Vendredi 9 décembre 2016









SANTE

Les Trois moustiquaires...

Ce printemps, le chikungunya, une maladie virale grave, transmise par des moustiques, s’est abattue sur Haïti. Comme il n'y a pas de vaccin protecteur, la priorité est le contrôle et la réduction de l'habitat des moustiques, et les risques de piqûres à la population. Ce message, qui rend hommage à Alexandre Dumas, père, (1802-1870), dramaturge, historien et auteur d’origine haïtienne, démontre la volonté, le savoir-faire et les ressources des Haïtiens pour combattre le virus.


Trois moustiques La scène se passe sur la côte nord d'Haïti, à Caracol, à quatre heures de voiture de Port-au-Prince et à moins de deux heures de vol de Miami. Trois moustiques du genre Aèdes - Lancette, Piquette et Sanguette - passent à travers une fenêtre d’une d’usine bondée de couturières de T-shirts. Les insectes repèrent des centaines de paires de longs bras noirs nus et appétissants qui se déplacent rythmiquement en avant et en arrière. Perpendiculairement, entre chaque paire de bras, scintillait le pouls rapide d’aiguilles miroitantes de machines à coudre. Instinctivement, les trois moustiques attaquent et piquent simultanément les avant-bras gauches nus de trois jeunes couturières qui travaillent côte à côte. Elles arrêtent brusquement de coudre et tapent avec un bruit mat leur avant-bras, se grattent à l’unisson, puis éclatent de rire. Ces couturières, Mirlande, Yolande et Guerlande, sont des sœurs. Après le travail, les trois sœurs retournent à pied chez elles pour le dîner. En arrivant, elles voient leur mère et leur grand-mère alitées avec le « chikungunya ». Ce matin, elles jouissaient d’une bonne santé. Maintenant, elles brûlent de fièvre et souffrent de sévères maux de tête et d’atroces douleurs corporelles. Dans la maison, les portes et les fenêtres sont ouvertes et de nombreux moustiques, apparentés à Lancette, Piquette et Sanguette, contrôlent l'espace aérien. Mirlande interroge: « Est-ce que tout le village est comme ça?» « Est-ce que tout le Nord est comme ça?» demande Yolande. Et Guerlande d’ajouter, «est-ce que toute Haïti est comme ça? » Une voisine arrive en courant dans la cour et annonce qu’un médecin est en train de parler à la radio! Elles écoutent une voix grave qui communique de mauvaises nouvelles: « Il y a une urgence, une épidémie de chikungunya. C’est une maladie transmise par des moustiques. Tout le monde est vulnérable et peut être infecté. Vous devez vous protéger vous-mêmes, protéger vos familles et protéger vos amis. » Le médecin continue: «Il y a trois règles à suivre: tout d'abord, protéger votre peau contre les piqûres de moustiques; deuxièmement, interdire les moustiques de rentrer dans vos maisons et dans vos bâtiments; et troisièmement, prévenir la multiplication des moustiques. « Protéger, interdire, prévenir! » II. LE PLAN D’ACTION DES TROIS MOUSQUI-TAIRES Il est temps d’agir. Yolande se souvient de son histoire favorite et pointe son doigt dans l’air et s'exclame: «Nous allons devenir les Trois Mousqui-taires ! Mirlande protégera! Guerlande interdira! Yolande préviendra! Nous sommes une pour toutes et toutes pour une! Trois règles! Trois Mousqui-taires! » A la radio, la voix continue. «Écoutez attentivement. Le médicament pour la fièvre et pour la douleur s’appelle acétaminophène. C’est la forme générique et elle n’est pas chère ». Puis une mise en garde: «L’acétaminophène est identique au Tylenol et au Paracétamol qui sont des noms de marque et coûtent beaucoup plus chers. Solliciter et acheter seulement la forme générique, l'acétaminophène. Si vous tombez malade, un ou deux comprimés tous les six heures vous aideront. Pour les bébés et les enfants, consultez votre médecin ou votre pharmacien sur la dose. » Une autre mise en garde: «Surtout, n’achetez pas les médicaments des marchands ambulants; ces