Margareth Papillon/«Crime royal»

Maintenir le suspense jusqu’au bout de la nouvelle

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Publié le 2014-05-21 | Le Nouvelliste

Culture -

A mon sens, la nouvelle comme genre présente des ressemblances, dans la conception, avec la «lodyans». Effectivement, qu’on ne s’y trompe pas, la «lodyans» n’est pas l’audience qu’un dignitaire accorde à une personne qui la sollicite, non plus la prise de siège d’un tribunal. Quand un locuteur annonce qu’il vous a réservé une «lodyans», sachez que vous allez avoir droit à une narration bien pimentée, piquante et assaisonnée. Comme dans une nouvelle. Margareth Papillon, romancière et feuilletoniste à succès, a aussi la maîtrise du court récit. Avec sa dernière publication «Crime royal» qui est un recueil de nouvelles, elle choisit de divertir le lecteur avec des nouvelles sortant de l’ordinaire. Par moments, par ses récits, ses nouvelles, elle adresse un clin d’œil à ceux qui, dans la culture orale, sont passés maîtres dans l’art de distiller la «lodyans». Et je me demande si, pour concocter les nouvelles du recueil, elle n’a pas puisé chez les audienciers, ces blagueurs impénitents, qui créent l’ambiance là où la télévision n’a pas encore pénétré. Les grands enfants que nous sommes devenus se souviennent de ces soirées où, sur la cour, les gosses formaient un cercle autour du conteur. Comme quand, à une veillée funéraire, un diseur tenait l’assistance sous le charme avec une verve intarissable. Avec la popularisation de la télévision, il est probable que ces rencontres vespérales ne se tiennent plus. Il n’empêche qu’en lisant nos nouvellistes, on a l’impression que la tradition du récit, de l’audience, de la bonne blague, du «double» n’a pas encore disparu. «Vol raté de la Saint-Jean», nouvelle du recueil, réunit les critères de l’audience. C’est l’histoire d’une déception, d’un élan coupé. Mais dans la chute, on s’aperçoit que l’écrivain a admirablement entretenu le suspense. Comme le récit est vraisemblable et pseudo-historique, on réalise que Margareth Papillon sert de courroie de transmission pour que la mémoire ne se perde pas, pour que le voile de l’oubli ne recouvre des pans d’un passé douloureux. «Trahisons» frôle l’invraisemblable. Le dénouement heureux de l’expatriation prend le lecteur à contre-pied. Dans la chute, la nouvelliste a comme voulu surprendre le lecteur. C’est d’ailleurs l’objectif recherché. Dans un papier consacré il y a dix ans à Sophia Désir, justement à l’occasion de la sortie de son premier livre –Tiens! un recueil de nouvelles- je parlais de situations inattendues. C’était d’ailleurs le titre de l’article. Dans «Crime royal», on découvre l’effet saisissant de l’inattendu. Il faut dire que déjà dans «La marginale», récit sorti initialement en feuilleton, puis compilé pour le plaisir du lecteur, le suspense avait été savamment entretenu. C’est dire que l’écrivain professionnel connaît tout ce qu’il faut pour capter l’attention du lecteur. Jusqu’au bout, le lecteur est suspendu à sa plume. J’ai failli dire: à ses lèvres. Mais ce n’aurait pas été une dénaturation puisque la nouvelle, le récit et la «lodyans» se fondent et se confondent, pour reprendre une formule euphonique heureuse.

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