Haïti et la petite enfance

Hier soir, j’ai rêvé d’une personne que je n’ai pas vue depuis belle lurette et qui est peut-être déjà morte : l’une des responsables de l’école maternelle que j’ai fréquentée alors que j’avais 3, 4 ans.

Marcel Duret, ex-ambassadeur d’Haïti à Tokyo
27 juin 2014 — Lecture : 10 min.
Hier soir, j’ai rêvé d’une personne que je n’ai pas vue depuis belle lurette et qui est peut-être déjà morte : l’une des responsables de l’école maternelle que j’ai fréquentée alors que j’avais 3, 4 ans. Bizarre rêve s’il en est, parce que la dernière fois que j’aie eu vent d’elle, elle vivait à Chicago. Elles étaient deux sœurs, mais je n’ai rêvé que d’une. En bon haïtien que je suis, tout rêve doit avoir une signification ! Nous haïtiens, nous vivons de et dans nos rêves ! Tout rêve est porteur de message ! Le rêve est le précurseur des choses qui arriveront immanquablement dans notre vie ! Les dieux communiquent avec nous sur terre à travers nos rêves ! Ils nous guident et nous informent des événements à venir ! Ou tout simplement ils nous donnent des avertissements, des « pinga » ! Avant de nous coucher, nous faisons des souhaits pour que notre rêve nous révèle des solutions à tel ou tel problème auquel nous sommes confrontés. ! Pourquoi après tant d’années puis-je encore me souvenir de ces moments si innocents passés sous la protection si douce de deux sœurs dont les regards m’envoûtaient et me donnaient confiance en l’avenir ? Les deux sœurs avaient ce don de pouvoir rassurer, de calmer un enfant même dans les moments les plus tumultueux. Elles ont marqué pour toujours la vie de toute une génération d’hommes et de femmes à Saint Marc. Prendre soin des enfants en bas âge est une science sinon un art. Plusieurs pédagogues/psychologues ont élaboré des méthodes les unes les plus intéressantes que les autres. La plus connue et utilisée est celle de la pédagogue italienne Maria Montessori. Cette méthode d'éducation, en pratique depuis le début des années 1900, a permis l'éclosion de nombreuses écoles maternelles puis primaires, et même pour les jeunes jusqu'à 18 ans. « En tant que pédagogue, Maria Montessori a étudié pendant 50 ans les enfants de milieux sociaux et culturels très défavorisés et en grande difficulté d'apprentissage. Elle s'intéressa aux enfants « anormaux » qui lui donneront l'occasion de mettre au point sa méthode d'enseignement qu'elle reprendra et généralisera à l'usage des enfants « normaux ». Elle a élaboré une pédagogie qui repose sur des bases scientifiques, philosophiques et éducatives ». « Plusieurs travaux se sont intéressés à l'efficacité pédagogique des écoles Montessori par rapport à l'enseignement traditionnel. Principalement conduit aux États-Unis, ces travaux tendent à montrer que les élèves passés par cet enseignement obtiennent de meilleurs résultats lors d'évaluation de leurs capacités scolaires mais aussi sociales, et ce même si l'on contrôle par les biais d'auto sélection ». « On ne doit pas agir sur l'enfant, mais inciter l'enfant à agir. Ceci mérite d'être dit et redit. En dehors de cela, il n'y a pas d'école active. » — Ferrière La méthode Montessori existait déjà à l’époque où ces deux sœurs géraient peut-être l’unique école maternelle de Saint Marc. Je me demande si elles l’utilisaient ou si elles ont appris sur le tas ce métier si complexe et difficile d’aider des enfants à faire leurs premiers pas dans la vie. Ces premiers pas qui détermineront la capacité de l’enfant devenu adulte d’être un excellent équilibriste dans une vie qui nous pousse toujours entre ténèbres et lumière. Pourtant elles étaient toutes deux « vieille fille » et n’avaient pas d’enfant qui pourrait leur servir de cobaye. Ce matin, dans le trajet qui m’emmène de Bon repos à la ville, j’ai croisé tant d’enfants en uniforme qui s’accrochaient à la main d’un adulte homme ou femme qui les accompagnait à l’école maternelle. Et je me suis mis à penser à tous ces enfants qui n’ont pas cette chance d’être pris en main si tôt dans leur vie. De nos jours, la scolarité d’une école maternelle dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince et dans les grandes villes de province est pour le moins dispendieuse. « Longè bouji w, longè pryè w ». Plus l’éducation est coûteuse, plus elle est perçue comme meilleure dans un système fonctionnant sans contrôle. Cela exige une réservation depuis avril pour la prochaine année scolaire, un dépôt qui peut aller jusqu'à 5000 gourdes et une scolarité mensuelle de 3500 à 4500 gourdes. Très peu de familles de la classe moyenne peuvent se payer le luxe d’avoir leurs enfants dans une école maternelle, voire pour celles des couches les plus pauvres. De la garderie au kindergaten, et de l’enfantin I et II, les écoles maternelles pullulent à Port-au-Prince et dans