Haïti saigne, toutes veines ouvertes

Qui sauvera cet enfant plus petit qu’un grain de sable ? D’où viendra le marteau qui rompra cette chaîne ? Miguel Hernández, poète espagnol (traduction libre) Introduction Haïti saigne et abondamment.

Myrtha Gilbert octobre 2014
24 nov. 2014 — Lecture : 11 min.
Qui sauvera cet enfant plus petit qu’un grain de sable ? D’où viendra le marteau qui rompra cette chaîne ? Miguel Hernández, poète espagnol (traduction libre) Introduction Haïti saigne et abondamment. Elle est sous transfusion depuis belle lurette, or elle dépérit. Il n’existe qu’une seule solution : Il faut arrêter l’hémorragie. Mais où mettre les garrots ? Pour le savoir, il faut chercher par où lui sort tant de sang ? Certaines blessures sont visibles et plus anciennes, d’autres plus fraîches, se sont greffées sur de vieilles égratignures devenues plaies béantes. Les unes sont connues, d’autres bien cachées parfois plus mortelles. Il faut toutes les identifier et ensuite avec courage et détermination, fermer une à une les veines ouvertes. 1-Les veines principales, par où s’échappe notre vie de peuple La blessure la plus vieille sur laquelle se sont greffées bien d’autres plaies, c’est la séparation inique de la terre, qui a refusé au paysan la possession et la jouissance paisible du sol et de ses fruits. Elle dure depuis que nous sommes nés à la vie de peuple indépendant en dépit des multiples et difficiles combats menés par la paysannerie. De ses victoires à l’arraché, suivies de défaites douloureuses, depuis Goman (1807-1820), en passant par les luttes épiques de Acaau (1844-1848) et de Charlemagne Péralte (1915-1919), les premiers gains ont été au fur et à mesure ramenés à une peau de chagrin, absorbés par la taille des défis et la rapacité grandissante des forces d’argent. L’extraordinaire production de café et de coton des années 1870-1890, a connu une chute inexorable, car la capacité paysanne de produire, son savoir-faire, son organisation, n’ont pas pu s’appuyer sur la volonté, la vision, encore moins l’intérêt des « élites » politiques et économiques d’ici et d’ailleurs. Alors qu’à partir de ces revenus, les élites haïtiennes auraient pu participer commodément à la création de plus de richesses rurales et nationales, par l’intensification, la diversification et la transformation de la production locale, l’extension d’un réseau routier consistant, par un solide système éducatif s’appuyant sur une armature conséquente d’écoles professionnelles et techniques liées à tous les corps de métiers. Elles ont préféré jouer au matador superbe, raflant tout, gaspillant tout en guerre fratricide et en projets cosmétiques urbains, abandonnant la paysannerie- créatrice unique de ces richesses- dans une précarité de plus en plus insupportable au fil des ans. Mais la paysannerie n’a jamais baissé les bras, en dépit des coups durs. Elle cultive la terre contre vents et marées, participant pour une bonne part à nourrir la population. Aux côtés de milliers d’artisans, ce sont eux qui maintiennent en vie ce pays. 2- Triple saignée À partir de 1825, les « élites politiques et économiques » une fois leurs commissions empochées, cédèrent la part du lion au grand capital ; européen d’abord, américain ensuite ; lesquels décidaient souverainement du prix des denrées et des matières premières qu’ils ne produisaient pas. Et le paysan se saignait pour trois : pour sa survie, pour les parasites internes et pour les sangsues étrangères. Dans le lot, une place spéciale aux 90 millions de francs-or pour la rançon de l’indépendance payée à la France. Au fil du temps, et de la multiplication des parasites, la saignée se fit plus intense. Nous augmentions en nombre et eux en appétit (je vèt vin pi akrèk, n’est-ce pas Beethova ?). Et l’exploitation devint impitoyable, insupportable. Nous fûmes férocement dépouillés de notre réserve en or par le Machias en 1914 avant la première saignée migratoire qui a vu partir plus de 300 000 paysans adultes (la force vive du pays) vers Cuba et St-Domingue. Coup dur pour l’agriculture paysanne qui perdit d’un seul coup, ses hommes et ses terres. Et comme ce n’était pas assez pour la bannière étoilée, on a enfoncé un emprunt dans la gorge de la République. Dartiguenave ayant refusé de signer, malgré ses amitiés pour l’occupant, les Américains ont trouvé en Borno, le laquais idéal favorable à la ratification d’un accord aussi bien ficelé qu’inutile, pour que la saignée fût éternelle ou tout au moins durable. Pierre Hudicourt a démonté très tôt, puis expliqué le mécanisme néocolonial de ces emprunts. Il y avait tant à prendre en Haïti : café, cacao, coton, figue-banane, sisal, canne à sucre, bois précieux, etc. Tant à nous vendre aussi ! Sans compter les cerveaux à apprivoiser. Et puis, il n’était pas question d’oublier les trésors cachés dans le sous-sol, à localiser pour de futurs pillages. Alors, ils nous laissèrent discourir sur le sexe et la race des anges, l’humanité du nègre…nous encourageant à nous entretuer avec ou sans raison valable ; pendant qu’ils félicitaient le génie de nos poètes, de nos écrivains et qu’ils célébraient nos peintres sur tous les tons. Un pays aussi riche, détenteur de telles potentialités, ce serait dommage de l’abandonner à des va-nu-pieds! A des paysans ! A des petits-fils d’esclaves ! 