Le concordat est-il toujours en vigueur en Haïti ?

Publié le 2015-01-05 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Islam Louis Etienne Dans la panoplie des problèmes à résoudre pour rétablir la confiance de la population, pour garantir la paix dans les cœurs et dans les esprits; pour assurer le bon fonctionnement des pouvoirs de l’Etat, pour faire régner l’ordre public et faire renaitre l’équilibre social, il semble qu’un parquet de grande importance ait été écarté du lot et ce parquet constitue le lot de la majorité silencieuse de ce pays. Cette majorité est constituée par un groupe puissant, disparate, effacé, multisectoriel, discipliné et organisé autour de leurs pasteurs. En spectateurs attentifs, intéressés et appliqués, les membres regardent, observent et attendent avec impatience et intérêt le verdict qui sera donné à leur espèce. On en parle très peu dans le milieu mais le problème existe. Il a été posé publiquement ; s’il a eu une solution, elle n’est pas publiquement connue. Le gouvernement, qui ne détient qu’une nasse pour pêcher de petits poissons, s’est attaqué de plein fouet à un gros morceau, disons mieux à un requin. Il lui faut maintenant chercher tous les artifices de calcul pour faire de nouvelles acrobaties parce que l’enjeu est de taille et les attentes sont grandes. Les grands barons de l’Eglise catholique, devenus des diplomates de fait, n’ont pas crié au scandale depuis l’arrivée au pouvoir de l’actuelle équipe gouvernementale, pour ne pas verser de l’huile sur le feu. Ils ont préféré jouer la carte de la prudence en laissant passer le temps. Le temps est le meilleur remède, dit-on ! La dernière fois que le problème a été posé publiquement remonte à 2012 et c’était un journaliste d’expérience qui travaille dans une station à grande écoute qui l’avait posé et il a laissé des traces pour l’histoire dans un article intitulé »Martelly veut-il mettre fin au Concordat de 1860 accordant des privilèges à l’Eglise catholique ? » L’histoire du concordat en Haïti L’histoire du concordat remonte au gouvernement de Jean Pierre Boyer en 1818 sous le pontificat du pape Pius IX. Les premiers contacts ont été établis avec le Vatican en 1821. Le 29 mars 1821 arriva à Port-au-Prince le vicaire apostolique du pape Pie XIII pour prendre contact avec le gouvernement haïtien.La mission n’a pas abouti. En 1824, le gouvernement haïtien reprend contact avec le Vatican. Une réponse favorable a été obtenue du cardinal Jules Samoglio. pro- préfet de la propagande vaticane. Sur instructions de Sa Sainteté, l’archevêque de Santo Domingo est autorisé à exercer la juridiction épiscopale sur l’ile. Le 10 mai 1860, sous le gouvernement de Fabre Geffrard, le concordat fut signé entre Haïti, représentée par Pierre Faubert et le Vatican. Pierre Faubert est né aux Cayes d’un père qui était un officier de la révolution haïtienne. Il fit ses études en France, puis de retour en Haïti, il devint conseiller du président Jean Pierre Boyer, puis directeur du lycée Alexandre Pétion. Sous le gouvernement de Fabre Geffrard, il fut désigné comme émissaire et diplomate pour négocier et signer avec le Vatican un concordat sur la demande du gouvernement haïtien. Il mourut à Paris en 1868 et une école nationale porte son nom. Ce concordat fut ratifié le 1er août de la même année par le Sénat haïtien. Il accorda au gouvernement haïtien le droit de nommer les évêques et les archevêques. Cependant il a fallu attendre l’arrivée de François Duvalier au pouvoir pour que le président haïtien puisse jouir effectivement de ces prérogatives. Cinq évêques haïtiens ont été nommés et ordonnés le 28 octobre 1966. Ce sont Claudius jean Jacques Angénor, Rémy Augustin, François Wolf Ligondé, Emmanuel Constant et Jean –Baptiste Decoste. Comme le fils n’est pas le père, Jean Claude Duvalier, qui est arrivé au pouvoir en 1971, avait renoncé à ce privilège. Le problème a été posé lors de la visite du pape Jean Paul II en Haïti le 29 mars 1983 qui avait prononcé ces paroles devenues célèbres : » Il faut que quelque chose change ». Dès lors, c’est le Vatican qui nomme évêques et archevêques. Cette renonciation a été confirmée par une convention signée le 8 août 1984 au Palais national à Port-au- Prince entre le ministre des Affaires étrangères et des Cultes Jean Robert Estimé et Archille Silvestrini, secrétaire du conseil pour les affaires publiques de l’Eglise comme représentant du Vatican. Cette convention a révisé les articles 4 et 5 du concordat. Pierre Pompée, qui était à l’époque ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire auprès du Vatican, a joué le rôle de facilitateur. Il est à noter que le Vatican est l’un des tous premiers Etats à reconnaitre officiellement l’indépendance d’Haiti. Les relations entre le Saint-Siege et Haïti ont été des plus cordiales depuis plus de 150 ans. C’est un aspect très positif pour le peuple haïtien avec une majorité de fidèles catholiques, apostoliques, romains. Il considère cet acte comme un événement majeur et sans précédent dans toute l’histoire du pays. Pourquoi signer un concordat? En matière politico- religieuse, un concordat est un traité signé entre le Saint-Siège et un Etat particulier, c’est-à-dire un pacte, un acte juridique par lequel les Etats établissent des règles et des décisions communes dans le but de définir des domaines respectifs et d’éclairer les relations entre l’Église et les autorités civiles du pays signataire. Selon la situation politique du pays et selon ses relations avec le Vatican, le concordat peut comporter des clauses libératoires et des clauses restrictives. En particulier, il doit respecter la déclaration sur la liberté religieuse formulée par le concile Vatican II le 7 décembre 1965. Donc l’Eglise et l’Etat ne peuvent que trouver intérêt à conclure un concordat qui assure à l’Etat la non-ingérence politique de l’Eglise dans les affaires qui le concernent et à l’Église l’assurance d’une liberté d’action à la fois dans son gouvernement spirituel, la jouissance de ses droits et l’exercice de son culte. Ces accords servent à délimiter, à prévenir, à régler les conflits entre les deux pouvoirs et à affermir la bonne entente entre eux. L’Eglise et l’Etat exercent en définitive leur autorité sur le même sujet et dans des domaines souvent connexes. D’où la nécessité de tractations et d’entente mutuelle entre les deux parties : l’une est le pouvoir civil exercé par l’Etat et l’autre est le pouvoir ecclésiastique exercé par l’Eglise. L’Eglise n’est pas seulement l’opium du peuple, elle mobilise le peuple le plus pacifiquement du monde. On ne peut pas ainsi lui ravir du jour au lendemain des droits acquis pendant plus d’un siècle. On ignore le contenu du dialogue que Sa Sainteté le pape Benoit XVI a eu avec la famille présidentielle à Rome et si ce problème était à l’ordre du jour. Cependant, on a été sensible à l’article produit par Jean Monard Metellus, journaliste très populaire et analyste politique de Radio Caraïbes le 27 novembre 2012. Il a écrit: « L’Eglise catholique disposait et dispose encore aujourd’hui de la majeure partie et aussi des meilleures écoles du pays. L’Etat s’était engagé à aider dans plusieurs domaines, notamment la construction de nouvelles écoles et aussi la formation des maitres pour perpétuer la tradition. Cette assistance s’était traduite aussi par une exemption des droits de douane ( franchise) pour tous les biens généralement quelconques destinés à servir l’Eglise comme les véhicules, matériel et autres pouvant aider à la construction des églises et des écoles, etc. Plus près de nous, soit en 1991, le président Jean-Bertrand Aristide, lui-même ancien prêtre catholique, avait décidé de verser à chaque prêtre qui aurait prêté serment par-devant le doyen du tribunal civil de sa juridiction une allocation de 5 000 gourdes tous les mois. Depuis cinq mois, tous ces privilèges et avantages découlant des accords signés entre les deux entités ont été suspendus ou carrément annulés par l’administration Martelly qui justifierait sa position par le caractère laïc de l’Etat d’Haïti (d’ailleurs reconnu par les Constitutions haïtiennes) sous –entendant qu’il ne saurait accorder des privilèges à une croyance religieuse (le catholicisme) en oubliant les autres… » Le concordat avait prévu des réponses claires et précises en pareilles circonstances dans trois articles spécifiques que nous soumettons à votre haute attention sans aucun commentaire. : Article 1. La religion catholique, apostolique et romaine, qui est la religion de la majorité des Haïtiens, sera spécialement protégée, ainsi que ses ministres dans la République d’Haïti, et jouira des droits et attributs qui lui sont propres Article 3.Le gouvernement de la République d’Haïti s’oblige d’accorder et de maintenir aux archevêchés et évêchés un traitement annuel convenable sur les fonds du Trésor. Article 16. Il est déclaré de la part du président d’Haïti et il est bien entendu de la part du Saint-Siège, que l’exécution de tout ce qui est stipulé dans le présent concordat ne pourra être entravé par aucune