Moïse Jean-Charles, jusqu'au bout de la contestation

Le sénateur du Nord, Moïse Jean-Charles, croit dur comme fer que le départ de Michel Martelly du pouvoir est la seule solution à la crise préélectorale. Dans une interview au journal, le parlementaire réaffirme sa détermination à renverser le président Martelly à environ un an de la fin de son mandat. A côté de la mobilisation anti-Martelly, le parlementaire a aussi parlé de son bilan au Parlement ainsi que de son avenir après son mandat de sénateur. Il en a aussi profité pour répondre à certaines critiques portées contre lui dans l’opinion publique.

Publié le 2014-12-26 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste (LN) : Monsieur le sénateur, vous êtes aujourd’hui membre de quelle structure politique? Moïse Jean-Charles (MJC) : Permettez-moi, avant de répondre à votre question, de me faire le devoir de remercier dans son ensemble l’équipe de Le Nouvelliste pour cette grande opportunité historique qui m’est offerte pour m’adresser au peuple haïtien à l’occasion de ces fêtes de fin d’année exceptionnellement chaotiques de 2014. Je m’en voudrais de ne pas profiter pour présenter mes vœux de paix, de santé, de sécurité, de bonheur et de prospérité à tous mes collègues et au personnel du Parlement, aux leaders et militants des partis politiques, aux syndicats, aux paysans abandonnés dans les sections rurales, aux ouvriers/ouvrières, aux organisations, aux travailleurs/travailleuses, condamnés à un salaire de misère, aux professionnels et artisans inquiets de quoi demain sera fait, aux femmes sans emploi et sans futur, aux jeunes sans repères et sans avenir, aux abandonnés et oubliés des ghettos, aux orphelins et victimes du 12 janvier 2010 et à toutes les victimes de ce pouvoir anti-peuple, anti-normes et antidémocratique. Je vous assure tous et toutes que la situation de ce pays changera certainement et, conséquemment, votre situation ne sera plus la même que celle d’aujourd’hui. Alors, pour répondre valablement à votre question, il est absolument nécessaire, voire méthodique, de faire une mise en contexte de la situation sociopolitique d’Haïti face à un pouvoir, hors norme et contre les lois établies. Donc, une résistance conjuguée et un leadership éclairé se fait sentir. Ainsi, par notre constance, notre clairvoyance et notre résistance, on est devenu, par la force des choses et du moment, le leader de la PLATFÒM PITIT DESALIN (les fils et filles de Dessalines). Ici, « Pitit Dessalin », sans distinction de sexe, de religion, de classe sociale, de niveau économique, de couleur, partagent l’idéal dessalinien basé sur la liberté, l’égalité, la souveraineté, l’équité, la transparence, la justice sociale et la solidarité. LN : Plusieurs partis politiques ou plateformes politiques de l’opposition décrètent la permanence dans les rues pour exiger le départ du président Michel Martelly. Qui peut-on considérer aujourd’hui comme le chef de file de cette opposition ? MJC : En Haïti, l’opposition démocratique a toujours eu un leadership collectif, chacun, selon les intérêts, se positionne, chacun en ce qui le concerne. De ce fait, il faut regarder et saisir le sens initiateur de la trajectoire des revendications des masses, de la majorité du peuple haïtien pour comprendre pourquoi le sénateur MJC est considéré comme le socle, pour avoir osé mettre en question le statu quo suicidaire et proposer un ordre nouveau. Pour ainsi devenir l’un des chefs de file de ce grand mouvement qui vise à corriger de façon profonde et définitive la gestion catastrophique de l’Etat haïtien depuis plus de 210 ans. LN : La situation politique a évolué depuis la décision du président Martelly d’appliquer les recommandations de la Commission consultative. Quelle est votre opinion par rapport aux concessions faites par le chef de l’État ? MJC : Effectivement, les données politiques ont changé en guise d’évolution. Le président Martelly se voit coincer par la force des choses, le temps et, notamment, par la détermination inconditionnelle de la population qui devient de plus en plus nombreuse dans les manifestations des rues à travers le pays. Face à cette situation de fait, le président Martelly, pour tuer le temps et camoufler l'ampleur de la crise, tente de noyer, encore à l’oral, les naïfs par la prétendue application des recommandations de sa Commission