Mardi 27 septembre 2016









ECONOMIE

Le capitalisme américain selon John Kenneth Galbraith (XVIII)

Le problème de l’épargne

Carte blanche à Jean-Claude Boyer


Dans l’histoire des idées économiques, il arrive un moment où il faut faire le point. «La conclusion selon laquelle les épargnes étaient soit investies, soit compensées, qui découlait de la théorie, était généralement acceptée sans discussion», expose l’auteur de l’essai «Le capitalisme américain». Le tournant vint avec John Maynard Keynes qui formula une théorie de l’intérêt qui ne dépendait pas de l’offre et de la demande en épargnes. Son innovation consista en ce que la théorie de l’intérêt était, au contraire, fondée sur le désir du public d’avoir de l’argent en main. Ce que Keynes appelle la préférence pour la liquidité. La nuance tient en ce que le désir des ménages d’avoir de l’argent en main à des fins transactionnelles est opposé à leur désir de détenir d’autres actifs rapportant moins d’intérêt liquide. Identifier la préférence pour la liquidité On peut penser – puisque Galbraith est muet sur la nature de ces actifs – que les actions et obligations de sociétés cotées à la bourse ne génèrent pas rapidement de l’intérêt liquide. De même les participations au capital d’une société. Mais en ce temps-là, en pleine crise du capitalisme, quel est le particulier qui était sensible à ces nuances ? Cependant, les préférences pour la liquidité furent d’un apport remarquable dans la compréhension, plutôt dans l’évaluation de la catastrophe qui s’abattait sur les Américains. La répartition tripartite des encaisses vint du coup enrichir la doctrine économique. Galbraith relève que cette opposition dans les désirs des particuliers n’est pas une alternative rationnelle (réaliste) en tous points, mais peu importe. Il ajoute aussitôt : «En préconisant cette alternative, Keynes réussit où d’autres avaient échoué en persuadant les gens de l’invraisemblance de l’ancienne conception de l’intérêt, de l’épargne et de l’investissement.» L’ancienne conception du taux d’intérêt et de la fonction équilibrante qu’il remplissait était considérée comme une légende par les économistes, avait-il prévenu. On hésitait même à l’exposer par écrit, rapporte Galbraith qui informe que Keynes se plaignit une fois de ne pouvoir trouver un exposé complet de la doctrine qu’il attaquait. L’exposé théorique sur l’accroissement de l’épargne Toute cette assise doctrinale, conceptuelle était faite dans une perspective de plein emploi. «La foi ancienne – bien avant la publication de la Théorie Générale – fut détruite par l’attaque menée contre cette doctrine, contre le mariage de l’offre d’épargne avec le montant de l’investissement au moyen du taux d’intérêt.» L’exposé redevient très technique. Soyons seulement attentifs : «Si un accroissement de l’épargne, ou plus précisément de la volonté d’épargner, n’entraîne aucune chute du taux d’intérêt, rien ne permet de penser qu’une expansion correspondante de l’investissement épargnerait le surplus d’épargne.» En économie politique, l’énoncé d’un problème se fait sous forme d’hypothèse. Galbraith traduisant la pensée keynésienne envisage la possibilité d’un surplus d’épargne, soit delta S ou delta E, selon que l’épargne est francisée ou anglicisée (savings). Cette épargne supplémentaire ne provoquerait pas une baisse considérable du taux d’intérêt. On ne peut pourtant s’empresser de prédire concomitamment une activation de l’investissement comme réaction naturelle. La rupture irréelle d’une relation entre l’épargne et sa rémunération Toujours de façon théorique, Galbraith poursuit la démonstration : «Un accroissement de l’épargne ne pourrait se produire qu’en contrepartie d’une diminution du taux d’intérêt.» Il pose ainsi une condition, comme quoi l’épargne en hausse n’est possible qu’en cas de baisse de la rémunération du loyer de l’argent. Du coup, cela crée un paradoxe. En tout cas, l’éminent professeur poursuit : «La relation entre épargne et taux d’intérêt une fois rompue, les taux d’intérêt n’ont plus besoin de se modifier avec les changements intervenus dans le volume d’épargne.» Dans la pratique, il est indéniable que la décision d’épargner un peu est prise en fonction de taux d’intérêt attractifs. Analysons la situation actuelle en Haïti : depuis la libération des taux d’intérêt, ceux-ci ont été réduits à la portion congrue. Conséquence : les ménages ne se bousculent pas aux guichets pour placer leur épargne, à moins que le livret d’épargne serve comme encaisse transactionnelle. Confusion sur la vertu de l’épargne Or, logiquement on ne touche à son épargne qu’en cas d’absolue nécessité. Dans l’optique keynésienne, l’épargne c’est de l’encaisse précautionnelle pour parer aux coups durs, aux situations exceptionnelles. L’actualité de la réalité bancaire haïtienne est marquée par une campagne publicitaire faite par les banques commerciales pour inciter les épargnants à toucher périodiquement à leur épargne. L’invitation laisse les gens songeurs. Parce que doctrinalement et de tout temps, on ne puise de la partie du revenu mise de côté que quand le besoin se fait sentir. Je suggèrerais plutôt aux banques d’inciter les particuliers à ouvrir des comptes courants pour décélérer la pression sur le numéraire. Eh oui ! Malgré l’introduction de la monétique (cartes de crédit), la préférence pour la liquidité est observée. Ce qui oblige l’institut d’émission à accomplir des tours de force pour alimenter le marché en billets de banque, abîmés trop rapidement par une manipulation abusive.











AUTEUR
Jean-Claude Boyer Dimanche 6 juillet 2014

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