Vendredi 9 décembre 2016









ECONOMIE

Urgences haïtiennes : des idées pour la croissance

(En prélude à la parution prochaine de « La Péninsule Républicaine », Alin Louis Hall publie une série d’articles sur la croissance, le développement, la décentralisation et l’émergence.)


Selon la SFI, les besoins de financement en Haïti sont estimés à plus de 2,5 milliards de dollars. Les experts de ce membre du groupe de la Banque mondiale estiment que la moitié des petites et moyennes entreprises haïtiennes ont des besoins de financement qui ne sont pas satisfaits par les institutions financières.(1) A l’initiative de la Banque de la République d’Haïti, du 9 au 10 juin 2014, se sont reunies les plus hautes autorités monétaires du pays dans le cadre d’une conférence pour réfléchir sur la meilleure façon d’amorcer la relance du crédit au profit de la production nationale. Pendant ces deux jours, économistes, banquiers, experts nationaux et internationaux ont posé le problème de l’approfondissement financier. Pour célébrer son trente-cinquième anniversaire, le régulateur du système bancaire a choisi un pareil qui témoigne d’une volonté de saisir le taureau par les cornes. Le moins qu’on puisse dire est que l’initiative est plus que louable en elle-même. Une intuition semble indiquer que la BRH reconnaît qu’elle doit sortir de son cadre de référence traditionnel. Au-delà de la politique monétaire et de la gestion des devises, la banque des banques serait-elle en train de s’investir davantage dans l’incubation d’une nouvelle dynamique dans l’économie haïtienne ? En ce sens, la création du Bureau d’information sur le crédit (BIC) par la BRH parle éloquemment du rôle et de la direction que les membres du conseil d’administration veulent donner à cette institution. Alors, comment créer la croissance ? Comment apporter aux entreprises des moyens financiers pour qu’elles puissent se développer ? Dans quelle mesure le développement financier stimulerait-t-il un développement économiquement durable et, in extenso, la croissance? Intermédiation financière et développement financier Les premières analyses sur le lien finance-croissance privilégient le canal traditionnel de l’intermédiation financière. Dans un système financier dominé par les banques, il est important de mesurer leur apport à la croissance économique en tant qu’intermédiaires financiers. D’où les indicateurs suivants pour mesurer le niveau de développement de l’activité de l’intermédiation financière: 1) les actifs liquides du système financier en proportion du PIB sont un indicateur de profondeur financière et une mesure de la taille du secteur financier formel d'intermédiation financière au sens large par rapport à la taille de l'économie; 2) le ratio des crédits domestiques fournis par le secteur bancaire par rapport au PIB indique le rôle du secteur bancaire formel dans l’économie ; 3) et le crédit accordé au secteur privé par les banques commerciales et les autres institutions financières rapporté au PIB. Cet indicateur mesure l’efficacité de l'activité des intermédiaires financiers sous l'aspect de l'une de leurs fonctions principales : mobilisation de l'épargne vers les entrepreneurs. Cet indicateur, en excluant le crédit accordé au secteur public, présente d’une manière plus précise le rôle des banques dans la canalisation de l’épargne vers les investissements rentables. Ce dernier aspect rapproche les banques le plus du niveau de l'efficience, de la productivité du capital et, in extenso, de la croissance économique. En récapitulation, le ratio de liquidité tient compte des moyens de paiement disponibles dans l'économie. Pour jauger la profondeur de l’intermédiation financière et son efficacité, c’est-à-dire le rôle des banques dans le financement des activités économiques, le ratio de l’agrégat monétaire M3 au PIB, le ratio crédits domestiques fournis par le secteur bancaire par rapport au PIB et le ratio crédit accordé au secteur privé sur le PIB sont retenus et utilisés comme indicateurs du développement financier. Dans un contexte où les banques commerciales assurent la totalité des financements, la mesure de l’Indice du développement financier (IDF) est pertinente puisque cet indice traduit l’efficacité de la gestion de la liquidité bancaire, surtout en matière d’appréciation du risque de défaut. Soulignons toutefois que ces indicateurs présentent la faiblesse de ne pas prendre en compte le circuit informel pourtant très développé en Haïti. Néanmoins, il convient de reconnaître leur importance pour mesurer la profondeur financière et l'activité des intermédiaires financiers