toutes les grandes villes de province. Pourquoi le mot allemand kindergarten est devenu en Haïti synonyme d’école maternelle ? Le 28 juin 1840, l’allemand Friedrich Fröbel (1782-1852) baptisa son Institut maternel « kindergarten », ce qui reflète sa conviction que les enfants devraient être nourries "comme les plantes dans un jardin". A l’instar d’Haïti, l’appellation kindergarten est utilisée à travers le monde. Si les familles haïtiennes vivant à Port-au-Prince et dans les grandes villes de province ont le choix entre plusieurs écoles maternelles, on ne peut pas dire autant pour les milieux rural et suburbain. En effet combien d’enfants haïtiens dans les milieux ruraux et suburbains, où vivent 60%-70% de la population (plus de 875,000 mille enfants entre 0 et 6 ans), ont la chance de fréquenter des écoles maternelles? Pour compenser, quel membre de la famille ou autre proche joue le rôle de gardien pour tous ces enfants à travers le pays ? La grand-mère (Grann) En l’absence de la mère c’est bien la grand-mère qui s’occupe des enfants en bas âge en Haïti puisque les garderies sont inexistantes, ou presque, dans les milieux ruraux et suburbains. N’était la présence de « Grann », on est à se demander quel serait le destin de ces millions d’enfants dont les mères sont occupées ailleurs pendant une bonne partie de la journée ? Mais si les sœurs de mon école maternelle ont fait au moins le brevet élémentaire, qu’est-ce qui permet à « Grann » de jouer ce rôle dans ce moment combien crucial dans la vie de l’enfant ? Pour la plupart, elles sont armées uniquement de l’amour inconditionnel qu’elles éprouvent pour leurs petits-fils et petites-filles. Principales transmettrices de valeur, elles se sont vues attribuer un rôle pour lequel elles n’ont reçu aucune formation. Ce sont bien elles qui assurent la transmission de toute une série de croyances qui vont sculpter en quelque sorte le caractère de tant d’enfants ! Mais elles assument ce rôle avec fierté et amour. Les mères et pères d’enfants se sentent rassurés, en confiance quand c’est « Grann » qui s’occupe de leurs enfants. Ils sont en de bonnes mains. De toute manière c’est grâce à elle que nous sommes ce que nous sommes aujourd’hui et ce n’est pas pis. La servante et/ou la domestique (restavèk) Pour trop d’enfants en milieu suburbain et urbain c’est la servante et ou la domestique (restavèk) qui jouent le rôle de gardiennes d’enfants. Ces femmes qui sont, elles-mêmes, maltraitées, humiliées parfois par leurs patronnes ou patrons se voient léguer le rôle de gardiennes des enfants de leurs bourreaux. Il est inutile de réfléchir aux conséquences qu’à cette situation, pour le moins désastreuse, sur l’avenir de ces enfants. Les punitions corporelles, les multiples intimidations, les arguments triviaux en présence de ces enfants, des comportements pour le moins inacceptables sont autant d’agissements qui ne sont pas pour aider un enfant. Dans le meilleur des cas, elles n’ont pas la formation nécessaire pour guider les premiers pas d’un enfant. En ce qui a trait aux valeurs, avec toutes les bonnes volontés du monde, nul ne peut transmettre ce qu’il n’a pas. Dans la plupart des cas, les servantes et les domestiques font quand même de leur mieux et aiment les enfants comme s’ils étaient les siens. Paradoxalement, ces enfants sont les seules sources de tendresse et d’amour dans leurs vies, une oasis de bonheur. Les enfants aiment en retour ceux qui les aiment. Des petits enfants gardés par des enfants Pour les parents des milieux défavorisés ruraux mais aussi suburbains, qui n’ont pas les moyens d’avoir une servante ou un restavek et dont les grands-parents sont obligés d’être aux marchés publics pour vendre, le recours est un enfant de 10-12 ans prenant soin d’un petit enfant de 2-3 ans. Alors là, c’est le comble ! Quel lourd fardeau sur les épaules si fragiles d’un autre enfant ! La mère Dépendant de l’année, nous étions 3, 4, 5, 6, 7, 8,9 en ligne à attendre que notre maman nous fasse étudier. Nous étions chanceux que notre maman, mère de 12 enfants, ait eu la formation nécessaire pour nous aider dès la petite enfance à faire nos premiers pas et plus tard à faire nos devoirs de maison et à réciter nos leçons. Elle était aussi une mère extraordinaire qui faisait sentir à tous qu’ils étaient aimés. Si notre père faisait figure de superviseur général, elle était le chef d’orchestre qui veillait à ce que tous les instruments soient bien accordés. C’est elle qui s’assurait de la bonne harmonie entre nous. En dehors de l’école maternelle, c’est elle qui nous prenait par le petit doigt, un enfant dans chaque doigt, avec patience et fermeté elle nous apprenait à partager, à aimer et à apprécier la vie. Combien d’enfants haïtiens ont eu cette chance d’avoir une mère aussi