3- La saignée des escrocs Et vint la Seconde Guerre mondiale. Oh miracle ! Et notre pays eut droit à une saignée d’un genre très particulier. Un déboisement des mornes et des cours d’eau accompagnant une culture intensive de caoutchouc et de pite sur plusieurs milliers de carreaux, comme si notre vie de peuple en dépendait. Et le pays eut droit à une attaque en règle contre ses forêts de pins. Le tout, accompagné d’un saccage inédit de l’agriculture paysanne et du déplacement en un temps record d’environ 300 000 paysans, chassés de leurs jardins et de leurs maisons. Ils étaient les bras à dompter pour la culture des « produits stratégiques ». Ce fut notre Seconde Guerre mondiale à nous, offerte par la bannière étoilée, accueillie les bras ouverts par les pseudo-élites. Et ce furent les «belles et immenses» plantations d’hévéa, de cryptostegia et de pite, dans la Grand’Anse, dans le Sud, dans le Nord et dans l’Artibonite. Le tout, agrémenté de feux de joie dans les péristyles. Finalement, pour couronner une journée si remplie, ce fut la disette, la famine. Le Grand voisin avait son plan : nous dicter ce qu’il ne fallait pas produire et bien entendu, tout ce qu’il fallait acheter (n’est-ce pas M.Fennell ?), entre autres, beaucoup, beaucoup de produits alimentaires américains. 4- « La classe » aussi fait saigner Au nom du nationalisme, des paysans furent ruinés. Ainsi, la production de figue banane, impliquant des milliers de petits producteurs de 4 départements sur les 5 d’alors, et dont l’exportation s’élevait à 7millions 400 000 régimes en 1947, chutera t-elle de façon vertigineuse, après trois ans de gabegie des politiciens-parasites proches du gouvernement de Dumarsais Estimé, puis disparaîtra en 1956, dans l’indifférence du bord de mer et des propriétaires des nouveaux hôtels de luxe. Sous le règne des Duvalier père et fils, entre 60 et 72, 180 000 paysans caféiculteurs perdirent la moitié de leurs revenus au profit de 25 exportateurs et d’un millier de spéculateurs. La saignée s’était drôlement renforcée avec le régime de « la classe », grand défenseur « des braves paysans de l’arrière-pays ». Paysans massacrés à tours de bras dans la Forêt des Pins, dans l’Artibonite, dans le Sud’Est, à La Tramblay (Croix-des-Bouquets), à Cazale, pour ne citer que ces régions-là. 4- Endurance paysanne et multiples saignées Mais, nos paysans entêtés continuèrent à produire, à faire bouillir la marmite nationale contre vents et marées. Pendant que les profits du café, du cacao, du sisal et du sucre alimentaient les banques étrangères, les gouvernements haïtiens cherchaient avec une bougie dans le noir, les investissements étrangers. Alors, des emprunts s’ajoutèrent aux emprunts pendant que la liste des produits d’importation s’allongeait. Et comme les grands patrons estimèrent que tout cela n’était pas suffisant, qu’à l’entêtement des campagnards venait s’ajouter -O misère- celui de nombreux urbains, l’Organisation des Nations Unies (ONU) découvrit dans les années soixante, qu’il fallait alphabétiser l’Afrique. Après la saignée des bras, s’amorça donc celle des cerveaux. En nombre imposant, les professeurs haïtiens abandonnèrent le pays. Même si on en était encore à plus de 80% d’analphabètes chez nous, plus précisément 89.5% au début des années soixante dans le milieu rural. Comble d’ironie, aujourd’hui, le taux d’alphabétisation est plus élevé en République populaire du Congo qu’en Haïti. Et comme l’atmosphère de terreur duvaliériste se faisait invivable, des industriels, des professionnels, des intellectuels d’horizons divers, par brassée, abandonnèrent le pays durant l’ère macoute, laissant notre société orpheline de guide intellectuel, de modèle et de cadres. Puis vint la chasse aux communistes, aux révolutionnaires, aux patriotes, pour tenter d’annuler toute possibilité d’émergence d’une nouvelle société haïtienne. L’année 1969 restera à jamais gravée dans la mémoire des révolutionnaires haïtiens. Le sang des JUSTES coula à flots, au nom de la zombification de tout un peuple. Une saignée, sans précédent dans l’histoire de notre peuple ! Aucune « grande puissance démocratique » n’a élevé la voix face à ces crimes sans nom. Peut-être qu’à l’époque, Les reporters n’avaient pas encore franchi les frontières !!!! 