présidentielle, sans aucune participation de la classe politique opposante. Parlons vrai, il n’y a pas eu de CONCESSIONS, dans le sens vrai du terme, de la part du chef de l’État, mais une tentative désespérée visant à casser la mobilisation des rues dans sa vitesse de croisière et à confondre les naïfs et la communauté internationale. LN : Certains partis de l’opposition dite radicale ont rencontré le président Michel Martelly. Avez-vous été invité à le rencontrer également ? MJC : Il est ici important de souligner que l’épithète radicale collée à l’opposition de fait cache sournoisement une malice. Il faut diaboliser ceux qui disent vrai et qui pensent droit dans l’optique unique de faire perdurer cette mascarade de gouvernance du régime Martelly. Nous tenons à faire la lumière sur ce point. Cela dit, oui, la Plateforme Pitit Dessalines a reçu une correspondance du secrétariat de la présidence l’invitant à rencontrer monsieur Martelly. Dès réception, les partis, organisations et structures politiques régionales et de base constituant la Plateforme se sont réunis pour apprécier l’invitation. Les réflexions/débats ont conduit à un triple constat: 1. L’invitation était une sorte de sommation parce qu’envoyée la veille au soir, la rencontre était fixée à 10 heures dans la matinée qui suit. 2. L’invitation était une astuce politicienne pour nous imposer, après coup, le plan de sauvetage du régime ou nous indexer comme des irréductibles encore et toujours. 3. Que la raison citoyenne, le respect pour ce peuple qui, depuis quatre (4) ans, dans les rues, réclame à cor et à cri de meilleures conditions d’existence, le départ de la Minustha, la protection des ressources naturelles et nationales et surtout notre choix irréversible d’œuvrer à l’instauration, selon l’esprit dessalinien, de cet État social de droit, propre et responsable, politiquement fort et souverain, socialement juste, équitable et inclusif, économiquement prospère et solidaire et institutionnellement démocratique, bref, bon régulateur. Ce constat nous interdisait de répondre à cette invitation. LN : Si vous continuez à refuser de rencontrer le chef de l’État, n’avez-vous pas peur de devenir un général sans soldats ? MJC : Cette question revient souvent dans nos entretiens avec la presse, et toujours, cela nous oblige à faire un survol sur la trajectoire de la mobilisation. Le pouvoir de Martelly, fort de cet Accord dit de « El Rancho » et du vote à la va-vite de la Chambre basse de la loi électorale proposée par l’exécutif, cette loi inconstitutionnelle, rappelons-le, croyait pouvoir étouffer le cri de la résistance civique. Hélas ! J’étais en séjour en Floride, j’ai vite fait de l’écourter pour rentrer, car à partir des rapports et des analyses de la presse haïtienne, j’ai compris qu’il fallait stopper les dérives. Et le Sénat s’est montré à la hauteur de sa mission constitutionnelle consécutivement à la conférence de presse que nous avons donné pour dire à la nation de faire confiance à ses sages mandants. Le pouvoir reçut, en conséquence, un rude coup et il réagit par une campagne médiatique outrancière, frisant l’indécence, pour jeter de la poudre aux yeux et également faire passer les six sénateurs pour des éléments de blocage de la bonne marche de l’État et de ses institutions. Mais, en bloquant le projet du vote de cette loi électorale scélérate, nous avons galvanisé une prise de conscience nationale et populaire. Ainsi, des leaders politiques, des représentants d’organisations sociales, populaires et syndicales se sont positionnés et la mobilisation a pris de l’ampleur et s’est étendue dans d’autres régions et communes du pays. (Le pouvoir encaissa un second coup dur, lors de la manifestation du 17 octobre dernier.) Une tentative d’une part d’organiser des festivités de boycottage ce 17 octobre même, jour de l’assassinat de l’empereur et, d’autre part, d’élimination physique du sénateur Moïse Jean-Charles est ourdie au ministère de l’Environnement (nous en avons largement fait écho dans la presse). Et cette manifestation fut l’occasion choisie pour perpétrer ce forfait. Fidèle à nos convictions, nous participâmes à cette démonstration de force populaire. Et à l’angle de Delmas 29, dans les parages de l’immeuble de la Sogebank, on tenta d’asphyxier au gaz lacrymogène le sénateur Moïse. Le pouvoir, ainsi, envoya à ses supporteurs