Que l’arbre ne cache pas la forêt

Dans cette période de grande confusion marquée par un trop-plein de discours, le plus souvent mystificateur, éloignés des questions fondamentales et des préoccupations légitimes des citoyens, il me semble salutaire de faire le point.

Claude Roumain idroumain@hotmail.com
27 juin 2014 — Lecture : 5 min.
Dans cette période de grande confusion marquée par un trop-plein de discours, le plus souvent mystificateur, éloignés des questions fondamentales et des préoccupations légitimes des citoyens, il me semble salutaire de faire le point. C’est-à-dire de tenter de clarifier les enjeux réels des luttes de pouvoir, sur fond de crise généralisée, tandis que l’immense majorité des Haïtiens se débat dans la pauvreté, la précarité, la maladie, tout en observant cette débauche d’activités et de paroles à laquelle se livrent les tenants du pouvoir et quelques ténors de l’opposition… Repères Les deux grandes questions ouvertes par les événements de 1986 (départ de Jean-Claude Duvalier), sont toujours, vingt-huit ans (28) plus tard, d’une brûlante actualité : a) la construction d’un régime et d’un État démocratique ; b) le développement économique visant à la création d’emplois et à l’amélioration des conditions de vie de la population. La Constitution de 1987, malgré ses imperfections ainsi que certaines difficultés dans son application, trace les grandes orientations d’un régime politique démocratique et d’une architecture pour la construction d’un État de droit. Evidemment, comme on pouvait s’y attendre, la chute de la dictature n’a pas résolu tous les problèmes. Haïti est entrée dans une nouvelle période de lutte entre l’ancien et le nouveau. D’une part, le résiduel duvaliériste et, l’oligarchie qui s’accrochent à ses privilèges et d’autre part, la grande majorité du peuple qui lutte pour la satisfaction de ses aspirations à mieux vivre. Tout ceci dans une ambiance où les contradictions sont nombreuses, et, par voie de conséquence, la transition vers la démocratie constamment contrariée par des errements, des rivalités et également par des intérêts économiques et politiques divergents. Des inégalités sociales en Haïti Au cœur du problème haïtien se trouve la question des inégalités sociales. A ce propos, l’ancien Ministre des Finances et Candidat à la Présidence M. Marc Bazin, en écrivant sur la pauvreté en Haïti souligne que : « De toute façon, toute croissance restera sans effet sur la condition des pauvres aussi longtemps que persistera le niveau actuel d’inégalités de notre société. Qu’on en juge : l’Amérique latine est le continent le plus inégalitaire au monde, Haïti est le pays le plus inégalitaire en Amérique Latine. »(1) De manière générale, la ligne d’action poursuivie par l’administration haïtienne actuelle (Martelly/Lamothe) ne fait que renforcer le fossé entre les riches et les pauvres en Haïti. Les objectifs de croissance économique ne visent aucunement à améliorer les conditions de vie des populations défavorisées. La croissance n’est pas conçue au bénéfice des plus pauvres. En ce sens, le pouvoir actuel ne fait que renforcer les inégalités et la polarisation dans notre société. De la transition démocratique L’histoire des expériences de pays -sur tous les continents- qui ont connu une période de transition démocratique après la dictature, révèle la permanence de conflits multiples prenant des formes spécifiques selon la dynamique des rapports de force en présence et aussi de la maturité du leadership collectif qui arrive à se dégager. En Grèce, au Brésil, au Portugal, en Espagne, au Chili, en République Dominicaine, en Haïti, la transition démocratique est toujours un espace de luttes et de construction contrariée vers un nouvel ordre de choses. Dans notre pays, cette construction démocratique ne peut faire l’économie du combat pour le développement, compris dans le sens de l’amélioration durable des conditions de vie de la population. C’est-à-dire, essentiellement de la réduction des inégalités sociales. Ces deux grandes questions, démocratie et développement économique et sociale, sont donc indissociables liées. Et, nous ne le répéterons jamais assez, le développement économique et durable en Haïti est conditionné par la stabilité des institutions, elle-même conditionnée par la réduction constante des inégalités qui bloquent le progrès du pays. Martelly – Lamothe contre 1986 Certains commentateurs de l’actualité politique haïtienne ont tendance à mettre l’accent sur le caractère improvisé de l’action gouvernementale depuis l’arrivée de Michel Martelly au pouvoir. Il n’est pas faux de souligner l’inexpérience et le caractère souvent brouillon, voire maladroit, de l’équipe au pouvoir, mais, à y regarder de plus près, nous pouvons comprendre qu’il s’agit bel et bien d’un projet politique qui prend racine dans une tentative de perpétuer un système oligarchique basé sur les privilèges d’un groupe restreint de la société haïtienne. Autrement dit, nous sommes en face d’un projet et d’une vision du « développement» qui ne ferait que renforcer la fracture sociale en Haïti. La conception même des quatre principaux chantiers mis en branle par Martelly/Lamothe sont des exemples éloquents du projet d’un « développement» complètement déséquilibré en faveur de 5% de la population. Que ce soit le programme « Edikasyon gratis » tel qu’il est conçu et appliqué ; le programme « Ede pèp », le plan touristique de «l’Ile-à-Vache », la construction d’infrastructures (aqueducs, expropriation-déguerpissement au bas de la ville). Tous ces programmes ne feront en fin de compte que renforcer l’une des sociétés les plus inégalitaires du monde. Le modèle de modernisation, embrayé par l’équipe Martelly/Lamothe, n’est pas celui choisi et voulu par l’immense majorité des Haïtiens après le 7 février 1986. Haïti en tant que pays traversé par de multiples contradictions ne peut être dirigé comme une entreprise privée avec des objectifs de rentabilité pour quelques actionnaires. Le Premier ministre Laurent Lamothe se comporte comme un chef d’entreprise, uniquement soucieux d’amasser des bénéfices… En préservant au minimum la force de travail de ses employés. Haïti n’est pas une entreprise privée. Elle ne saurait être dirigée de cette manière. En parlant de Développement économique, Thomas Lalime, dans son livre récemment publié, note : « La politique sociale doit promouvoir l’inclusion, la garantie de non-discrimination et d’un traitement équitable constituant les piliers d’une stabilité sociale et politique. Elle doit également offrir des services sociaux de base capables de soutenir une croissance économique à long terme en aidant à la création d’une main-d’œuvre éduquée et en bonne santé…» Autrement dit, il faut investir massivement dans l’humain. Il s’agit là d’une autre vison et d’un autre projet pour le XXIe siècle haïtien. Dans le brouhaha médiatique de propagande et de mystification dans lequel nous nageons, il est important de se munir d’une boussole pour ne pas se tromper de chemin ni se perdre en cours de route. En sachant que la route est longue et parsemée d’embûches.