5- Les vampires à l’ère de baby doc Et sans perdre de temps, le régime duvaliériste inaugura une autre saignée, au sens propre, celle de la marchandise humaine, à partir de 1971. Du sang pour les hôpitaux américains à US$3 le litre. N’est-ce pas le prix MM. Chacal Cambronne, Labay et consorts ? En effet, pour quelques dollars de plus pour la nourriture familiale -le salaire gagné dans la confection des balles de ping pong de la sous-traitance étant si dérisoire et le chômage tapant si fort- beaucoup de pauvres acceptèrent de se faire « vampiriser » dans les laboratoires de Hemo Carribean sous le régime de baby doc ; en sus, les vautours se pourvoyaient en cadavres qui partaient vers les Universités étrangères. Juteux racket ! Et pendant que les jouisseurs jouissaient, l’atmosphère devint si empuantie, la misère si insupportable pour les grandes majorités, que les premiers « KANTE » firent voile avec leurs premières cargaisons humaines vers le Nord. La nouvelle saignée emporta les premiers boat-people haïtiens. Le monde entier choqué, découvrit -ô scandale- les cadavres de CAYO LOBOS (YON TANDRES POU YO !) en 1980. Pendant que la saignée intensive des cerveaux, continuait à alimenter les grandes villes occidentales : New-York, Boston, Montréal, Ottawa, Paris, etc, que nos ouvriers qualifiés construisaient les hôtels partout dans la Caraïbe, et que nos braceros enrichissaient l’économie dominicaine. Quel est le coût de ce drainage en termes d’investissements perdus pour la société haïtienne ? Qui a calculé le coût de la formation d’un ingénieur, d’un médecin, d’un professeur, d’un cordonnier, d’un plombier, d’un maçon, d’un agriculteur expérimenté ? Combien de milliards de subventions donnons-nous en cadeau aux pays riches, aux français, aux américains, aux canadiens… et autres voisins? Qui a calculé le coût pour ce pays de ne pas pouvoir compter sur des centaines de cadres formés -à la sueur des paysans et autres travailleurs- si indispensables à la bonne marche de nos diverses institutions nationales, alors qu’on parle à tort et à travers de manque de ressources et qu’après en avoir offert si généreusement aux puissants, nous importons des étrangers -dont un bon nombre d’incapables et d’arrogants- à coups de millions de dollars américains ? Jusques à quand Eternel ? dirait le poète Carl Brouard. Pendant ce temps, l’Etat laissait dépérir la campagne, lui refusant l’essentiel, pour l’offrir gracieusement aux ONG et autres missionnaires-pillards, sous prétexte « d’aide humanitaire »; Les « élites » faisaient ainsi l’économie de toutes les conditions indispensables à la création de richesses, à la prospérité et au bien-être de toute une nation, encourageant avec cynisme et désinvolture, l’exode rural, la multiplication des bidonvilles, le chômage massif et le désespoir. Puis, les forces d’argent toujours plus rapaces, toujours plus cupides jamais rassasiées, exigèrent et obtinrent la tête de la race porcine haïtienne. Plus d’un million et demi de cochons créoles furent exterminés durant les années 1981-1982, juste pour donner un coup de pouce à l’exode rural, assurer un marché de plus pour le son de blé américain et plus de bras à bon marché pour la sous-traitance. Selon la Banque mondiale, 83% des cadres haïtiens travaillent à l’étranger. Elle ne sait sûrement pas pourquoi ! Elle pourra toujours commanditer une étude, pour en savoir plus. Comme d’habitude ! Puisque, pauvre Banque Mondiale, elle n’est pour rien dans les politiques économiques qui nous appauvrissent, comme l’ouverture à deux battants de notre commerce extérieur depuis 1986 ! Pourtant, le drainage sans miséricorde d’une part consistante des revenus du monde rural vers les nantis des villes et les puissances étrangères et l’abandon du monde paysan à son sort, explique la tragédie du jour. La maigreur de l’un, alimente l’obésité de l’autre. C’est dans cette même logique que le système capitaliste peut offrir au monde d’aujourd’hui, de l’inédit : 85 familles détenant la moitié de la richesse de la planète. Et ce n’est pas un mauvais rêve. C’EST UNE CRUELLE RÉALITÉ ! Les quelques éclaircies de l’histoire économique d’Haïti, n’ont pas encore pu modifier le cours de notre Histoire. Et la saignée continue. Les « élites politiques et économiques » locales ainsi que leurs tuteurs étrangers, refusent obstinément de laisser l’économie haïtienne s’affranchir des servitudes qui la détruisent. Mais la lutte continue, bruyante ou silencieuse, même si les forces revendicatives internes n’ont pas encore trouvé les voies et moyens de faire aboutir leurs revendications fondamentales, d’une société plus prospère, plus solidaire, plus fraternelle. Mais, comme nous l’ont enseigné nos ancêtres, il importe de ne jamais baisser les bras, de ne jamais renoncer. Il faut s’organiser encore et encore, pour mener sur les fronts économique, politique, culturel et idéologique, les nécessaires combats devant nous affranchir d’une trop longue servitude.