Les résultats du bac 2009, l’arbre qui est incapable de cacher la forêt

Le Nouvelliste
29 oct. 2014 — Lecture : 5 min.
Le tollé ou les débats sur le faible taux de réussite sont faux Le taux de réussite au bac de l'année 2009, estimé à 23,42 % a révolté une bonne partie de l’opinion publique. Cette situation déplorable est plus que traumatisante pour les ménages pauvres ou très peu fortunés qui ont consenti des sacrifices énormes pour assurer les six années de scolarité du cycle secondaire de leurs enfants. Depuis presque deux semaines les commentaires fusent de toutes parts. Indirectement les dommages collatéraux sont lourds : les locaux et les installations de plusieurs écoles ont été saccagés. Et on déplore la mort par balle d’un candidat au bac. Des articles de journaux dénoncent cette calamité nationale. Celui de Pierre Josué AGENOR dans Le Nouvelliste du 12 août a attiré notre attention. Le mal est passé au peigne fin : désintéressement des apprenants, démission des parents, déficit d’effectif, crise de modèle, déficit de professionnalisme des enseignants, etc. Nous tirons deux constats dans cet article de Monsieur Josué Agénor qui, nous le rappelons, est un enseignant. Le premier constat c’est l’acceptation aveugle des résultats sans les questionner. Personne n’interroge leur fiabilité, tout le monde admet que les 23 % traduisent la réalité du système. Deuxième constat, la petite exception des écoles congréganistes : la formation qui y est donnée est de bonne qualité. Nous citons ici le texte de l’auteur. Tous ceux qui observent avec attention le quotidien socioéconomique et culturel du pays, depuis au moins une décennie, ne se retrouvent pas dans les deux affirmations citées plus haut. Il y a une autre part de la vérité qui se trouve ailleurs. Et c’est cette part-là que nous voulons expliquer dans les paragraphes qui suivent. Le taux de réussite réel est grandement plus faible Le niveau des résultats présenté par les autorités du MENFP et accepté par tous est une grande tromperie. Ce taux de 23 % est là pour justifier les millions de gourdes investies par le Trésor public dans l’entretien du système éducatif (établissements scolaires, salaires des administratifs et des enseignants, matériels didactiques et organisation des évaluations, etc.). Le niveau de réussite est tout autre et tout le monde le sait. Quatre accélérateurs font gonfler artificiellement le taux de réussite au baccalauréat. Le premier prend corps avec les surveillants dans les salles d’examen. Le bon surveillant haïtien ne surveille pas les triches et les tricheurs mais les inspecteurs qui chassent la tricherie. Ils facilitent la communication entre le candidat et l'extérieur. Ces surveillants, quand ils sont questionnés sur leurs forfaits, donnent deux explications : « je ne veux pas être agressé en quittant le siège d’examen ! » ou « ..timoun yo se pipit pèp la ou pa dwe bloke yo, paran yo paka peye de fwa.. ». Le deuxième accélérateur est constitué par les correcteurs. Des copies qui récitent le notre père ou qui racontent les misères de la famille reçoivent des notes de passage et certaines fois très rondelettes. Ces correcteurs révolutionnaires organisent donc une correction Robin des bois. « Il faut sauver les fils du peuple, la copie est mauvaise et nulle mais il faut éviter au candidat une nouvelle année dans la même classe ». Un troisième accélérateur c’est le système lui-même, au moment de la publication des résultats, qui pêche ou récupère les notes proches de 5 (la moyenne). La question est politique cela peut coûter le poste ou le pouvoir. Ce repêchage politique fait gonfler le taux de réussite. Le dernier accélérateur est la réalité du marché des examens officiels qui existe dans le pays. Le jour même des épreuves du bac (ou la veille), elles sont vendues comme de petits pains. Il est donc aisé de dire que, sans l’aide des surveillants et des correcteurs justiciers et robin des bois, sans la politique de réparation sociale ( qui ne dit pas son nom) de certaines autorités en repêchant les candidats en dessous de la moyenne exigée et sans l’accès payant aux épreuves avant ou pendant l’examen, le taux de réussite ne dépasserait pas les 2%. Le produit de l’école haïtienne d’aujourd’hui est de très mauvaise qualité Depuis quelques années, nous constatons que les produits de l’école haïtienne (lycée, écoles privées et congréganistes) sont incapables de refaire ce que leurs aînés ont fait. Actuellement, posséder le bac ne veut pas dire que le détenteur maîtrise la lecture et l’écriture. Nos bacheliers ne peuvent plus rédiger et leur expression orale n’est pas fameuse. Dire que la chose éducative se passe mieux dans les écoles congréganistes est un exercice assez osé si l’on mesure la performance intellectuelle de nos jeunes diplômés en immersion. Le jeune médecin haïtien est incapable de tenir un débat intellectuel digne de son titre de docteur. Allez dans leur clinique, discutez avec eux et vous verrez par vous-mêmes. Qui n’a pas de frisson dans le dos en écoutant un jeune avocat en pleine plaidoirie dans nos tribunaux. Vous avez déjà débattu avec un jeune agronome, avec un bac + 5, la chose est compliquée ! Allez dans nos institutions publiques ou privées, abordez nos jeunes administratifs (gestionnaires, économistes, ethnologues, etc.) vous verrez la profondeur du mal du système éducatif haïtien. Il ne s’agit pas, comme certains le pensent, d’une différence de qualité entre les petites écoles et les grandes, mais plutôt d’un système en sursis qui ne peut plus livrer un meilleur produit : un citoyen en harmonie avec la modernité, le savoir et l’excellence. Entre le collège congréganiste et le collège Cacique Caonabo ou Maranatha, il n’y a qu’une différence profonde : les conditions d’hébergement et la discipline des enseignants. Ces derniers sont contraints d’être présents et l’ombre seigneuriale du frère directeur est chargée d’engendrer la paix dans la cour et dans les salles. Mais le matériel humain est le même : c’est le même enseignant qui passe du Cacique Caonabo ou du lycée Pétion aux collèges Canado-Haïtien, Saint-Louis et Sainte Thérèse. Il faut donc chercher et traiter le mal ailleurs. Un système avec des instituteurs qui ne savent pas forcément lire et écrire, avec un secondaire dans lequel s’affairent des pseudo-enseignants, avec une université ou certaines fois l’enseignant est détenteur strict du même niveau de diplôme pour lequel il prépare ses étudiants, ne peut donner qu’un produit de très mauvaise qualité. Et cela au détriment du développement humain et socioéconomique du pays. Pierre Jorès MERAT Enseignant/Géographe UEH/ENS