Grâce au vétiver, Haïti parfume le monde

Publié le 2014-04-04 | Le Nouvelliste

National -

Place Vendôme à Paris et ailleurs dans le monde, les grands parfumeurs offrent des fragrances exceptionnelles à leurs clients. Dans beaucoup de flacons haut de gamme, Haïti est là. De Cannes à Hollywood, ce pays colle à la peau de monsieur Tout-le-Monde, de la star, de l’égérie de grande marque, grâce à un fixateur : le vétiver. La particularité chimique de ce produit fait son succès. Haïti est le premier pays exportateur de vétiver dans le monde en quantité et en qualité devant l’Indonésie et la Chine, confie l’industriel Jean-Pierre Blanchard, patron de la « Carribean Flavor and Fragrance », l’une des plus importantes entreprises haïtiennes spécialisées dans la production d’huiles essentielles. Depuis un certain temps, le vétiver est le second produit que nous exportons avec 60 tonnes métriques par an, à raison de 150 000 dollars la tonne métrique. Le vétiver vient après le café et devant la mangue, explique Jean-Pierre Blanchard, pour qui « le vétiver est un cadeau du ciel ». Dans la presqu’île du Sud où on le retrouve exclusivement, près de 15 000 hectares sont plantés en vétiver et la filière fait vivre 50 000 familles, fait savoir Jean-Pierre Blanchard dont l’entreprise a exporté l’an passé 95 % de sa production, soit 172 drums de vétiver et 155 drums d’amerris. Ce diplômé à l’université polytechnique de Delft, en Hollande, à quelques mètres d’immenses chaudières de 800 chevaux alimentées par la combustion journalière de 40 à 50 tonnes de déchets comme du papier, du carton, balance quelques complaintes. Il résume : « Tu es dans un pays où tu dois suppléer l’Etat ». Jean-Pierre Blanchard ne compte plus ni pour l’eau, ni pour l’énergie sur les services publics. « L’usine travaille 24 heures sur 24 et on ne peut pas compter sur la DINEPA pour l’eau », indique Blanchard, qui a installé dans son usine reconvertie fin 79, trois génératrices de 350 kw qui marchent en alternance. Avec des charges aussi lourdes, ce n’est pas facile de produire, soutient l’industriel, parvenu à conserver 30 % de production en utilisant un système de combustion de déchets pour alimenter ses chaudières. L’énergie constitue un poids immense dans la production. Elle plombe beaucoup d’entreprises contraintes parfois à la fermeture, explique Blanchard. Si le vétiver est un produit emblématique de la réputation d’Haïti, « une entreprise qui produit, exporte et ramène des devises dans le pays devrait recevoir un traitement différent », plaide Jean-Pierre Blanchard, dont l’entreprise a reçu une distinction de la Chambre de commerce et d’industrie le 7 décembre dernier. Par ailleurs, pour Jean-Pierre Blanchard, le choix des planteurs de vétiver du Sud de monter des coopératives a été très utile. Cela a permis de définir le prix de base depuis le champ. Et l’on obtient plus facilement un vétiver frais dont le rendement est plus important. A ces coopératives, on verse une « prime de rendement », confie l’industriel. Installé sur le boulevard des Quatre Chemins, aux Cayes, Georges Edouard Elie de la UNIKODE S.A mise gros sur les coopératives de planteurs de vétiver. « Nous avons introduit le système de coopératives réparties dans cinq districts à Port-Salut, Fond Frède, Massé, Laurent, Tricon », indique Georges Edouard Elie, fier de l’éco-certification, de la traçabilité du vétiver transformé dans son usine. C’est dû au partenariat établi avec les coopératives. On peut effectuer la géo-localisation des parcelles pour s’assurer de la maturité du vétiver avant de le récolter, explique cette tête pensante de Unikode-qui opère deux usines, emploie 50 personnes directement, 6 000 indirectement. Georges Edouard Elie, qui veut qu’Haïti continue d’être une référence mondiale, espère une augmentation des capacités de production dans la filière. Avec une pointe de nostalgie, il parle des années 70. Pendant ces années-là, Haïti exportait entre 700 et 750 drums, considérant que cinq drums équivalent à une tonne. L’homme d’affaires, dans la foulée, plaide en faveur de l’aménagement de « routes de pénétration vers les plantations ». De telles mesures faciliteraient la vie de tout le monde. Gabriel Réginald, producteur, spéculateur de vétiver, responsable de la coopérative de St-Hilaire, 6e section communale de Boulmier, renforce la plaidoirie. Il appelle à la définition de stratégie permettant de libérer le potentiel des agriculteurs. C’est avec peine et misère que l’on achemine le vétiver à l’usine. Parfois, on le transporte à dos de mulet, explique le responsable de cette coopérative de 10 membres, tous propriétaires de plantations. L’agronome Pierre Léger, l’un des pontes de la filière vétiver, qui affirme avoir monté, bien avant tout le monde, des coopératives de planteurs, mise sur la répartition de la richesse générée. « Il faut créer de la richesse pour tous », souligne l’agronome, qui dit avoir vérifié, après l’incendie d’une partie de son usine aux Cayes récemment, comment la population était attachée à cette entreprise. Des gens sont venus de Miami, des Cayes, de Port-au-Prince pour prendre part à la réparation de l’usine. Quatre jours après, on a repris nos activités à 70 % et 100 % quatre jours plus tard. Quand j’ai voulu payer, les gens se sont dit insultés, car l’usine est l’usine du peuple gérée par Léger, témoigne le propriétaire. L’usine Agri-Supply CO. SA Frager donne du travail à 27 000 familles dans le Sud, soutient Pierre Léger, ému face à ces gens qui considèrent ces installations comme leur patrimoine. L’industriel, d’un autre côté, table sur une augmentation du volume d’exportation d’Haïti. Actuellement, Haïti représente 50 % de l’exportation sur le marché international avec 60 tonnes métriques. D’ici à 2015, elle pourra atteindre 85 tonnes métriques, estime Pierre Léger, l’un des producteurs d’huiles essentielles dont la réputation internationale est connue. En 2012, Haïti a exporté 73 963 kilos d’huiles essentielles de vétiver pour 11 211 841 dollars américains, selon des données collectées par le ministère du Commerce et de l'Industrie. La France constitue le plus important marché avec pour cette période des achats de l’ordre de 6 903 454 dollars, loin devant les Etats-Unis avec 1 880 970 dollars, l’Espagne 1 226 387 et la Suisse 432 859 dollars. Entre-temps, tout indique qu’Haïti continuera à dominer ce marché. Mais, curieusement, ce pays, qui ne s’est pas encore défini à partir d’un produit, comme Cuba par son cigare, ne sait pas grand-chose de son vétiver qui colle à la peau des amateurs de parfums d’ailleurs. Et d’ici aussi.

Roberson Alphonse ralphonse@lenouvelliste.com Auteur

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