capable et généreuse ainsi que la possibilité de fréquenter une école maternelle ? Ti Moun Byen Vini Dans les années 80, un programme unique était initié par Mme Denise « Babou » Fouchard appelé « Ti Moun Byen Vini ». Ce programme consistait à créer dans le milieu rural des écoles maternelles. Des mères de différentes communes étaient formées en conséquence. Des jouets et des matériels didactiques conçus et fabriqués en Haïti, étaient distribués dans ces écoles. A Gros Morne (Gonaives) comme à Chanbrun, ce programme a connu un grand succès. Une anecdote de l’expérience à Gros Morne veut qu’un enfant de 3 ans qui paraissait mal en point ou « gaga, petevi », comme on le qualifiait, se soit révélé en 6 mois de participation dans l’une de ces écoles maternelles un enfant étonnant, captivant et sans problème. Les mères, choisies à Chanbrun selon des critères bien précis, sont rentrées à Port-au-Prince ou elles ont reçu deux semaines de formation. A leur retour, c’était des femmes transformées, plus confiantes, plus déterminées, plus belles qui ont pris l’école maternelle en charge. C’est l’opportunité de rendre un hommage mérité à cette grande haïtienne engagée que fut Babou Fouchard de regrettée mémoire ainsi qu’au Centre d’Education Spéciale qui l’a assistée puis relayée. C’est dommage qu’on ait laissé mourir ce programme puis l’institution elle même. Tipa Tipa Plus proche de nous, FOKAL a introduit en 1996 un programme dénommé « Tipa Tipa ». Le site nous informe que Tipa Tipa est une fondation de réforme éducative qui aspire à changer et à améliorer l’école. Tipa Tipa vise les enfants de 0 à 12 ans et leurs familles. Elle introduit des méthodes d’enseignement individualisé et centré sur l’enfant dès la petite enfance. Elle encourage l’implication des familles et de la communauté dans la vie de l’école. Elle enseigne l’initiative, le travail en groupe, l’apprentissage par le jeu et le développement de l’esprit critique et de la créativité. Un grand bravo à la présidente de FOKAL Madame Michèle Pierre-Louis Duvivier. Ces deux programmes « Ti Moun Byen Vini » et « Tipa Tipa » ont reçu à juste titre des subventions de sources diverses pour leurs fonctionnements. Les deux, je crois, utilisaient ou utilisent encore la méthode Montessori. L’Etat doit prioriser l’éducation, la formation de l’humain et la petite enfance doit être la priorité des priorités. Il est universellement reconnu que les 3 à 6 premières années de la vie d’un enfant sont cruciales pour son bien-être et pour le rôle positif ou négatif qu’il jouera dans la société où il vit. « Tout se joue avant 6 ans » est un best-seller américain écrit par le Dr Fitzhugh Dodson. « Derrière cette formule choc se cache une théorie très simple. Selon ce psychologue, durant les cinq premières années de sa vie, chaque enfant passe par les mêmes stades de développement des acquisitions fondamentales telles que la marche, le langage, la propreté, la socialisation, la conscience de soi, etc. Et selon lui toujours, le type de stimulations intellectuelles qu'un enfant reçoit durant ces cinq années formatrices détermine son intelligence adulte ». Il est évident qu’en Haïti des millions et des millions de femmes, « grann », servantes, domestiques et mères portent la lourde responsabilité de s’occuper des enfants en bas âge sans qu’elles n’aient reçu la formation nécessaire. Il est souhaitable dans le court terme qu’un programme national destiné à ces femmes soit initié. Il s’agit de la fondation, sinon l’enfance même d’une nation. Presque tous les pays du monde ont un programme spécial « kindergarten » visant la petite enfance. Au Japon, par exemple, l'éducation commence à la maison et il existe de nombreux livres et émissions de télévision qui visent à aider les mères et pères d'enfants d'âge préscolaire à éduquer leurs enfants plus efficacement. Une grande partie de la formation maison est consacrée à enseigner les bonnes manières, comportement social approprié et jeux structurés, bien que des compétences verbales et de nombres soient également des thèmes populaires. Quelqu’un m’a dit récemment que : le nouveau paradigme veut qu’un homme d’Etat, qu’il soit de gauche ou de droite, soit jugé non pas par son comportement de dictateur ou par la corruption qu’il entraîne, mais plutôt par l’importance que son gouvernement accorde au bien-être et à la formation de la petite enfance de son pays. Je comprends mieux maintenant pourquoi j’ai rêvé de ma première institutrice de l’école maternelle après tant d’années : elle s’est servie de moi comme messager pour faire comprendre à tous et à toutes le bien-fondé et la nécessité que tous les enfants haïtiens fréquentent des écoles maternelles ou que toutes celles qui jouent le rôle de gardiennes d’enfant reçoivent la formation requise.