Du jazz frais ou chaud à El Rancho

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Publié le 2014-01-21 | Le Nouvelliste

Culture -

Ambiance Il fait frais, il fait bon, il fait beau ce soir-là. Le ciel d’un noir d’encre est clouté et criblé de la nacre des étoiles : on dirait une large feuille de papier sablé no, 2. Il est serein et clément, malgré quelques passages nuageux, une heure auparavant, pouvant faire redouter une pluie soudaine, inopportune, qui nous aurait gâché le plaisir de ce spectacle en plein air. La scène des musiciens est, avec précaution, mise à l’abri des intempéries. Pas de colonnes de rangées de sièges pliants, comme au Parc historique ; rien que des tables rondes recouvertes de nappes blanches et réservées d’avance pour la plupart. N’était la bonne tête d’un ami m’invitant à le rejoindre, je ne saurais où m’asseoir. Cette dernière soirée du PAP jazz a donc une formule de café-concert, avec une circulation difficile entre des espaces coincés. L’affluence est assez bonne. Au programme : le trompettiste suisse Daniel Schenker et son quartette, notre compatriote Réginald Policard adoptant la même formule (piano, contrebasse, batterie, saxophone en guise de la trompette), le trio de Lionel Loneke. La présentatrice Béatris Compère annonce chaque artiste, et pour certains, les fait précéder d’un diplomate de leur pays-ou d’un attaché culturel-qui en fait le portrait, le palmarès et l’éloge. Daniel Schenker Le trompettiste suisse, à la belle sonorité, est accompagné de Stéphane Aebi au piano, de Dominique Giraud à la contrebasse et d’Emar Frey à la batterie. Faisant un effort sympathique pour s’adresser en français au public, il nous propose un jazz frais, « cool », « relaxe », détendu, empruntant à la tradition rythmique américaine de la cadence swing, de la ballade « ternaire » à quatre temps (4/4) et de la bossa-nova ou samba jazz brésilienne, illustrées par son dernier disque « Jardim Botanico ». Daniel Schenker a un jeu assez mélodieux, parfois doux où chaque note est précieusement soignée. Le son est net, presque classique. Les thèmes et improvisations mélodiques sont prenants, malgré le recours pondéré aux intervalles tendus, altérés et chromatiques. Il est encadré par de bons accompagnateurs partageant ses conceptions et les complémentant, tels le pianiste Stéphane Aebi et le contrebassiste à la sonorité bien ronde. C’est en somme un style néo-cool contemporain. Quelques titres : K-L blues (swing) ; « Jardim Botanico » (samba-jazz) ; Nordeste ; un morceau final à mesure impaire, asymétrique évoquant le « Take five » de Paul Desmond et Dave Brubeck. Schenker excelle à la trompette comme au bugle. Le public a applaudi à ces prestations. Réginald Policard Notre compatriote, un brin timide et concentré, grave, pointe sur le podium en compagnie de David Schiverton (batterie), David Einhorn (contrebasse) et Félipe Lamoglia (saxophone ténor). Policard aime le risque, et c’en est un que de jouer en compagnie de grosses pointures professionnelles, ayant plus d’habileté et d’aisance que lui. Son jeu est moins fluide, moins dégagé et audacieux ; mais il s’en sort honorablement à notre point de vue. Il s’est bien battu et s’est assez affirmé pour ne pas mériter la mauvaise note que certains observateurs radicaux, peu indulgents, lui attribuent pour ses prestations. Il n’était pas dans son meilleur jour, bien sûr ; mais de là à néantiser son expressivité et ses efforts, à lui coller un zéro barré . . . On exagère. On est injuste et trop sévère à mon avis. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, entendent. Son programme était constitué et puisé de ses trois ou quatre derniers albums. « Minis Azaka », ce si beau 6/8 au prélude élaboré comme un premier thème ; « Fantasme » cette rhumba moderne dans la veine ouverte par Chick Correa ; « Boarding pass », « Always », cette ballade extraite de « Momentum », et « Solitude », tirée du dernier opus « Jodi a » avec un développement et une variation rythmique en 4/4 « Ternaire », « Up tempo », très corsés par la vitesse, demandant de l’endurance, du souffle ; finalement « Rivière Froide », ce 6/8 de yanvalou ultra-rapide. Vive le risque et l’action ! Fort peu de gens en sont capables. Lionel Loueke trio En matière de convivialité, de partage festif, le show du trio de Lionel Loueke est le clou de la soirée. Ce guitariste béninois, virtuose ayant étudié en France, à Berkeley School of Boston, au centre Thelonious Monk de Los Angeles, est tout ce qu’il y a de plus libéré. A côté des guitares de jazz conventionnelles comme la « Gibson » ou la « Les Paul » qu’il avait visiblement laissées chez lui, il exhibait une guitare extra-plate reliée à un système de pédales pour moduler le son, de ses pieds. Avec des effets de « loop station » et diverses autres sonorités du genre « overdrive » ou « distorsions », passées de la « pop-rock » de Jimi Hendrix au jazz. Son approche de l’instrument pour cette soirée, bien que variée, était à dominante percussive. C’était un jazz ethnique, dérivant vers le Funk et autre chose. Certains thèmes méditatifs par leur recherche de paysagiste, leurs harmonies, étranges, parfois symétriques, nous ont fait songer à l’univers de Pat Méthény. Loueke était flanqué de deux compagnons ; le Nigérien, Michael Olatuya (né à Londres) bassiste électrique, intelligent et interactif, aux phrases ou motifs nerveux et secs, empruntant parfois au Funk, le batteur américain John Davis ayant côtoyé Cassandra Wilson. Celui qu’ont plébiscité Herbie Hancock et Térence Blanchard chante aussi bien des refrains dans sa langue natale, avec force effets percussifs par claquements de la bouche et de la langue. Thèmes simples, parfois réduits à un ou deux riffs. Le guitariste tapait de ses deux mains le manche pour des effets de tam-tam ou de tambourin. Il avait également, par moments, une approche classique. Lionel Loueke a terminé sa performance par le morceau « Freedom dance », invitation à la danse, irrésistible avec les arpèges, les sonorités et les riffs de la musique africaine, dont le « soukous ». L’assistance ne s’est pas dérobée à ce défoulement. Lionel Loueke m’a arraché des larmes, même des sanglots me rappelant, par sa musique, que l’Afrique est en nous viscéralement mais que nous la répudions et l’oublions souvent. Hourrah pour Lionel Loueke !

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