Un Frankétienne déchiré par sa parole

Publié le 2014-06-12 | Le Nouvelliste

Livre en Folie -

Mercredi 10 juin 2014, à l'hôtel Royal Oasis, passé sept heures du soir, sous une pluie de lumières bleues, rouges, mauves, et jaunes , dans une grande salle habillée de chaises immaculées, patiente un public particulier et audacieux. Particulier parce que trop calme, audacieux parce que se risquant dans une proposition esthétique. A l’affiche, Frankétienne et Marc Mulholland. Chaophonies. Spectacle poétique et musicale. Emmelie Prophète et Corinne Michaelli, respectivement directrice générale de la Bibliothèque nationale et de l’Institut Français d’Haïti, ont ouvert la soirée. Elles étaient d’une élégance qui troublait, une élégance rouge et noire. Rouge et noir, pas pour parler Stendhal. Mais parce que la dame de la Bibliothèque nationale avait porté une robe aussi rouge que tout le rouge de la vie et que la dame de l’Institut français avait voulu nuancer ce plein de rouge par un ensemble vestimentaire tellement noir, d’un noir d’ébène, dirait l’auteur de « Gouverneurs de la rosée ». Elles ont d'une voix commune- annoncé Frankétienne et Mulholland. Une voix, une chanson d’antan tenant sa force autant du tonnerre que des tréfonds de la terre a émané du fond de la salle. Petit tressaillement. Un homme avance, lentement. Frankétienne. Sa longue barbe blanche lui donne les airs de tous les dieux que les hommes ont créés. Petit étonnement. Presque personne du public ne s’est retourné pour voir qui avançait. Comme s’il s’agissait d’une mise en scène répétée par les deux artistes et le public. Mulholland, déjà sur le plateau, exigeait de sa guitare en bandoulière un assortiment de sons pouvant envelopper le langage chanté de l’auteur de « Mûr à crever ». Ça part bien. L’aventure a institué son identité, sa marque. Pourquoi est-on venu écouter Frankétienne ce soir-là ? L’espace de langage que crée Frank déconcerte, il est d’une grande étrangeté, ne correspond ni au connu ni aux invitations esthétiques auxquelles nous sommes habitués. Le spiralisme. Est-ce donc ça aussi ? On peut rentrer dans les textes par n’importe quel bout. La logique sémiologique s’invente et s’étire dans notre façon de consommer ce qui se passe chez cet homme. Cet homme, ce créateur qui « mange ses silences », « marche dans la rue des pucelles » pour parler de sa ville, « Port-au-Prince en déconfiture, en panne de tout, en décadence. Port-au-Prince, cette ville bavarde, infatigable, débraillée, deboundarée. » « Pòtoprens ki anvi fanm gwo midi. » Frankétienne a gardé ses yeux fermés pendant les ¾ du spectacle. Comme pour se laisser déchirer par sa parole. Mulholland a changé de guitare de temps en temps. On aurait dit que chacun des poèmes dit par Frank exigeait un accompagnement sonore unique. Et la part de folie. Une folie créatrice venant essentiellement d’un curieux rapport avec les mots et la syntaxe. Chaophonies a dépassé toutes les bornes canoniques de la langue. Frankétienne a fait, a parlé Frankétienne. Il s’est proposé au monde par un principe risqué. Frankétienne magicriture. Frankétienne deblozay, Frankétienne brèt, Frankétienne brèt brèt, Frankétienne modulant son insomnie à sa façon. Frankétienne tenant un sexe bleu pour éjaculer bleu, oui, une éjaculation bleue. Frankétienne rappant timidement. Pour le plus grand confort du public. Frankétienne mégalomane, Frankétienne fou. Chaophonies.

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