Jeudi 29 septembre 2016









CULTURE

Jacob Lawrence

Liées par les arts : Haïti et l’Amérique noire, (2)

MÉMOIRE

Jacob Lawrence (1917-2000) est peut-être le peintre noir américain le plus célèbre du vingtième siècle. Il a acquis son renom par la production de séries narratives illustrant par exemple la migration des Noirs vers le Nord des États-Unis où les préjugés raciaux étaient moins marqués. La première de ses séries narratives, toutefois, était consacrée à Toussaint Louverture. Nous y reviendrons.


Gérald Alexis Jacob Lawrence est originaire du New Jersey. A l’âge de sept ans, suite à la séparation de ses parents, il est confié à une famille d’accueil en Pennsylvanie. C’est à 15 ans qu’il rejoint sa mère qui, entre-temps, s’était installée à Harlem. Il se rappelle que c’était un quartier plein d’activités de toutes sortes et où, un peu partout, dans les rues et dans des lieux de réunions, des hommes tenaient des discours sur des questions sociales. Il y avait dans les écoles et dans les bibliothèques des «negro history clubs» que fréquentaient jeunes et moins jeunes. C’est là qu’on parlait de Frederick Douglas, né esclave et qui devint l'un des plus célèbres abolitionnistes américains du XIX siècle. C’est dans ces clubs qu’il découvrit le courage et la détermination d’une femme comme Harriet Tubman, esclave évadée, féministe avant l’heure, qui consacra sa vie à la lutte contre le racisme et pour le droit de vote des femmes. C’est là aussi qu’on parlait de Toussaint Louverture. Son premier contact avec l’art fut dans un centre que fréquentaient les enfants après l’école en attendant le retour des parents du travail. Ayant peu d’intérêt pour les études classiques, il quitte l’école un an après son arrivée à New York. Par contre, le goût qu’il développe pour l’art le conduit à s’inscrire au Harlem Art Workshop. Il prend alors l’habitude de visiter les musées de la ville. Les bonnes dispositions dont il fait montre lui permettent d’obtenir une bourse à l’American Artist School de New York. Il reçoit son diplôme en 1939. C’est environ un an avant d’avoir achevé ses études que Jacob Lawrence réalise sa Série Toussaint Louverture. Il est alors âgé de 21 ans. Les clubs du quartier qu’il fréquentait ont fortement marqué son adolescence. Dans l’un des centres où il allait souvent, venaient, entre autres, la danseuse Katherine Dunham (on connait ses rapports avec Haïti) et le poète et écrivain Langston Hughes qui se lia d’.amitié avec Jacques Roumain lors d’un séjour en Haïti. Mais de là n’est pas venu son intérêt pour Haïti. C’est plutôt sous l’influence d’un de ces orateurs du quartier, un certain Mister Allen, qu’il a développé un goût pour l’histoire, particulièrement celle de la lutte des esclaves pour l’indépendance d’Haïti. Ce n’est pas le genre d’historie que l’on enseigne dans les écoles publiques des États-Unis. Il lui a donc fallu faire se propres recherches. Parmi ses sources, on peut citer l’édition américaine de 1863 du livre du Britanique John Relly Beard (1800-1876) sur Toussaint Louverture, ouvrage initialement publié à Londres en 1853. Selon les dires de Jacob Lawrence, les Haïtiens vivaient dans de pires conditions que celle des Noirs de New York et pourtant ils étaient parvenus à se libérer. Pourquoi alors les Noirs d’Amérique ne pourraient pas se libérer eux aussi de cet esclavage différent qui leur était impose? Il avouait ne pas savoir comment le faire puisqu’il n’était qu’un simple artiste mais il voulait faire sa part, si petite soit-elle. L’histoire a prouvé que sa part, il l’a faite par son art. Sa peinture, généralement parlant, a été marquée par ce contenu social qui prévalait dans l’art américain de l’époque. Son intérêt pour l’histoire, par ailleurs, l’a poussé vers une peinture narrative. La particularité de ses créations, c’est sa manière de travailler des séries dans lesquelles chaque tableau a son autonomie propre mais, pris dans un ensemble, ils sont chacun, comme les vers d’un poème ou les notes d’une composition musicale, les éléments d’un ensemble cohérent qui doit être apprécié dans un ordre précis. C’est ce que l’on trouve aussi dans la série historique de Rose-Marie Desruisseau. Le style de Lawrence ne s’embarrasse par d’une quête de réalisme. Il dénote une nette influence du cubisme qui, il le savait, est né de la découverte des arts de l’Afrique. Il privilégie les formes plates, souvent anguleuses qui se côtoient, et les couleurs fortes aux contours nets. De tels choix confèrent à ses tableaux une certaine allure abstraite et des effets visuels forts. Ils visent aussi, en supprimant l’illusion d’espace, les effets de clair-obscur, les effets de texture, a mieux capter l’attention du spectateur sur l’histoire elle-même et donc sur le message qu’il veut y inscrire. La Série Toussaint Louverture est faite de 41 tableaux de petites dimensions réalisés à la tempera, une peinture dont le liant est une émulsion à basse de jaune d’œufs. L’histoire commence avec la découverte de l’île par Christophe Colomb mais dès le sixième tableau, La naissance de Toussaint Louverture, le héros entre en jeu et on le suit jusqu’à son exil en France pour être emprisonné au Fort de Joux, «la pire punition qui pouvait lui être imposée», disait Lawrence. La série se termine alors par le couronnement de Dessalines, empereur. En 1939, lors de l’exposition de la série dans sa totalité au musée de Baltimore, l’ambassadeur haïtien de l’époque, fortement impressionné, exprimait le souhait que son gouvernement acquière l’ensemble de manière à le présenter au pavillon d’Haïti à l’Exposition Universelle de 1939, et qu’il entre dans les collections du musée national à Port-au-Prince. Alain Locke, alors professeur de philosophie à Howard University de Washington DC avait mené les négociations qui malheureusement n’ont pas abouti, faute d’intérêt de la part de l’État haïtien. C’est regrettable en vérité, mais on peut se demander comment cette série aurait survécu au manque total de mesures de conservation qui prévalait dans le musée de l’époque. Note : En janvier 1991, une lithographie du portrait de Toussaint Louverture par Jacob Lawrence (tableau numéro 20 de la série) était exposé au MUPANAH dans le cadre d’une exposition mettant en relation la «Harlem Renaissance» et l’Indigénisme haïtien. (a suivre)











AUTEUR
Gérald Alexis

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