Les 33 académiciens du créole haïtien investis dans leur fonction

« Le créole doit être utilisé dans toutes les administrations publiques, toutes les entreprises, toutes les églises et toutes les institutions de la vie sociale, politique et économique du peuple haïtien ! » Fraîchement installés dans leurs fonctions, jeudi, à Pétion-Ville, les 33 premiers membres de l’Académie du créole haïtien promettent de travailler au développement et à l’intégration de la langue créole dans toutes les institutions du pays.

Publié le 2014-12-04 | Le Nouvelliste

National -

La salle de conférence de l’hôtel Ritz Kinam II était bondée de beau monde ce jeudi matin. Au premier plan, on pouvait constater des membres notamment du gouvernement, des pouvoirs législatif et judiciaire, des représentants du corps diplomatique ainsi que de hauts cadres du Conseil exécutif de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). Tout le monde attend patiemment l’arrivée du président de la République, Michel Martelly – qui devait se présenter à 9 h 50 – pour commencer la cérémonie d’installation des 33 premiers académiciens de notre langue, comme c’était prévu dans la programmation de l’activité. Les minutes filent. Il est 10 h 45. Les organisateurs ayant, semble-t-il, compris le lapin posé par le président, se voyaient dans l’obligation de procéder sans lui. Pour introduire la cérémonie, le MC Jean-Claude Chéry a d’emblée lâché un « Asseyez-vous, s’il vous plait ! » qui a tout de suite déridé le public et apporté un baume dans l’assistance. Prenant la parole au nom des membres du comité qui avait pour mission d’établir cette académie, le vice-recteur à la recherche, Fritz Deshommes a retracé le parcours suivi depuis 2008, sous les auspices de l’UEH, pour arriver à mettre cette institution en place, remerciant au passage les institutions et les citoyens qui ont contribué bénévolement à la concrétisation de ce projet. Le professeur Deshommes a fait savoir que le travail n’a pas été facile au début vu que les différents membres du comité ne voulaient pas se mettre d’accord sur la mission que l’Académie doit avoir. Il a affirmé que c’est à partir d’un colloque international de trois jours organisé en 2011 par le comité autour du thème « Akademi kreyòl ayisyen : ki pwoblèm ? ki avantaj ? ki defi ? ki avni ? » qu’ils (les membres du comité) allaient se mettre d’accord sur l’orientation à donner à l’institution. « Aujourd’hui, la loi sur la création de l’Académie créole est votée (la loi du 23 avril 2013) et publiée dans le journal officiel du pays, Le Moniteur no 65, du 7 avril 2014. C’est grâce au travail de ce comité que nous avons aujourd’hui cette Académie qui va permettre à la population d’exercer tout son droit linguistique comme il se doit », s’est-il enorgueilli. Selon Sony Estéus, un des sept membres du comité pour la sélection des académiciens, l’Académie doit avoir, au final, 55 membres. Mais ledit comité a fait choix de ses 33 premiers académiciens, qui, à leur tour, vont mettre en place des modalités pour choisir les 22 membres restant. Cette cérémonie était, en outre, l’occasion de présenter ces académiciens qui, affirme Sony Estéus, ont été choisis notamment « sous la base de leur formation académique, des recherches qu’ils ont faites dans/sur le créole, leur production en créole ou sur le créole, ainsi que sur leur motivation à contribuer à l’avancement du créole ». Pour sa part, le recteur de l’UEH, Jean vernet Henry, a mis en exergue le rôle joué par l’UEH, via le rectorat, pour mettre cette Académie en place, 27 ans après que la Constitution de 1987, en son article 213, eut exigé la création d’une Académie visant à promouvoir et favoriser le développement de la langue créole. « L’université a pris sa responsabilité pour donner cet outil permettant d’unir le peuple haïtien, a-t-il poursuivi. Cette cérémonie est un grand pas sur le long chemin que nous avons à parcourir. Aujourd’hui, nous nous donnons le moyen de faire du créole la langue de toute la société. (…) », a déclaré le recteur, qui croit que la question de l’intégration du créole dans toutes les sphères de la société constitue une bataille culturelle, sociale et politique. Prenant la parole au nom des académiciens, Pierre Michel Chéry estime, de son côté, que la création de cette Académie, qui a pour mandat de travailler sur le développement de notre notre langue, représente « un gros pas qui est franchi dans la vie de notre nation du fait que nous arrivons à avoir une institution ». Pour montrer que le créole est la marque de fabrique de l’identité du peuple haïtien, le désormais académicien a rappelé dans quelle circonstance cette langue a pris naissance. « … Le créole est le produit d’un brassage entre les peuples caribéens, européens et africains… » « Pas de problème avec le français… » Pierre Michel Chéry croit en outre que nous ne pouvons pas séparer notre histoire de notre langue ni de la façon dont nous vivons comme peuple. D’après lui, la langue d’un peuple est son outil de libération, son outil de développement, d’évolution, ainsi que de l’expression de sa conscience. « Nous n’avons aucun problème avec la langue française, [l’une des deux langues officielles du pays], mais la langue [vernaculaire] d’un peuple est l’expression de son histoire et de sa culture, ajoute-t-il. Tous les peuples de la terre doivent utiliser leur langue pour montrer ce qu’ils sont, donc afficher leur personnalité et défendre leurs intérêts », a argué M. Chéry, notant que l’Académie aura à travailler afin que les deux langues évoluent de manière autonome et en rapport l’une à l’autre. Plus loin, Pierre Michel Chéry souligne à l’encre forte que le créole, étant parlé par tous les Haïtiens et étant l’expression de notre culture, doit être utilisé dans toutes les institutions publiques et privées du pays, estimant que le peuple est sur la voie de jouir de ses droits linguistiques. « Nous allons travailler pour que le système éducatif mette de l’ordre dans la façon dont l’enseignement est organisé dans le pays… Le journal officiel Le Moniteur n’a pas une version dans la langue dont parle tout le peuple. C’est une situation qui doit être corrigés le plus vite possible », a-t-il indiqué, rappelant que la mission de l’Académie est notamment d’encourager la production et la recherche dans la langue créole et de donner des directions sur la façon dont on doit se servir de cette langue dans la société.

