Vendredi 9 décembre 2016









IDEES ET OPINIONS

Dictature et propagande: deux sœurs jumelles


(Troisième partie et fin) Jean-Marie Beaudouin Incohérences et mauvaise foi avérée dans la littérature de l’histoire d’Haïti Comme promis, parmi un ensemble d’opinions personnelles des auteurs haïtiens mais qui représentent pourtant l’idée générale de la bourgeoisie intellectuelle locale, nous en choisissons une qui va faire l’objet de cette dernière partie de la série. Aussi étrange que cela paraisse, la succession de générations littéraires a laissé intactes les thèses bonapartistes dans les premiers textes proposés. Encore faut-il admettre que la désaffectation du sentiment d’appartenance, observable actuellement dans le discours dominant, laisse présager que les demi-vérités marqueront pour longtemps la littérature haïtienne. Hélas, mais hélas! Beaubrun Ardouin, qui est un auteur national comme son compère Thomas Madiou, décrit et peint Toussaint et Dessalines sous les traits de barbare, de cruel et de sanguinaire, dans son rapport sur la guerre civile du Sud (Juin 1799 – Juillet 1800). Pour asseoir sa critique négative contre nos deux prodiges qui ont hautement contribué au passage de la civilisation féodale à la civilisation contemporaine, il s’appuie sur le prétendu blâme que le général en chef aurait adressé à son officier supérieur, le plus doué de son armée. Nous parlons de cette antienne dont toute la confrérie bourgeoise approuve, mais sans un atome de preuve: « J’ai dit d’émonder l’arbre, mais non pas de le déraciner. » Il commence sa critique avec elle, mais il a pris le soin de la reformuler avec son propre lexique, et nous citons: « Je n’avais pas commandé de faire tant de mal. J’avais dit de tailler l’arbre, mais non pas de le déraciner. Toussaint Louverture lui-même a pu ignorer combien d’hommes ont été immolés par les ordres barbares qu’il avait donnés; car lorsqu’un chef proscrit en masse, et qu’il trouve d’affreux exécuteurs auxquels il a laissé une pleine latitude, il ne peut être assuré qu’ils n’ont pas été au-delà de ses désirs cruels. C’est pourquoi il disait avec une sanglante ironie: J’avais dit de tailler l’arbre, mais non pas de le déraciner. » Référence: Études sur l’histoire d’Haïti, suivies de la vie du général J.M. Borgella. Tome 5; page 243 et 270. Auteur: Beaubrun Ardouin. On voit bien ici que le citoyen de culture a devant lui un homme lettré, dont le siège des fonctions cognitives est prodigieux en matière de production intellectuelle. Il a pondu onze (11) tomes sur l’histoire de la révolution des indigènes d’Haïti. La science médicale moderne prouve, cependant, qu’un trop plein intellectuel ou qu’une suffisance trop marquée conduit souvent au syndrome rotulien. (C’est-à-dire qu’on peut produire des réflexes qui n’atteignent pas le cerveau lui-même, dont il en est inconnu). Beaubrun Ardouin est allé si loin dans sa critique de démolition des leaders Noirs de la Révolution qu’il se trouve souvent en désaccord avec son collègue historien Thomas Madiou qui est dans le même schéma analytique que lui, mais qui temporise au moyen du phénomène physique: jeu du chaud et du froid. L’auteur veut en profiter pour avancer ceci: dans un plan analytique qui traite de l’histoire ou de tout autre objet d’importance nationale, il y a les problèmes, les causes et les solutions. Dans les textes jusque-là proposés, les deux premières thématiques sont posées avec un luxe de détails: on y voit la problématique de l’économie de plantation fondée sur l’esclavage du Nègre africain: cet homme qui fait partie intégrante de la famille humaine fut rendu esclave pour servir les intérêts et la prospérité de la bourgeoisie européenne d’alors. On y lit également les relations causales de cette politique diabolique que les têtes couronnées d’Europe