Samedi 10 décembre 2016









SOCIETE

Ressources minières : ce qu’on savait, ce qu’on sait et ce qu’on ignore


Jean-Marie Similien Au moment où je termine la rédaction de cet article, je considère encore le retard mis à l’exploitation systématique de nos ressources minières comme une opportunité qui pourrait permettre au pays de sortir, à l’instar du Botswana, de sa léthargie de PMA. L’essentiel de la législation haïtienne sur les mines est contenu dans le décret du 8 mars 1976. Vieux de près d’une quarantaine d’années, cet instrument apparaît pratiquement inadapté pour encadrer les opérations de l’industrie minière dans un contexte de mondialisation marqué par de profonds changements structuraux. Toutefois, il comporte certaines dispositions fondamentales qui consacrent, entre autres, les ressources naturelles comme un domaine particulier dont la propriété appartient à la nation haïtienne. Depuis quelques années, certaines informations font état des actions entreprises par des gouvernements en vue de l’exploitation des ressources minières du pays. Circulant dans tous les sens, elles ne semblent rassurées personne sur une quelconque volonté de respecter les droits du propriétaire de ces ressources, le peuple haïtien. Ces agissements, qui se traduisent sur le terrain par des actions concrètes de la part de certaines firmes autorisées, ne font qu’alimenter la crainte des citoyens avertis et des organisations jouant le rôle de chien de garde. Parallèlement, le Sénat de la République a exprimé ses préoccupations à travers la résolution du 20 février 2013, recommandant la cessation de toutes les activités d’exploitation en cours. Les griefs sont nombreux et, selon que l’on considère les questions se rapportant à l’éthique des fonctionnaires impliqués ou aux actes tendant à favoriser le pillage, la fraude ou la corruption, ils peuvent correspondre à différents niveaux de gravité. Tout cela met l’État haïtien à nu dans sa gestion bancale. Il est tout à fait inconcevable que des permis d’exploitation dont le nombre dépasserait une quinzaine, selon certains, soient accordés par les autorités sans que la nation n’en sache les tenants et les aboutissants. Si le dérapage gouvernemental voulu est savamment orchestré à tous les niveaux de l’administration, il ne peut profiter qu’à des intérêts immédiats mesquins et exclusivement privés. Le « mache prese » en dit long : compagnies bidon, prête-noms, conflits d’intérêts, délits d’initiés, enjeux après mandat, etc. Au regard de la misère et de toutes les souffrances du peuple haïtien, il est criminel d’ouvrir les mines du pays avant même de s’attaquer à la vétusté du cadre règlementaire actuel. L’histoire récente de l’industrie souligne à l’encre forte le bilan(1) désastreux tant sur le plan financier, social qu’environnemental des exploitations confiées à des compagnies comme la Reynolds et la SEDREN. L’inévitable triangle du pillage persiste ! Bas salaires - redevances insignifiantes - catastrophes écologiques. Aucune opportunité pour le peuple haïtien ! Le problème public évoqué pour justifier le virage de l’exploitation minière concerne évidemment la question de la mobilisation des ressources nationales. Si le consensus est acquis sur la nécessité pour l’État d’augmenter sa dotation en ressources, l’absence d’une politique publique claire en termes d’objectifs de développement socio-économique et infrastructurel à atteindre mine la crédibilité du gouvernement. La thèse du pillage est d’autant plus renforcée qu’il n’y a aucun plan ni même un projet de lois qui viendrait indiquer la cohérence des actions gouvernementales. Cette direction que prend Haïti après l’an 2000, malgré son enlisement dans la pauvreté, le Botswana l’avait carrément refusé au début des années 1970. Ce pays pauvre, qui obtint son indépendance de la Grande Bretagne en 1965, s’était vu classé en 1971 par l’ONU, comme Haïti, sur la liste des Pays Moins Avancés (PMA). C’est l’exploitation responsable des mines diamantifères découvertes en 1967 qui, combinée à des atouts comme l’intégrité et l’honnêteté des autorités, lui a permis de se prendre en main. Dans la liste des échecs en Afrique, le Botswana se détache en raison de sa croissance stable et de son développement soutenu. Ce résultat repose sur la planification qui est instituée comme une méthode de gestion gouvernementale et l’accroissement des recettes publiques. Tous les gouvernements restent fidèles à l’exercice de planification en s’employant à gérer les ressources publiques avec prudence, sans faste et dans l’intérêt du plus grand nombre. Pour stabiliser les recettes et assurer le service de la dette publique, deux fonds spéciaux ont été institués à même des excédents budgétaires. Disposant de réserves importantes, le Botswana est considéré comme un pays à revenu intermédiaire et, le premier à sortir de la liste des PMA depuis 1994. Le diamant du Botswana est exploité par la firme Debswana Diamond Co, joint-venture contrôlée à parts égales par la firme De Beers et le gouvernement botswanais. Commercialisé par l’intermédiaire de De Beers, il représente 80% des exportations du pays et 15 à 18 % de la production mondiale(2). Il faut souligner que la part du gouvernement dans le partenariat était à l’origine de 15%. Elle est ensuite passée à 50%, deux ans seulement après le démarrage des activités, sous la dénonciation du gouvernement qui s’estimait lésé dans le partage des revenus. Aucun cadeau ! Aucun pillage des ressources nationales ! L’on savait que, du temps des conquistadores, les richesses minérales haïtiennes, notamment l’or(3), étaient littéralement pillées sans contrepartie aucune. L’occupation américaine qui dura de 1915 à 1934 réservait au pays pratiquement le même sort. S’il fallait, plus tard, octroyer des concessions d’exploitation à des compagnies étrangères, ce n’était nullement en fonction des intérêts supérieurs de la nation. Aujourd’hui, l’on sait que de nouvelles concessions sont octroyées dans les mêmes conditions pendant que parallèlement se tient une évaluation gouvernementale des ressources minières. Le gouvernement semble maintenir le cap sur son virage minier qui s’impose comme une réalité empreinte de suspicions et de craintes de toutes sortes. Si son silence sur la résolution du Sénat de la République est équivalent à une décision implicite de rejet, on ignore si les Sénateurs sont conscients qu’ils sont payés par le peuple haïtien pour contrôler le gouvernement. Auquel cas, ils doivent non seulement s’exécuter mais aussi légiférer pour réguler le secteur minier comme il se doit, c’est-à-dire dans l’intérêt du peuple haïtien.






Jean-Marie Similien jsimilien@yahoo.com Références 1 Deshommes, Oriol (2014). «Le développement endogène : Le cas d’Haïti de 2000 à 2010», p. 68 - 70. 2 Lory, Marie (1995). «Le Botswana», p. 6. 3 Hurbon, Laënnec (2001). «Pour une sociologie d’Haïti au XXIe siècle : la démocratie introuvable», p. 89.





AUTEUR

Réagir à cet article

Les commentaires sont modérés

Chaque contribution postée est soumise à modération. Vous pouvez alerter l'équipe du Nouvelliste, d'une contribution qui vous semble ne pas respecter notre charte en cliquant sur le bouton << Voter contre >>, présent sous chaque commentaire. Notre équipe sera automatiquement prévenue et fera le nécessaire.

La charte de moderation












Haut de la page