disposition des lois de la République d’Haïti ou aucune interprétation contraire desdites lois ou des usages en vigueur. De plus, dans une note additionnelle adressée à Son Eminence le cardinal Antoneli, secrétaire d’Etat et plénipotentiaire du Saint-Siège , et signée de Pierre Faubert , il est dit ceci : » Il ne pourra , dans aucun cas , résulter de l’article 17 , non plus d’aucun autre article du présent concordat, le moindre préjudice pour les droits et attributions de l’Etat dans la République d’Haïti, et si les dissentiments et des difficultés s’élevaient sur les points dont il est question dans ledit article , ils seront résolus amabiablement entre les autorités spirituelles et les autorités temporelles de manière à ce que leurs droits respectifs soient également sauvegardés. » Article 17. Tous les points concernant les matières ecclésiastiques non mentionnés au présent concordat seront régis conformément à la discipline en vigueur dans l’Église, approuvée par le Saint-Siège. Le poids des écoles catholiques dans la formation des Haïtiens Les écoles congréganistes et les écoles laïques d'obédience catholique ont apporté et apportent aujourd’hui encore une contribution considérable dans la formation des générations d’Haïtiens. Elles se sont révélées les meilleures et les plus grandes écoles du pays tant par leur performance, leur discipline , leur vision , leur réputation que l’opportunité qu’elles offrent à leurs élèves à tout point de vue , dans tous les domaines et dans tout le pays. Cependant compte tenu des avantages qu’elles ont obtenus des pouvoirs établis, leur écolage aurait du être plus modéré et leur personnel mieux traité. En dehors de cela, elles tiennent le haut du pavé dans l’éducation en Haïti. On reconnait cependant l'importance le rôle joué par certains autres secteurs religieux non catholiques dans la formation des jeunes comme le Collège Saint-Pierre, de confession épiscopale ; La nouvelle source de Madame Régis, de confession adventiste; le Collège adventiste de Diquini, de confession adventiste ; et le Nouveau Collège Bird (NCB), de confession méthodiste. Ces différentes institutions accompagnent les Institutions congréganistes et les écoles laïques d'obédience catholique dans le peloton de tête parmi les meilleures écoles du pays parce qu’elles ont fait leurs preuves depuis des lustres tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. On retrouve surtout dans l’arrière –pays ces prêtres, ces frères et ces sœurs dans le domaine de la santé où dans certaines régions ils remplacent même l’Etat. On reconnait aussi que certains grands pasteurs des autres cultes, dans le but d’offrir une éducation soignée et de qualité à leurs enfants, n’ont pas hésité à les confier aux écoles congréganistes en faisant fi de leurs principes et de leurs doctrines. Ils sont obligés de faire baptiser leurs enfants, de leur faire faire la première communion, de recevoir l’eucharistie et d’assister à la messe du dimanche même si cela est contraire à leur conviction et à leur foi chrétienne. Ces enfants étudient le catéchisme, la liturgie et l’histoire sainte qui sont comptés comme des matières classiques dont le score est important pour passer au niveau supérieur. Les écoles congréganistes imposent leurs lois et servent de référence sur le marché d’autant que les écoles non catholiques qui sont énumérées ne couvrent pas tout le territoire national et même à Port-au-Prince, elles n’ont pas une grande capacité d’accueil pour répondre aux besoins de la demande. Elles sont considérées comme des fleuves qui disparaissent dans la mer. Les documents pédagogiques produits par les écoles congréganistes sont acceptés par l’Etat et servent d’outils privilégiés sur toute l’étendue du territoire national. Dans cette société à plusieurs vitesses, l’Etat n’a aucun intérêt à perdre cette boussole si, effectivement, il veut faire une seule et même école pour tout le monde et partout. Au contraire, il doit raffermir les liens et renforcer les relations pour en tirer le maximum de bénéfices au profit de la nation haïtienne. Les écoles congréganistes et celles qui sont laïques d'obédience catholique couvrent l’ensemble du territoire national. Imaginez un instant ce que serait l’éducation dans ce pays sans les écoles congréganistes et les écoles laïques d'obédience catholique dans tout le pays quand plus de 90% de l’ensemble des écoles appartiennent au secteur privé. Le plus faible doit être le plus malin…. Islam Louis Etienne

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