Boyer. Thurgot Théodat : « Loin de revendiquer la paternité du mouvement rasin dont le groupe fut l’un des pionniers, je rends hommage à mon prédécesseur Yves Boyer, celui qui a déjà entamé le travail avec ses pairs musiciens. Ils ont tous posé les bases, établi le cadre et les principes qui ont guidé ma démarche, qui ont conforté mon concept de vodou jazz. Auprès d’eux j’ai appris les rythmes haïtiens et j’ai eu le privilège de collaborer sur un projet de disque du groupe », confie-t-il. Son style : mélanger le jazz aux éléments rythmiques qu’il puise dans le vaste réservoir du vodou. Animé d’un nationalisme farouche et aveuglant, l’on dirait que la tentative est peu crédible, puisqu’il occidentalise ce qui est à nous, chez nous et en nous. L’on aurait tort en même temps de lâcher que les aînés ont bossé en vain, que les œuvres du Chœur Simidor (à titre d’exemple) sont bonnes à jeter à la poubelle. Osons dire que les rythmes traditionnels et populaires peuvent être embellis et sublimés. N’était-ce pas là tout le pari ou le mérite du groupe « Foula » ? Depuis, son amour pour le jazz n’a cessé de s’aiguiser. Il a animé des émissions de jazz aux radios Magic Stereo pendant une dizaine d’années environ (Magik 9), Mélodie FM, Ibo, Radiotélévision Nationale d’Haïti (RTNH). « J’avais de la passion pour le jazz. Je voulais sensibiliser les jeunes à l’importance de cette musique qui était réservée à une minorité. L’objectif de ces émissions et aussi de mes différents ateliers dans nos villes de province était de vulgariser ce style et lui donner une plus large audience ». Thurgot a tenu, pendant cinq ans, les rênes de l’École Nationale des Arts (Enarts). « J’éprouvais du plaisir à partager mes connaissances jazzistiques aux jeunes. J’ai eu l’occasion d’échanger avec eux la richesse de la culture haïtienne et d’apprendre de leurs disciplines artistiques », témoigne-t-il. Thurgot, avec un disque à son actif, a déjà partagé ses scènes avec de nombreux artistes haïtiens accomplis : les pianistes Réginald Policard (de style « Konpa jazz »), le batteur Joël Widmaier… Il fut l’un des membres de l’ « Ensemble Afro Caribe » qui regroupait des musiciens issus des pays de la région caraïbe : Guatemala, Honduras, République dominicaine et aussi Haïti qu’il a dignement représenté lors d’une tournée musicale en 2011. Que de compositions originales et mélangées que l’artiste proposera pour le PAP Jazz ! On a hâte de dénicher ces titres inédits. Il sera accompagné du pianiste Mushy Widmaier, du guitariste James Bergeau (qui s’est produit en after sur la scène du Quartier Latin), du basiste Richard Barbot, de Jean-Marie Louissaint et Willy Dezor aux congas.

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