Penser la sécurité alimentaire par le droit

Me Uel Davidson A.

Me Uel Davidson A. Olivier Depuis plus de deux décennies, la sécurité alimentaire est devenue un sujet d’actualité et retient l’attention des gouvernements, de la société et de la communauté internationale. Elle soulève les débats les plus osés et occupe une place prépondérante dans les agendas internationaux. De nos jours, il est un fait certain que nourrir tous les êtres humains, à tout moment, avec une alimentation suffisante et saine axée sur une variété alimentaire devient un défi crucial dans le monde. Les États prennent de plus en plus d’engagements pour combattre la faim et se regroupent pour trouver les solutions adéquates à la sous-alimentation. Définition de la sécurité alimentaire Apparue dans les années 70, la première conceptualisation de la sécurité alimentaire a résulté des circonstances défavorables et malheureuses de la sécheresse dévastatrice au Sahel (en 1973) suivie d’une crise alimentaire mondiale (en 1974). À cette époque, la sécurité alimentaire visait des situations ponctuelles d’aide alimentaire en période de famine. C’est en 1996 que les États, sous les auspices de la FAO, se sont entendus pour (re)définir le concept. À cet effet, « la sécurité alimentaire est assurée quand toutes les personnes, en tout temps, ont un accès physique et économique à une alimentation suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins nutritionnels et leurs préférences alimentaires pour leur permettre de mener une vie saine et active » . Cette définition a des implications pratiques pour l’analyse de la sécurité alimentaire car elle a fait ressortir les quatre composantes suivantes : 1) la disponibilité des produits alimentaires ; 2) la stabilité de l’approvisionnement ; 3) l’accessibilité physique et économique ; 4) la consommation des denrées saines, suffisantes, nutritives et culturellement acceptables. La situation alimentaire mondiale On estime à plus de 892 millions le nombre d’individus frappés par la faim et la sous-alimentation dans le monde . Parallèlement, près d’un milliard de personnes sont frappées par l’obésité dans le monde. Plus de la moitié de la population rurale vit dans l’insécurité alimentaire dans le monde. Et qui pis est, les cultivateurs sont les premiers concernés par les problèmes de la faim et de la sous-alimentation en dépit du fait qu’ils sont producteurs des denrées alimentaires. Constat : le monde dans lequel nous vivons est déséquilibré sur le plan alimentaire. D’un côté, c’est le gaspillage; de l’autre, c’est la pénurie alimentaire. En d’autres termes, certaines assiettes sont trop pleines, d’autres sont vides. Ensuite, pendant longtemps, la sécurité alimentaire a été étrangère aux juristes. Les débats ont été axés sur la technicité agronomique et/ ou économique pour contrer les problèmes alimentaires. Toutefois, vu la défaillance des sciences dites techniques dans le domaine alimentaire, les juristes réclament leur place et veulent dire le mot du droit pour rééquilibrer le débat sur la situation alimentaire dans le monde. La situation alimentaire en Haïti Selon les récentes données de la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA), il y a près de 3 millions de personnes qui vivent dans l’insécurité alimentaire en Haïti. Et qui pis est, les conditions de base pour assurer une alimentation stable, durable, nutritive et saine font défaut dans le pays. En ce sens, nous pouvons citer les menaces permanentes de risques naturels qui affectent gravement le pays, la hausse des prix du pétrole, le chômage et la pauvreté extrême qui tenaillent une bonne partie de la population, où l’instabilité politique, les mauvaises pratiques agricoles, l’insécurité foncière et le vide juridique dans le domaine alimentaire sont autant de facteurs qui accélèrent l’insécurité alimentaire en Haïti. Problématique juridique de la sécurité alimentaire L’insécurité alimentaire a un lien étroit avec l’absence de normes juridiques devant réguler le domaine. En Haïti, sur le plan juridique, le problème alimentaire tire sa source dans l’inexistence de règles de droit spécifiques au secteur. Ce qui crée un vide juridique qui s’explique par un défaut de recours judiciaire contre la violation du droit à l’alimentation et de la sécurité alimentaire au niveau national. Approche juridique de la sécurité alimentaire Comme l’a souligné professeur François Collart Dutilleul : « C’est au droit qu’est confié la grammaire du lien social et c’est aux juristes qu’il revient de mettre les préoccupations du monde dans des formes civiles et donc citoyennes, dans un langage qui a une légitimité démocratique et qui est porteur de valeurs d’intérêt général communes à tous.» En ce sens, le droit peut être un outil de diagnostic pour la sécurité alimentaire. Car il a la capacité de «juridiciser» les faits sociaux et de les réguler. En un mot, en matière de sécurité alimentaire, le droit peut créer les conditions juridiques nécessaires pour revendiquer le droit à l’alimentation en dotant les citoyens d’outils légaux adéquats à la réalité. Pour ce faire, il faut mettre le droit au service de la sécurité alimentaire. Conclusion L’alimentation est vitale et élémentaire pour chaque individu. Combattre la faim sur son territoire et nourrir sa population, tel devrait être l’objectif premier de chaque État. Car, sans une sécurité alimentaire durable, toute perspective sociale et politique est hypothétique et vaine. Pour répondre aux exigences de l’heure, en matière alimentaire en Haïti, les autorités doivent doter le pays d’un cadre légal sur le droit à l’alimentation et la sécurité alimentaire; renforcer les institutions travaillant dans le domaine agricole et alimentaire; relancer la production nationale en se basant sur l’agriculture familiale; mettre en place un système de protection sociale pour supporter les personnes les plus vulnérables. Pour y arriver, il faut une manifestation de la volonté politique, une vaste campagne de sensibilisation et de vulgarisation à la sécurité alimentaire dans tout le pays et enfin une augmentation du budget national pour le secteur agricole. « L’alimentaire est élémentaire pour chaque individu. » Bonne célébration de la Journée Mondiale de l’Alimentation!!!