Les noms des 33 premiers académiciens du créole haïtien avec les noms des institutions qui les ont recommandés par ordre alphabétique. 1- Nicolas André, linguiste, recommandé par Créole Trans 2- Emmanuel M. Bazile, éducateur, recommandé par le MENFP 3- Max Gesner Beauvoir, anthropologue, Confédération nationale des vodouisants haïtiens 4- André Serge Bellegarde, traducteur, université Notre-Dame d’Haïti 5- Jean Gregory Calixte, linguiste, secrétairerie d’État à l’Alphabétisation 6- Adeline Magloire Chancy, éducatrice, Sosyete animasyon kominikasyon sosyal 7- Jacques Phillippe Christophe Charles, professeur, Tanbou-literè 8- Pierre Michel Chéry, gestionnaire, Sosyete animasyon kominikasyon sosyal 9- Michel Frederic Degraff, linguiste-professeur, Université Caraïbe 10- Fritz Deshommes, économiste-professeur, UEH 11- Rogeda Dorcé Dorcil, linguiste, Faculté de Linguistique Appliquée 12- Wilner Dorlus, linguiste-professeur, Sosyete animasyon kominikasyon sosyal 13- Marie Rodny Laurent Esther, éducatrice-traducteur, Créole Trans 14- Odette Roy Fonbrum, éducatrice, Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle 15- Michel Frantz Grandoit, prêtre catholique-professeur, Secrétairerie d’Etat à l’Alphabétisation 16- Michel-Ange Hyppolite, professeur, Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle 17- Gesner Jean Paul, professeur, Faculté de Linguistique Appliquée 18- Jean Pauris Jean-Baptiste, pasteur-linguiste, ministère de la Culture 19- Samuel Jean-Baptiste, éducateur, Kopivit-laksyon sosyal 20- Marky Jean-Pierre, professeur, ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle 21- Joseph Sauveur Joseph, linguiste-professeur, Sant Na Rive 22- Rochambeau Lainy, professeur à la Faculté de linguistique appliquée 23- Frenand Léger, professeur, SAKS 24-Jacques Max Manigat, professeur, société Koukouy 25- Guy Gérald Ménard, professeur, Fondation Anne Marie Morisset/ Université d’Etat d’Haïti 26- Claude Pierre, professeur, écrivain, ministère de la Culture/ Journal Bon Nouvèl 27- Pierre-André Pierre, monseigneur- professeur, Commission Episcopale pour la traduction biblique 28- Christian Emmanuel Plancher, prêtre catholique, Journal Bon nouvèl 29- Marie Marcelle Buteau Racine, professeur au Centre de recherche et de formation économique et sociale pour le développement (CRESFED) 30- Clotaire Saint-Natus, sociologue-éducateur, Fondation Mauurice Sixto 31- Joachim Gérard Marie Tardieu, éducateur, Kopivit Laksyon Sosyal 32- Marie Jocelyne Trouillot, professeur, Tanbou literè/ Université Caraïbe 33- Féquière Vilsaint, biologiste-éditeur, Educa-Vision

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