Livres/Histoire du style musical haïtien

Une œuvre capitale et incontournable de Claude Dauphin

Publié le 2014-09-09 | Le Nouvelliste

Culture -

La musique, cet héritage sacré d’Appolon d’Euterpe, d’Orphée et de ces deux divinités vaudoues dont nous oublions les noms, nous interpelle et nous intéresse tous. Il faut être franchement hostile et forcené comme un André Breton pour prétendre que c’est un ensemble de bruits qui coûtent cher; la jalousie de l’homme de lettres envers ce domaine fédérateur à large audience était peut-être en cause. Encore que certaines expériences concrètes et «bruitistes», aléatoires ou stochastiques, ultramodernes, auront pu lui donner raison à l’époque; à côté bien sûr des cacophonies rythmées et du vacarme de genres populaires modernes. Oui, de tous les arts, la musique est celui qui bénéficie du plus grand suffrage. Elle chemine avec les hommes de leur naissance à leur mort et jalonne les étapes, les évènements et les souvenirs importants de la vie. Elle intrigue, déchaîne l’enthousiasme et les passions. Elle divise l’opinion, partageant le public en partisans et adversaires enragés. Ainsi donc, tout naturellement, elle suscite des vocations pour en faire la chronique, la décrire, l’exalter, la critiquer, la défendre… ou la dénigrer. À cet effet, nombreux sont ceux qui prennent la parole ou la plume pour opiner avec plus au moins de sérieux, de qualification. Avec un talent véritable, naïveté, partisannerie ou incompétence déclarée. Avec lucidité ou folle témérité. On en vient à distinguer deux catégories d’exégètes: -Les musicographes: musiciens éduqués, mélomanes au bon goût cultivés, simples amateurs, qui écrivent sur la musique, son histoire et les musiciens (interprètes et compositeurs). La musicographie se définit comme étant une écriture, un discours critique sur la musique et la description des œuvres musicales (cf: Le petit Robert 2014). -Les musicologues: C’est la catégorie sénior. La musicologie est différente, plus sérieuse. C’est une science; elle est en effet la science de la théorie de l’esthétique et de l’histoire de la musique (cf idem-2014). Elle se ramifie en plusieurs disciplines et matières spécialisées, secondaires. Le musicologue est donc celui qui a étudié cette science dans un institut de musicologie. La musicologie est nettement plus vaste et différente des simples ‘’cours d’appréciation musicale’’ qui font illusion à l’esprit des profanes naïfs et ambitieux. Claude Dauphin est musicologue général et ethnomusicologue, théoricien et historien des pédagogies musicales; il est professeur associé au département de musique de l’université du Québec à Montréal. Claude Dauphin est le premier musicologue d’origine haïtienne, qualifié et diplômé, dont nous avons entendu parler dans notre jeunesse. Son article «Aux sources d’un musical géographique: ‘’Latibonit de Gérald Merceron’’ (1979), reproduit par ‘’Le Nouvelliste’’, nous l’avait révélé et fait des vagues dans le milieu culturel local. Le compositeur et critique en question était intrigué, médusé et un peu dépité: jusqu’ici, il se prenait pour la plus haute instance haïtienne en matière d’opinion musicale ; nous pouvons en témoigner. Oublions cet épisode, et constatons avec plaisir que la famille des musicologues haïtiens- ou d’origine haïtienne- s’est agrandie avec: Guerdés Fleurant, et ses thèses sur les rythmes du vaudou (en anglais malheureusement) ; Amos Coulanges, guitariste vivant en France; Marie-Maud Thomas Boisette, pianiste haïtienne et pédagogue vivant en Allemagne depuis 1958, dont la thèse analysait le ‘’Requiem’’ de Fauré. Charles Dessalines, saxophoniste et docteur en musique (Ph. D.) est-il musicologue ? Claude Carré est chercheur en musicologie. Pour en venir enfin au sujet qui nous intéresse, après ce long mais nécessaire préambule et mise au point; nous disons que le livre de Claude Dauphin aborde un tournant sérieux dans l’histoire, l’historiographie et l’analyse du fait musical haïtien. Ne tombons pas dans le panégyrique et le dithyrambe pour autant; ne faisons pas table rase du passé: il y a eu des précédents. Claude Dauphin reconnaît toutes ses dettes envers ses aînés tels les documentalistes sérieux Félix Hérissé et le docteur Louis Maximilien médecin-ethnologue. Il