avaient imposée spécifiquement à une partie très considérable de l’humanité. Avec au centre, le colon blanc qui infligea les pires traitements d’un animal contre le Nègre esclave. Politique d’asservissement et d’abêtissement qui trouva l’approbation de la société intellectuelle de l’époque: les Lumières en approuvèrent en bloc les 60 articles du Code Noir, une législation des plus diaboliques qu’un humain ait pu produire. Mais le ministre Jean-Baptiste Colbert (1616 – 1683), qui est la représentation suprême de Satan, le Diable, l’eut rendue possible dans les Antilles françaises, notamment à Saint-Domingue. Certes, les mots ou les termes de l’auteur ne sont pas ceux des écrivains de l’histoire d’Haïti, mais il ne peut ni ignorer ni nier les thèses d’accusation que renferment les textes proposés. Par contre, le problème surgit quand on arrive au troisième palier du plan analytique: il semble que les auteurs haïtiens n’aient pas bien compris l’idéologie révolutionnaire qu’incarna l’Esclave vers la fin du XVIIIe siècle. Elle est un refus à l’idéologie dominante de l’époque, et à tout ce qui relève du conformisme bourgeois. Il [l’Esclave] s’était vu capturer sur son propre sol pour être transplanté dans un monde qui n’est pas le sien et dont il ignore la culture et les traditions. Comme une marchandise, il fut importé dans un pays où maltraitance, abus social, abus d’autorité, caporalisme et cruauté s’épousèrent avec une fidélité infinie. Livré seul à lui-même, l’Esclave n’avait aucun droit, il devait néanmoins accomplir des devoirs: parmi eux, celui de bêcher et de suer aux champs, mais aussi de remplir des tâches ménagères au domicile des colons. (Nan epòk aktyèl-la, nou ta pale timoun domestik kay madanm, une des plaies sociales séculaires). Ainsi, sa liberté dépendait de lui et de lui seul. Parmi les formules de solution auxquelles il put réfléchir, il s’arrêta à celle que l’histoire lui confère: le droit à la révolution. Et c’est ce qu’il fit de Bois-Caïman à Verttières. Ses actes et ses actions doivent être abordés sous le prisme de la révolution totale, mais non pas sous le registre du discours dominant de l’époque. À côté de cette mésinterprétation du caractère révolutionnaire qui marqua la conscience politique de l’Esclave, il y a ce problème trompeur de la couleur de peau de l’individu, qui a été malheureusement reconduit dans la littérature. Alors que le caractère social est omniprésent dans la révolution qui fut faite avec les deux groupes sociaux de départ: Noirs et mulâtres. La nébuleuse question de couleur ne peut être qu’une supercherie ou une échappatoire des lâches qui refusent d’accepter que l’idéologie du Nègre est supérieure à celle du Blanc pendant cette époque diabolique que fut l’esclavage des Noirs africains et de la traite négrière. Tel est notre point de vue de la chose. Nous disions au sujet de l’auteur de « Études sur l’Histoire d’Haïti »: Sa richesse lexicale transcende la tradition littéraire qui veut que, si cette phrase avait été dite par l'homme de Bréda, l'homme le plus intellectuel et le plus redoutable en matière de stratégie politique et militaire de son époque, le mot « émonder » soit présent dans la phrase et en constitue la composante essentielle. D'autant qu'il s'agit d'une figure imagée qui fait allusion à un groupe social de l'époque. Beaubrun Ardouin a pourtant changé le mot en utilisant un similaire ou un analogue, il en a néanmoins profité pour faire un habillement conceptuel lorsqu'il ajoute et écrit: « je n'avais pas commandé de faire tantde mal. » Bien que Boisrond Tonnerre soit le tout premier écrivain historien haïtien, n'empêche que Thomas Madiou soit perçu comme le premier historien national. Et, dans son texte, on lit noir sur blanc le verbe « émonder ». Lui, il n'avait pas besoin d'additifs ni