médicaments peuvent être nocifs pour votre santé.» Mirlande coure à la pharmacie. « S'il vous plaît, des comprimés d'acétaminophène» dit-elle. Elle les achète, puis retourne rapidement chez elle. Au crépuscule, Guerlande prend un crayon et une feuille de papier. Sur le côté gauche, elle divise la feuille en trois rangées, « Maison », « Usine » et « Village ». Ensuite, dans la partie supérieure, elle ajoute trois colonnes : « Mirlande: Protéger», "Guerlande: Interdire », et «Yolande: Prévenir". Puis elle explique: «Écoutez, nous sommes trois et il y a trois différents endroits à risque, par conséquent, neufs points dans notre plan. Pour notre protection, nous devons exécuter tous les neufs points. D’accord ! » Entre-temps, leur mère et leur grand-mère, souffrantes et silencieuses, sont encore au lit. Les trois sœurs se sentent investies d’une lourde responsabilité. Elles complètent leur tableau avec des provisions à acheter, des tâches à effectuer, des déchets à nettoyer." Protéger, Interdire, Prévenir!" III. UNE FIN DE SEMAINE AU TRAVAIL Le lendemain matin, au marché, Mirlande achète des antimoustiques, des chapeaux et des chemises légères à manches longues. Pour la maison, Guerlande achète des moustiquaires, des rubans collants communément appelés "attrape-insectes", un long ressort en spirale pour la porte, un rouleau de grillage pour les fenêtres, une boîte de clous et un petit marteau. Yolande achète une serpette, un instrument de jardinage avec une manche en bois et une lame en acier courbée et coupante sur les deux faces. Les acheteurs sont inquiets. Les moustiques volent partout et piquent. Les gens se frappent et se grattent. Certaines provisions coûtent un peu cher mais les sœurs ne dévient pas de leur plan. Si elles arrivent à rester en bonne santé, elles pourront aussi aider les autres à combattre l’épidémie. De retour à la maison, elles lancent leur plan d’action. Yolande déclare: « A partir de maintenant, la porte d'entrée reste fermée. Elle y attache le long ressort en spirale et la porte se ferme automatiquement. Mirlande applique un peu d’antimoustique sur le visage de sa mère et de sa grand-mère et dit à ses sœurs. "Répandez un peu sur vous, trois fois par jour. Ensuite, elles grimpent sur des chaises, bouclent des moustiquaires au plafond au-dessus des lits et glissent les bouts sous les matelas. Guerlande explique: «Ceux-ci sont imprégnés de produits chimiques qui tuent les moustiques au contact. Ils protègeront, interdiront et empêcheront quand nous dormons. Mirlande déroule et accroche au plafond les longs rubans de papier-collant qui, immédiatement, commencent à capturer des moustiques. Puis, elle donne à chacune de ses sœurs des chemises à manches longues. « Nous aurons un peu chaud, mais pas aussi chaud que si nous attrapons la fièvre chikungunya! » Elle poursuit: «En fait, je veux confectionner des chemises à manches longues pour toutes les femmes de l'usine. Une pour toutes, toutes pour unes! » Yolande s’excite à l’idée d’utiliser la serpette. «Les mauvaises herbes poussent rapidement, » dit-elle « Les moustiques y habitent et pondent des milliers d'œufs. Si je coupe les mauvaises herbes, je préviendrai des milliers de piqûres de moustiques. » Guerlande ajoute, «Un autre grand travail nous attend. Nous allons couvrir la moitié des fenêtres avec des grillages et l’autre moitié avec des moustiquaires». Guerlande coupe les grillages avec les grands ciseaux de sa mère. Ensuite, les jeunes femmes grimpent sur des chaises à l'extérieur de la maison et clouent les grillages dans les cadres des fenêtres. La lumière du soleil et l'air frais pénètrent dans la maison, mais l’accès aux moustiques est interdit. Yolande coupe les mauvaises herbes. Pour se protéger, elle se vaporise d’antimoustique et porte un chapeau de paille et un pull à manches longues. Mirlande