Festival international de Jazz de Port-au-Prince

Dernière ligne droite pour le PAP Jazz

Publié le 2014-01-28 | Le Nouvelliste

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Vendredi 24 janvier, 6h p.m. La scène Digicel (place Boyer) s’ouvre sur la performance du Bwakoré. Style fall-frett, hérité des prédécesseurs de l’univers musical martiniquais. Avatar du mazurka, puisant ses origines dans l’Europe. Alternance funk et biguine martiniquaise : Bwakoré, très original, fait un usage abondant de riffs ou courts segments répétés sur des phrases mélodiques. Le line-up du 8e PAP Jazz s’est bel et bien signalé par son côté diversifié. Ce groupe venu de la Martinique a amusé la foule pétion-villoise avec son jazz au goût très caribéen. Les titres émis grâce à la complicité des instrumentistes (le quartet étant composé d’un batteur, d’un pianiste, d’un bassiste et de deux saxophonistes dont le chanteur-flutiste et clarinettiste) sont manifestes de rythmes croisés ou changeants allant du RnB à la musique créole, se signalant par des moments folkloriques. Des interprétations élaborées, à base d’improvisations, de solos bien construits, d’un swing très lié à la danse (et facteur essentiel du jazz) donnant l’envie de bouger. Un ensemble bien arrangé. Follow Jah et Paul Austerlitz forment une symbiose jazz/rara. La bande à pied de Pétion-Ville a fait résonner un rara magnifiant les rythmes traditionnels de chez nous, remaniant certains standards, interagissant avec ses fans, les amants du jazz et le public du festival. La soirée du samedi 25 janvier, soit la dernière d’une semaine rythmée de prestations épatantes, d’ateliers, d’ « after hours », de master class sur le jazz, son histoire et son évolution, ne déçoit pas, même si le programme de cette dernière ligne ne cadrait pas avec les attentes de certains assistants, ouverture et tolérance obligent. 7h 15 p.m. La bande à pied Follow Jah défile. La cour du Parc historique résonne aux sons du tambour, tchatcha, bambou. De nature chaleureuse, conviviale, la bande, aidée du saxophoniste américain Paul Austerlitz, exécute ses derniers chants d’adieu à la huitième édition de PAP Jazz qui met déjà le cap sur la neuvième. Une clôture en trois moments Mushy Widmaier : Haïti bien représentée Le pianiste haïtien, l’un des plus doués de sa génération, est très acclamé. Deux albums à son actif – My world et Kote w –, ce sont de véritables opus représentatifs du mouvement « Kreyol jazz ». Le pianiste Mushy Widmaier se hisse en défendeur et avant-gardiste de ce genre musical propre à Haïti. Il commence sa performance en remaniant « Kote moun yo », ce vieux thème déjà repris par de nombreux musiciens arrangeurs et compositeurs. Interprétation originale à la cadence chaude. Rythmes à base de modulations, d’airs changeants (notes ascendantes ou descendantes), en guise d’un périple cohérent que gratifie l’ensemble composé de Joël Widmaier (frère de Mushy) aux congas/percussions, de John Bern Thomas à la batterie, d’Herman Duverné à la basse, de Felipe Lamoglia au saxophone. Il a brillé dans les commentaires qu’il soutient grâce à la complicité de l’orchestre formé de musiciens dont le talent n’est plus à démontrer. « Insomnia », dédié à sa mère défunte, Madeleine Gousse, est proposé par le pianiste. Les solos de Mushy et Felipe s’exécutent avec une intelligence et un sens d’improvisation plus que soutenus. Le public a apprécié le morceau « Ti Djo ti Djo », chanson folklorique déjà interprétée par le célèbre tambourineur Azor. « Ayizan » est cet « afro-boléro » (la mode adoptée peut tout de même faire débat) qui mêle la voix de Joël aux notes émises par les musiciens accompagnateurs, enrichies de quelques solos de Felipe et de Mushy. « Mad about you », gravé sur son opus « My world » est repris. Avec quelques séquences qui rappellent le Latin jazz. « Manouïe », composition originale d’Herby Widmaier (le père du pianiste, musicien et compositeur) interprétée en mode pop-jazz, et aussi « Men yo » illustrent la démarche qui singularise certains musiciens : facilité de varier les rythmes non rigides fixés, altération d’intervalles naturels de la chanson, déformation, progression, glissements. La prestation du pianiste de talent fut épatante et n’a pas échappé à l’appréciation méritée de l’assistance. Daniel Mille, la voix de l’accordéon Sa sonorité cogne douce, tempérée et méditative. L’accordéoniste Daniel Mille, de fine sensibilité, était accompagné d’un clarinettiste et du bassiste (électrique) Sylvain Compère. Quelques titres édifiants, suivant une tonalité parfois inchangée mais qui ont plu au public. Cette linéarité d’airs peut-elle s’expliquer par les limites du format trio (clarinette/accordéon/basse) ? Avec son trio, il nous a amené son style, la musique de son village et son humour. Les Soul Rebels, dernière note d’adieu Côté gaieté et animation : Les Soul Rebels ont eu gain de cause. Le groupe, qui a fait délirer de joie la foule de la place Boyer vendredi 24 janvier, créait l’animation. Il amusait les jeunes et moins jeunes, agaçait les vieux et remercie Haïti de l’avoir accueilli. Et la soirée est close, triste et sombre, attendant déjà avec impatience la neuvième édition. PAP Jazz dans l’œil de la critique « Le PAP Jazz est une entreprise merveilleuse pour l’éducation des jeunes », a laissé entendre Lionel Volel, (ancien membre du groupe Ibo Combo) qui croit que l’événement doit se pérenniser et permettre que ce dialogue entre les artistes étrangers et haïtiens soit toujours possible. Guillaume Bourgault, du quotidien montréalais Le Devoir, salue l’initiative, le concept, l’organisation et la qualité des groupes étrangers et locaux. « Le plaisir d'un festival étranger, c'est aussi de découvrir des artistes locaux — avec quelques années de retard parfois! À ce titre, chapeau à James Germain et Réginald Policard. Un événement relevé, très bien organisé, avec une dimension humaine réellement exceptionnelle. Tout n'est pas parfait (il manque un toit sur les scènes pour ne pas être dépendant du beau temps, et la programmation souffre de quelques trous — à mon avis, les ambassades devraient laisser aux organisateurs le droit de regard final sur le choix des invités), mais l'ensemble est réellement solide », a-t-il soutenu. « Le festival a eu le soutien de partenaires extraordinaires, dévoués et fidèles », indique Miléna Widmaier. Avec une programmation de qualité, avec 800 billets vendus (plus de 1000 vendus lors de la 7e édition), un déficit de 18 000 dollars essuyé par les organisateurs, avec les moyens, certes, limités de la Fondation, la secrétaire générale et organisatrice principale a, malgré tout, le sentiment d’ avoir réalisé une belle huitième édition. Cap sur la neuvième, en attendant les rapports financiers et un bilan définitif.

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