Coup d’œil sur l’Académie du créole haïtien

L’entrée de Dany Laferrière à l’Académie française en décembre 2013 a, aux yeux de certains hommes de lettres, politiques et profanes, grandement contribué à alimenter le débat sur le devenir de la langue créole. L’année 2014 a mis le cap sur les travaux de mise en place de l’Académie du créole et la nécessité de produire plus que jamais dans la langue maternelle pour une plus grande vulgarisation et valorisation. Le professeur Renaud Govain fait le point.

Publié le 2014-09-04 | Le Nouvelliste

Culture -

Le Nouvelliste (L.N) : Renaud Govain, vous êtes linguiste et détenteur d’un doctorat en sciences du langage. Quelle est votre point de vue sur la formation de l'Académie du créole haïtien ? Renaud Govain (R.G) : L’Académie du créole haïtien est une institution qui est créée dans le cadre de la Constitution haïtienne de 1987 amendée. De ce point de vue, il s’agit d’une institution dont les bases juridico-légales sont enfouies dans les entrailles de la mère des lois haïtiennes. Mais sa création n’a rien d’original dans la mesure où d’autres peuples, notamment la France, l’Italie et l’Espagne, ont établi aussi, chacun, depuis plusieurs siècles déjà, une académie en vue de contribuer à la standardisation de la langue de chacun de ces pays. C’est que le français, l’italien ou l’espagnol ont connu des moments de tâtonnement notamment par rapport au latin (entendez par là le latin vulgaire qui s’est dialectalisé et le latin classique, mais aussi par rapport à des dialectes issus aussi du latin) comme celui que vit le créole haïtien notamment par rapport au français et à d’autres langues tels l’anglais et l’espagnol qui l’influencent énormément comme je l’ai montré dans mon livre « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol ». La volonté des constituants de 1987 d’inscrire dans la Constitution la création d’une académie du créole participe de cette volonté de voir le créole bénéficier des mêmes regards et égards que le français sans se poser la question de savoir si la création de cette institution serait vraiment de nature à participer à la valorisation du créole. L.N : Pensez-vous que le pays a vraiment besoin d'une académie ou en quoi la formation de l'Académie peut-elle contribuer à valoriser la langue créole ? R.G : L’institution en soi peut être considérée comme une coquille vide. Peut-elle servir à valoriser la langue ? Cela dépend du mode de gouvernance qu’on va lui assigner. Mais de quelle action de valorisation le créole a-t-il besoin ? Qui sont ceux qui vont s’atteler à la faire fonctionner ? Quelles vont être les lignes d’actions de l’institution ? Quelle originalité va-t-elle se tailler par rapport aux résultats des expériences de fonctionnement d’académies que nous venons d’évoquer ? Mon souci à ce niveau est que, dans les milieux les plus sensibilisés, on parle souvent de promotion du créole quand on évoque l’idée de l’académie. Et, quand on analyse, les actions de promotion posées ou envisages, elles renvoient davantage au socioculturel, voire parfois au folklorique, qu’à la description de la langue, c’est-à-dire des travaux de réflexion qui ont pour but de décrire les mécanismes ‘naturels’ de fonctionnement de la langue. Evidemment, l’institution n’étant pas encore mise en place, cela ne peut pas constituer une critique. Mais les actions posées dans le cadre des préparatifs de la fête donnent souvent une idée de la manière dont la fête se déroulera. Toujours est-il, qu'on peut parfois se tromper. Des académiciens sans salaire… L.N : L'article 19 de la loi sur la création de l'Académie stipule que l’« Académicien » est un titre honorifique. Partagez-vous ce point de vue ? R.G. : Oui et non. Oui, parce que le fait que les « académiciens » ne perçoivent pas de salaire pourrait faire que sont intéressés à le devenir des gens qui sont vraiment intéressés aux travaux sur la description de la langue et aux activités pratiques et techniques qui lui permettront de prendre la vraie place qu’elle mérite dans la société haïtienne. En un mot, les académiciens seraient, à ce moment-là, des techniciens qui s’attèlent à un travail désintéressé concernant la langue qui unit 100% des Haïtiens. Non, parce que les « académiciens » seront tous des salariés, des fonctionnaires d’une autre administration, ce qui peut occasionner qu’ils n’aient pas le temps nécessaire de s’occuper des activités qui vont être proprement les leurs. Ainsi, ils ne s’occuperont des travaux de l’académie que lorsqu’ils n’auront plus d’activités dans le cadre de leurs activités formelles. Celles du fonctionnement de l’académie seront alors reléguées au second plan. L.N : Quel est votre regard sur la question de l'âge de 40 ans requis (à l'art. 20) pour être admis à l’académie? Il peut y avoir des jeunes qui ont beaucoup travaillé sur la langue créole et qui n'ont pas encore 40 ans, les diplômés de la Faculté de linguistique appliquée par exemple et/ou de toutes autres facultés des sciences humaines? L'âge ne constitue-t-il pas un accroc, dans ce cas ? R.G. : L’âge requis pour être membre de l’académie me semble bien raisonnable. 40 ans bien à propos. Au contraire, on pourrait même, de mon humble avis, le mettre à 50 ans. Les membres de l’institution sont choisis ad vitam aeternam. À moins qu’ils viennent à être condamnés à des peines afflictives et infâmantes tandis qu’ils sont « académiciens ». On dit aussi que l’âge amène la sagesse. Et être académicien pourrait être considéré comme une forme de récompense et/ou reconnaissance des travaux que la personne en question mène autour du créole et qui rendent de grands services à la langue, et que ces travaux sont reconnus en tant que tels. Ce qui revient à dire qu’être diplômé d’une fac ne suffit pas, à mon sens. Aussi les 40 ans accomplis requis ne représenteraient pas, pour moi, un quelconque accroc. « Tout le monde ne peut pas être académicien » L.N : Quel est l'avenir de cette académie selon vous ? R.G. : Je ne pronostiquerai pas sur l’avenir de l’institution dans la mesure où le bon ou le mauvais travail qu’elle pourrait être amenée à réaliser ne dépend pas du nom qu’on lui donne ou de tel ou tel membre en particulier. Cela dépendra uniquement de la qualité de la gouvernance qu’on lui donnera, de l’importance des projets qui seront réalisés dans son cadre de fonctionnement. Donc, l’avenir de l’académie est entre ses mains, entre les mains des « académiciens ». L.N : Vous n'êtes pas tenté par cette expérience? (devenir membre de l'académie) ? R.G. : Cette expérience ne me tente pas. Du moins pour le moment. Je peux toujours être utile à l’académie sans être académicien. C’est, du moins, ce que je pense. Mais cela dépendra du fait que les académiciens m’auront ou non accordé leur bénédiction. Et tout le monde ne peut pas être académicien non plus !

Réagir à cet article