cite largement dans ses exposés les opinions de remarquables musiciens- musicographes comme Franck Lassègue et Constantin Dumervé. Il mentionne Ferrère Laguerre. Ne négligeons pas les apports des musicographes non-musiciens, braves amoureux de la musique, qui ont travaillé avec mérite sur la question malgré leurs lacunes théoriques, sémiologiques et la pauvreté de leur lexique musical. L’essai magnifique de Claude Dauphin surclasse ses prédécesseurs par la rigueur de l’observation scientifique, la méthodologie sérieuse, la précision des analyses, la stratégie et la progression de la pensée pour atteindre ses objectifs. Bref, il conjugue et articule la discipline, les connaissances et la logique inhérentes au métier de musicologue. En évitant de se perdre dans un luxe de détails, l’auteur nous fait traverser magistralement les étapes essentielles qui aboutissent à la définition et l’évolution du style musical haïtien. Il le fait en dix remarquables chapitres : 1) composantes ethniques et culturelles (archéologie du style) ; 2) la musique du vaudou; 3) l’organologie: étude technique des instruments coutumiers ; 4) le conte chanté; 5) la musique populaire urbaine; 6) la créolisation du répertoire français; 7) la musique officielle; 8) les espaces du concert; 9) musique classique et musique savante; 10) l’école nationale de composition musicale. Il faut compter, pour la conclusion, avec un chapitre annexe intitulé : la musique haïtienne à l’ère post-moderne. Il est suivi d’un précieux lexique des termes musicaux, d’une liste bibliographique, d’une liste des abréviations, d’un index de légendes et crédits pour les photos. Essai autant qu’œuvre historique, ce livre est une heureuse, voire excellente conjonction des qualités exigées du domaine, selon les grilles épistémologiques et éthiques consacrées, établies: souci de la chronologie; bonne documentation écrite, parfois orale; attitude et sens critique –distance pour mieux dire- par rapport aux sources; épreuve par comparaison et recoupement; intelligence des faits et de leurs causes; impartialité, impersonnalité, refus des jugements sans appel; sagesse donc, mais lucidité malgré tout (lire son point de vue sur les ‘’Musiques du monde’’ face à l’avant-garde occidentale). Découvertes Cet ouvrage nous a apporté des lumières nouvelles, des révélations sur les compositeurs, leurs parcours académique réel et leurs zones d’ombre: Ainsi, nous avons appris que Justin Élie a plutôt travaillé en privé avec de grands professeurs du conservatoire de Paris, en guise d’une fréquentation régulière de l’institution. Les orchestrations définitives de ses œuvres ont été réalisées par son collègue Charles Roberts. Nous n’aurions jamais pensé que le fantasque et facétieux GIFRANTS (cousin de Boulo Valcourt) avait autant d’importance. Il était à notre avis un simple chansonnier, s’entêtant bizarrement à ne pas cultiver sa faible voix, obstacle à sa popularité. Paradoxalement, il développait des compétences d’arrangeur. Nous l’avions sous-estimé : GIFRANTS, tenez-vous bien, est un compositeur nationaliste de la ‘’Nouvelle ère’’, avec des œuvres de musique de chambre et pour orchestre. Partageant l’enthousiasme du musicologue, nous faisons la connaissance de deux autres jeunes compositeurs de la ‘’Nouvelle ère’’: le néoromantique David Bontemps et l’intrépide, moderne et avant-gardiste, Daniel Bernard Roumain, musiciens de grand avenir. À la fois vrai et cocasse, l’ethnomusicologue nous a amusés en nous apprenant ce que l’organe sexuel mâle, en créole, doit à la tribu africaine des OZOS (pas de liaison s.v.p. ; Ti-Paris dirait : «Ay ! pa repete !») En conclusion, nous affirmons que cette œuvre est capitale et incontournable pour les musiciens, chercheurs et chroniqueurs. Sans obséquiosité, déférence extrême ou baisemain, il faut reconnaître et accepter l’autorité, la respecter. Honneurs et respects ! Remarque: Les paroles créoles du Nibo de Ludovic Lamothe, «Banda Gede Nibo», traduites en français par ‘’Bandes de Gede Nibo», ne font-elles pas plutôt référence à la danse dite ‘’banda’’, associée à ce lwa gede ? Roland Léonard

«Histoire du style musical d’Haïti» par Claude Dauphin- Mémoire d’encrier, 372 pages».

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