internationaux un message clair; il opte pour l’horreur et la terreur. La communauté internationale a dû lui tirer les oreilles, car elle cultive tout au moins le respect des libertés individuelles et des grands commis de l’Etat, surtout de ceux qui ont la légitimité populaire. Nous avons fait ce survol, pour signifier l’impact de la mobilisation sur la fragilité constatée du régime. Nous avons toujours été à l’écoute de ceux qui peinent, de ceux qui souffrent, de ces damnés de la paysannerie, des guetthos urbains, des gens les plus vulnérables du pays profond, des ouvriers et ouvrières qui ne cessent de revendiquer de meilleurs salaires justes, équitables et décents, de la classe ou couche moyenne appauvrie, de cette horde de jeunes filles et garçons chômeurs qui n’ont pas d'emploi, des 52% de la population qui sont des femmes et dont les droits sont en permanence bafoués et foulés aux pieds, et de la classe travailleuse en général, moteur de l’économie du pays. Qu’est-ce qu’ils réclament depuis la nuit des temps ? Une société solidaire et inclusive, une juste répartition des richesses nationales, une bonne gouvernance de la Res Publica, le droit à l’affirmation de notre identité de peuple et à l’autodétermination, le recouvrement du prestige et la souveraineté nationale, la relance de la production nationale, la création massive d’emplois décents, productifs et durables, la promotion d’entreprises à responsabilité sociale, la protection et la sécurité sociale, la culture de la tolérance et du dialogue social, la redéfinition de nos valeurs et principes démocratiques, une éducation uniforme de qualité et d’équivalence planétaires, le sauvetage de notre patrimoine écologique et environnemental commun déjà si menacé et enfin des élections citoyennes inclusives libres, honnêtes, démocratiques à échéance régulière. Tant que ces revendications ne seront pas satisfaites, la grande majorité, qui croupit dans l’ignorance et la misère la plus abjecte, aura toujours des voix comme la nôtre à s’élever pour les réclamer et des hordes de militants à gagner les rues à cette même fin. C’est pourquoi nous osons dire aux oreilles attentives qu'aucune solution superficielle ne saurait atténuer la crise actuelle pluridimensionnelle, voire estomper la mobilisation populaire et sociale. Nous, les leaders de l’opposition, nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout, car notre combat est juste et légitime. LN : Pensez-vous qu’il est possible et réaliste de renverser le président Michel Martelly à environ un an de la fin de son mandat ? MJC : Nous dirions tout simplement que désormais monsieur Martelly est un président virtuel. Ses velléités dictatoriales, d’une part, et son approche de gouvernance clanique de la chose publique, d’autre part, ont buté contre la force de la mobilisation. Monsieur Martelly et Laurent Lamothe se sont révélés des corrupteurs et des corrompus. Les scandales de détournement de fonds en témoignent. Il a aussi perdu son arrogance initiale. Aujourd’hui, malgré la vocation pacifique de la mobilisation, nous voyons mal que des tractations politiques nébuleuses ou un soutien indécent d’une fange de la communauté internationale puissent le maintenir en selle. La sentence populaire ayant été déjà rendue. LN : Certaines personnes estiment que manifester dans les rues pour renverser un président élu est incompatible avec le travail d’un sénateur. Que répondez-vous ? MJC : Quand les institutions qu’il se donne pour gérer la « Res publica » sont bancales, soumises, inféodées ou incapables de répondre à leur mission légale et constitutionnelle, le peuple a pour obligation de prendre son destin en main et réoriente l’État. Nous vivons une situation de déliquescence institutionnelle à la suite d'une gestion totalitaire du régime. Nous sommes témoin de la misère de ce peuple, de son désarroi et de son indignation. Nous avons donc l’impérieux devoir de l’accompagner dans ses luttes revendicatives, dans son projet de refonder l’État-Nation, de rapatrier son prestige et sa dignité et sa souveraineté nationale. LN : Vous manifestez depuis trois ans pour faire tomber le président Martelly. S’il termine son mandat, ce sera une défaite pour vous ? MJC : Nous ne manifestons pas depuis trois (3) ans, nous sommes dans l’opposition depuis trois (3) ans. En tant que sénateur de la République, nous