et Guerlande disposent des ordures et des vieux récipients. Bientôt, la cour s’embellit. Les sœurs ont beaucoup accompli en une journée - anti-moustiques, moustiquaires, attrape-mouches, grillages pour les fenêtres et les portes, mauvaises herbes, chemises à manches longues, chapeaux, ressort en spirale... IV. MOBILISER LE VILLAGE ET L’USINE Le lendemain matin, les sœurs vont à l'église. De nombreux sièges sont vides. Le pasteur s’apitoie du « virus » et de « pauvre Haïti. » Mirlande se lève et raconte l'histoire des Trois Mousqui-taires. « Après l'église, rendez-vous chez nous pour une visite, » dit-elle, « et nous aussi, nous allons vous aider » Le pasteur et tout le monde acquiescent et crient: « Bravo les Mousqui-taires! » Les voisins les visitent. Les sœurs leur montrent les aménagements qu'elles ont réalisés, tant à l'intérieur qu’à l'extérieur de la maison. Elles leur indiquent où faire leurs emplettes ainsi que leur coût. Plusieurs voisins achètent des grillages, des moustiquaires, de l'acétaminophène et d'autres provisions. Ils gratifient les sœurs pour leur aide. Au coucher du soleil, cinq autres familles sont protégées. Le lundi matin, le patron de l’usine est déjà au courant des activités de fin de semaine des Trois Mousqui-taires. Il s'approche des sœurs et les travailleurs écoutent. «Pouvez-vous aussi nous protéger? », demande-t-il. Elles acquiescent dramatiquement, « bien sûr » Le matin même, le patron autorise les Mousqui-taires à évaluer l'usine. Elles examinent tout le bâtiment - les fenêtres et les portes, la ventilation, les murs, le toit, … tout, de fond en comble. Elles découvrent beaucoup de mauvaises herbes qui poussent le long des murs et des monticules de bouts de tissus humides qui n'ont pas été jetés à la poubelle. Guerlande s'exclame: «C'est un paradis pour les moustiques!" Les sœurs élaborent avec des illustrations graphiques un plan pour l’usine. Le patron l’étudie et demande: «Est-ce que ça va me coûter beaucoup d'argent? » Mirlande répond, « Pas beaucoup! Certaines mesures préventives ne coûtent rien. Et, si vous suivez ce plan, le bénéfice sera probablement supérieur au coût. » C’est une nouvelle façon de penser pour le patron. Les sœurs attendent patiemment une réponse. Enfin, il approuve de la tête, prend un peu d'argent dans son bureau et envoie trois hommes au marché pour acheter des grillages et d'autres outils appropriés. Il les ordonne de couper les mauvaises herbes, de disposer les vieux tissus humides empilés autour du bâtiment et de curer le canal qui coule derrière l'usine. « Et maintenant », il demande tout en regardant le troisième point, « Voulez-vous confectionner des chemises à manches longues aujourd'hui au lieu de T-shirts? » Yolande répond « Oui, les premières seront pour les couturières de l'usine. » Guerlande continue, « Nous allons les confectionner et les vendre dans tout le village et ensuite dans tout le pays. » Et Mirlande de conclure: «Après tout, nous avons une urgence manche longue, pas une urgence de T-shirt. » V. VICTOIRE Le patron ne peut pas argumenter. Il est entouré par trois Mousqui-taires en mission pour «protéger, interdire et prévenir. » Ce jour-là, toutes les couturières confectionnent des chemises à manches longues au lieu de T-shirts. La nuit tombée, la nouvelle s’éparpille à travers le « télédiol », de bouche à oreille. Le lendemain matin, les trois moustiques - Lancette, Piquette et Sanguette – quittent le pays incognito sur les cols du pilote, du copilote et de l’hôtesse de l’air d'un avion qui allait atterrir dans deux heures à Miami.











AUTEUR
Aldy Castor, M.D. aldyc@att.net Président, Haitian Resource Development Foundation (HRDF) Director, Emergency Medical Services Haiti Medical relief Mission, Association of Haitian Physicians Abroad (AMHE)

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