d'entrefilets puisqu'il a lui-même dressé son réquisitoire canonique contre les chefs révolutionnaires Noirs. La biographie qu’il a faite de sa plume ingénieuse et assassine contre Dessalines en atteste son droit canon. Les autres n'ont qu'à suivre sa démarche, quitte à procéder par analogie ou par similitude. Sa méthode d'investigation a éclairé ses contemporains dans l'écriture de l'histoire d'Haiti, comme dans l'historiographie officielle, mais encore illumine l'esprit des écoles modernes. Personne n'a jamais pris le contrepied de certaines thèses bonapartistes de Madiou. Au contraire, il est l'auteur de référence et pour le chercheur haïtien et pour les curieux étrangers. Si Thomas Madiou a donné une lecture partiellement potable de l’histoire d’Haïti dont il reconnaît le caractère unique, il n’a pas pour autant laissé l’impression qu’il souhaita que ce fussent des leaders Noirs qui émergeassent. Même si la vérité historique, dans tous les livres d’histoire, montre clairement que l’état-major métis de l’époque n’avait ni prôné ni préconisé aucune idée d’indépendance nationale. Son attachement indéfectible au point de vue colonial français ne lui permettait pas de comprendre la nature révolutionnaire du Congrès de Bois-Caïman (août 1791), ainsi que la succession des évènements dont il fut porteur. Malheureusement, le Congrès est abordé par l’élite intellectuelle du moment uniquement sous sa forme cérémoniale. C’est-à-dire pour n’y voir qu’une simple cérémonie vaudoue, sans mettre en relief les tendances, l’état mental d’esprit des organisateurs, ainsi que les facteurs cognitifs qui présidèrent à la tenue de cette réunion historique. Qui allait imperturbablement déboucher sur la révolution de 1804. Peut-être que l’élite intellectuelle d’hier et d’aujourd’hui avait besoin d’un Manifeste comme celui de Jean-Jacques Rousseau (Contrat social), de René Descartes (Traité du monde), de Charles de Seconda Montesquieu (Esprit des lois), de Nicolas Machiavel (Le Prince, l’un des tout premiers traités politiques). Et, plus tard, comme celui de Karl Marx et de Friedrich Engels (Manifeste du Parti Communiste, un brevet actuel qui n’a pas encore trouvé de client qui le surclasse: un évènement dont l’auteur souhaiterait voir avant son dernier sommeil). Padre Jean, François Mackandal, Vincent Ogé, Jean-Baptiste Chavannes, Dutty Boukman, tous sont des manifestes physiques ambulants, dont leur présence et leur voix ont éclairé la colonie qui était enfermée dans les ténèbres de la barbarie pendant d’innombrables décennies de paralysie mentale. Ils ont en effet secoué le joug ignominieux de l’esclavage, qui se décomposa lentement mais sûrement sous la poussée des Marrons de l’histoire. On connaît par cœur ou mot pour mot leurs idées révolutionnaires qu’ils portèrent dans un monde fait de têtes couronnées extrêmement sauvages, barbares et injustes. Toussaint et Dessalines n’ont pas craché sur l’œuvre de ces grands hommes qui commencèrent la résistance nègre. Bien au contraire, ils l’ont ramassée là où le destin les avait fauchés pour aller de l’avant. Toussaint et Dessalines étaient pleinement conscients que le feu qui s’allumait à partir du Congrès de Bois-Caïman n’allait s’éteindre que jusqu’à la victoire finale. Pétion, lui, c’est l’homme par qui l’Union et l’Unité nationale furent rendues possibles. Une façon de dire que nos deux groupes sociaux d’origine sont indissociablement liés et condamnés à vivre ensemble, advienne que pourra. En s’unissant à Dessalines dans le cadre de la dernière marche du sacre, Pétion a traduit en acte intangible le vieil adage: « Fais ce que tu dois, advienne que pourra. ». Voilà notre CQFD (Ce qu’il fallait démontre). Jean-Marie Beaudouin Juillet 2014; coifopcha@yahoo.fr











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