avons été et sommes encore à l’avant-garde des grandes revendications sociales des masses populaires. Nous dénonçons tout un ensemble de dérives politiques, économiques, administratives, financières et juridiques depuis l’installation du gouvernement Martelly. Si nous sommes parvenus à bloquer le processus de mise en place du fameux Conseil électoral permanent et jusqu’à aujourd’hui et à forcer le président Martelly à se séparer de son dauphin et acolyte le Premier ministre Laurent Lamothe, si nous avons obligé le gouvernement Martelly/Lamothe à changer régulièrement de stratégie dans sa volonté de faire main basse sur les institutions publiques et républicaines, nous ne saurions croire en une quelconque défaite. La victoire est toute proche, et non lointaine. LN : Vous êtes en fin de mandat. Quel est le bilan de vos six ans passés au Parlement ? MJC : En tant que sénateur de la République, notre rôle constitutionnel consiste à légiférer, à contrôler les actions du gouvernement, à sanctionner et voter le budget de la République, à ratifier les conventions et traités internationaux, les membres du CSPJ, de la Cour supérieure des comptes, les diplomates, les membres des différents conseils établis par la Constitution et les lois, etc. Par contre, nous avons vite compris, dès le départ, que le pays était mal parti avec le pouvoir Martelly/Lamothe, et là, nous avons pris nos responsabilités d’homme d’État pour appeler à la vigilance citoyenne. Ainsi, nous avons : fait échec au projet de ce gouvernement visant à rétablir en Haïti l’ordre ancien combattu au prix du sang par le valeureux peuple haïtien ; fait échec au projet de liquidation des richesses minières de la République ; stimulé nos collègues à voter une résolution visant à bloquer la vente au rabais les mines d’or du Limbé et du Quartier-Morin évaluées à des milliards de dollars ; dénoncé et mis en déroute le projet de la milice rose ; dénoncé et fait bloquer la mise en place d’une succursale de la BRH à l’intérieur du Palais national ; porté avec fierté et honneur par-devant les Nations unies, où nous avons pris la parole, le nom célèbre du père fondateur de la nation, le général Jean-Jacques DESSALINES le Grand ; renforcé la diplomatie parlementaire et offert à la nation une voix alternative sur le plan international ; sensibilisé et porté nos collègues parlementaires à prendre une résolution sur le départ de la Minustah ; fait honneur à Haïti en briguant le poste de président de l’organisation El Camino del Campesino regroupant des organisations paysannes de l’Amérique latine et des Caraïbes ; contribué et déposé des projets de loi au Sénat sur : 1) la Banque de crédit, 2) le statut juridique et fonctionnement des organisations sociales de base, 3) les médias, 4) radio et télé du Parlement, 5) le fonctionnement de la RTNH, et surtout une présence 5 sur 5 lors des votes de lois, de conventions et traités internationaux, de ratifications des membres des institutions et organes publics de l’Etat. LN : Qu’allez-vous faire après votre mandat de sénateur ? MJC : Depuis belle lurette, nous nous sommes également engagés dans la lutte sociale aux côtés des masses paysannes et aujourd’hui, en dehors de notre fonction de sénateur de la République et combattant politique, nous sommes aussi dirigeant d’organisations paysannes tant au niveau national qu’au niveau latino-américain. Nous nous posons en avant-gardiste et cadre militant politique pour assumer toute nouvelle tâche que l’histoire nous confiera à l’avenir LN : Comment voyez-vous le climat politique après le 12 janvier 2015 ? MJC : Nous sommes très optimiste et notre lutte contre le pouvoir arbitraire et la gabegie administrative du gouvernement Martelly ne saurait se terminer sans aucune prévision et planification d’une stratégie de transition alternative. Quels que soient l’orientation et le nouvel agenda que devra prendre la lutte avec la continuité de l’État après le 12 janvier 2014, le passage obligé reste et demeure la Constitution. C’est pourquoi, à cause du peu de jours qui restent, nous, leaders conséquents et avisés de l’opposition et de la société civile, devrons mettre tout en œuvre avec l’orientation et le support de la rue pour offrir une alternative consensuelle et pacifique.
Propos recueillis par Jean Pharès Jérôme Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".