en Haïti. Une proportion importante de crédit privé dans le PIB indique une activité intense des banques. Dans les pays où la finance directe est inexistante, le crédit au secteur privé est un meilleur indicateur de développement financier. Parlant du système bancaire haïtien dans le cadre de cette conférence, les propos du gouverneur de la BRH doivent nous interpeller. Selon Charles Castel, « le système bancaire ne prête pas assez, quel que soit l'angle sous lequel on le compare à d’autres pays. Le crédit au secteur privé représente seulement 19% du PIB contre 31% pour les pays à faibles revenus et 48% pour les pays de l'Amérique latine et de la Caraïbe. Seulement 43 % des dépôts collectés par les banques sont convertis en prêts, alors que, dans la région de la Caraïbe, 65 % des dépôts bancaires, en moyenne, sont utilisés pour le crédit au secteur privé ». (2) Déjà, au début de l’année, l’économiste Kesner Pharel tirait la sonnette d’alarme. « Ce n’est pas normal pour un pays de la trempe d’Haïti de réaliser un PIB chiffré à 8 milliards de dollars américains seulement. Pourtant, le pays a une population évaluée à 10 millions d’habitants, dont 4 millions constituent la force active. Donc, une grande potentialité. Pourtant, la République dominicaine, qui compte aussi près de 10 millions d'habitants et une population active de 4 millions également, réalise un PIB de 60 milliards de dollars américains », se révolte l’économiste Kesner Pharel, qui a aussi présenté des chiffres relatifs à la Jamaïque, à titre de comparaison, qui réalise un PIB de 15 milliards de dollars américains alors que sa population active est nettement inférieure par rapport à celle d'Haïti. (3) Dans ce même ordre d’idées, les déclarations de Fritz Duroseau, membre du conseil et principal organisateur de cette conférence, méritent toute notre attention. Très critique à l'époque du modèle de crédit appliqué par les institutions financières haïtiennes, Fritz Duroseau persiste et signe. « Le modèle de crédit que le pays est en train d’appliquer depuis des années ne donne pas de résultat. Cette conférence doit nous permettre de voir comment le secteur financier haïtien, sans mettre à risque les dépôts faits dans les banques d’ici et de l’étranger, puisse prêter de l’argent à des projets productifs, capables de réduire notre dépendance.» Même analyse pour le gouverneur Castel qui touche la plaie du doigt. « Comme 60% de ce crédit est dirigé vers le commerce, la consommation et l'importation, il a contribué à aggraver notre déficit commercial et notre dépendance des flux de la diaspora et des aides officielles » (4), selon les propos recueillis par le journaliste Louis-Joseph Olivier. Vers un indice composite du développement financier en Haïti. Voir tableaux (1), (2), (3), et (4) .... Une simple analyse des deux premiers tableaux indique que le manque de corrélation entre l’augmentation des indices I (CSP/PIB), I (M3/PIB) et I (CSP/M3) en glissement annuel par rapport à un PIB stagnant entérine les conclusions du gouverneur de la BRH. Le crédit au secteur privé va exclusivement à l’importation et alimente le déficit commercial. Une référence non voilée à l’économie de rente dénoncée, il n’y a pas trop longtemps, par Fritz Jean, ancien gouverneur de la même institution. A titre de rappel, le ratio (M3/PIB) mesure le niveau de la profondeur financière tandis que le ratio (CSP/PIB) mesure la quantité de crédit engagé dans le secteur privé, par rapport à la taille de l’économie. A ces deux éléments, on pourrait ajouter les variables « Actifs bancaires » et « Banque ». La première indique l'importance des actifs des banques et institutions privées par rapport aux actifs bancaires totaux. Complémentaire au précédent, l'indicateur Banque, sensible à la taille et à l'étendue des services bancaires auprès des entreprises et des ménages, représente la somme des actifs des banques de dépôt par rapport au PIB. Pour mesurer l’efficience de l’allocation des ressources, il faut un indice composite pour quantifier l’approfondissement financier. Aux indicateurs traditionnels mesurant le crédit privé et la profondeur financière, on pourrait ajouter à partir du rapport annuel (www.doingbusiness.org) le classement d’Haïti sur la qualité de l’information disponible, le cadre réglementaire et le système juridique. Autant d’éléments incontournables qui reflètent le niveau de confiance entre les agents, le respect des contrats et de la propriété. La publication régulière de cet indice devra permettre une classification objective du système bancaire haïtien par rapport à sa région. (à suivre)






1. Haïti-économie: l'IFC va soutenir l'accès au crédit pour les petites entreprises, www.hpnhaiti.com, Écrit par HPN, Lundi, 19 Mai 2014 17:23 2. OLIVIER, Louis-Joseph. La BRH veut relancer le crédit à la production, Le Nouvelliste, publié le 9 juin 2014 3. JEANTY, Gérard Junior. Taux de croissance 4,3% : combien d’emplois créés? Le Nouvelliste, publié le 15 janvier 2014 4. OLIVIER, Louis-Joseph. La BRH veut relancer le crédit à la production, Le Nouvelliste, publié le 9 juin 2014 SFI: Société Financière Internationale. Membre du Groupe de la Banque mondiale, SFI est la plus importante institution mondiale d’aide au développement dont les activités concernent exclusivement le secteur privé. Agrégats monétaires : Les composantes de la masse monétaire sont des agrégats. Les agrégats monétaires sont des indicateurs statistiques regroupant dans des ensembles homogènes les moyens de paiement détenus par les agents d'un territoire donné. Il y a plusieurs niveaux d'agrégats statistiques dans la masse monétaire, selon le degré de liquidité. M0 appelée aussi base monétaire ou monnaie centrale représente l'ensemble des engagements monétaires d'une banque centrale. M1 correspond aux billets, pièces et dépôts à vue. M2 correspond à M1 plus les dépôts à terme inférieurs ou égaux à deux ans et les dépôts assortis d'un préavis de remboursement inférieur ou égal à trois mois. M3 correspond à M2 plus les instruments négociables sur le marché monétaire émis par les institutions financières monétaires (IFM), et qui représentent des avoirs dont le degré de liquidité est élevé avec peu de risque de perte de capital en cas de liquidation (ex : certificat de dépôt, créance inférieure ou égale à deux ans). M4 correspond à M3 plus les bons du Trésor, les billets de trésorerie et les bons à moyen terme émis par les sociétés non financières. PIB : Le Produit intérieur brut (PIB) est l’indicateur économique principal de mesure de la production économique réalisée à l’intérieur d'un pays donné. Le PIB vise à quantifier — pour un pays et une année donnés — la valeur totale de la « production de richesse » effectuée par les agents économiques résidents à l’intérieur de ce territoire (ménages, entreprises, administrations publiques). Il reflète donc l’activité économique interne d’un pays et la variation du PIB d’une période à l'autre mesure son taux de croissance économique. Le PIB par habitant mesure le niveau de vie et, de façon approximative, celui du pouvoir d'achat, car n’est pas prise en compte de façon dynamique l’incidence de l’évolution du niveau général des prix. Il diffère du Produit national brut (PNB) qui additionne au PIB (produit intérieur brut) les rentrées nettes de revenus de facteurs en provenance de l’étranger. IDF : Indice de développement financier





AUTEUR
Alin Louis Hall

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