Willerm Delisfort : « au centre de la ligne qui les divise tous »

C'est ainsi qu’il définit son style musical très recherché et aux goûts rock, gospel, R&b. Willerm Delisfort, Haïtiano-Américain, est pianiste et compositeur. Il met à nu son parcours et son approche du jazz lors d’un entretien qu’il a chaleureusement accordé au Nouvelliste. Il participera à la 8e édition du Festival PAP Jazz 2014.

Publié le 2014-01-14 | Le Nouvelliste

Culture -

L.N.- Comment êtes-vous venu à la musique, particulièrement au jazz ? W.D.- Depuis ma tendre enfance, je baigne dans la musique grâce à l’importante collection de disques de mon père. Chaque soir, on mettait un disque et ma mère m’apprenait à danser le konpa sur System Band, Top Vice, Skah Sha, Tabou combo, etc. Puis, à l’âge de 10 ans, mon frère aîné rentrait de l’école une heure après moi, j’avais donc une heure, seul, sans personne avec qui jouer... Alors, j’ai montré à mon père un prospectus pour des leçons de piano à 5 dollars américains. Il a dit : « D’accord ». J’ai vraiment aimé ça, en fait. Mon professeur de l’école élémentaire Shadowlawn m’a inscrit pour une audition dans le programme artistique de l’école primaire Charles R. Drew, où j’ai étudié avec John McMinn, celui qui m’a introduit au Jazz. L.N.- Comment définir votre style musical ? W.D.- Mon style musical ? J’aime le formuler ainsi : « au centre de la ligne de genre qui les divise tous ». Mes influences viennent véritablement de toutes sortes de musiques. Ray Charles, Oscar Peterson, Bob Marley, etc. Mais je dois avouer que ce qui m’influence le plus, c’est le « Jazz Improvisation ». Donc, peu importe ce que je joue ou écris, ça laisse la place à l’expression. L.N.- Vous avez, en tant que musicien de jazz, un goût particulier pour le rap, le gospel et le R&b. Comment expliquer cela ? W.D.- Même si j’adore et joue du jazz, ce n’est pas la musique avec laquelle j’ai grandi. C’était plutôt le R’nB, le hip hop, la soul, le gospel, etc…Alors, quand j’ai appris à jouer du jazz, j’ai trouvé ça naturel de tout combiner ensemble. L.N.- Parlez-nous de votre formation et de votre parcours musical. W.D.- Né et élevé dans Little Haiti à Miami, l’horizon était un peu bouché. J’adore cet endroit. C’est chez moi. Mais avec peu de moyens et sans aucun piston, vous savez ce que sera le reste de votre vie. En classe, mes notes étaient correctes mais quand j’ai touché à un clavier, tout a pris un nouveau sens. J’ai continué à apprendre la musique à travers le système scolaire, ce qui était une très bonne expérience, parce qu’on crée des liens et des amitiés sans cesse. Quand je suis allé à Miami Northwestern Senior High school, j’ai étudié avec Christopher Dorsey qui m’a poussé à m’améliorer de jour en jour. Il nous a montré les possibilités infinies qui s’ouvraient à nous, si l’on mobilisait nos efforts vers un but. Après un diplôme à Florida A&M University à Tallahassee, j’ai été accepté à Northern Illinois University (NIU), où j’ai eu la chance d’apprendre avec le grand Willie Pickens. Incroyable ! Quand j’étais à NIU, j’ai eu la chance d’étudier aussi avec l’un des plus grands professeurs de jazz du monde, Ronald Carter. Son approche de la musique et de l’enseignement était exceptionnelle, avec un taux de réussite très élevé. C’est sans conteste la personne que je recommanderais le plus pour apprendre la musique. Après, j’ai bougé à New York, où je joue et vis depuis. L.N.- Parlez-nous de vos influences jazzistiques. W.D.- La plus importante, c’est Oscar Peterson. J’ai toujours été fasciné par sa façon d’équilibrer le son du Be Bop, du blues et du gospel en même temps. C’est d’ailleurs son disque « My favorite instrument », le premier disque de jazz que j’ai acheté. A l’époque, j’essayais d’apprendre le jazz d’improvisation et il enregistrait des albums pleins de standards que j’essayais justement de jouer. C’était parfait, J’obtenais un enregistrement de mon morceau préféré, joué par mon artiste préféré. L.N.- Pourquoi avoir fait le choix du piano ? W.D.- Aussi drôle que cela puisse paraître, c’est par ennui que j’ai choisi le piano… pour m’occuper en attendant que mon frère rentre de l’école. Et j’ai aimé… et vous connaissez la suite… L.N.- Comment abordez-vous le jazz? Consiste-t-il, selon vous, à reprendre les canons du passé ou à les dépasser ? W.D.- J’essaye d’aborder le Jazz aussi honnêtement que possible. Je suis né dans les années 80, j’ai grandi sur la musique des 90 que j’ai chantée et jouée. Je tente de retrouver l’essence de mon enfance dans mon jeu musical. Quand je joue du blues, je veux être capable d’exprimer Oscar Peterson, Ray Charles, Top Vice, Boyz II Men… tout en même temps… parce que c’est ce que j’ai en tête. L.N.- Quels sont vos thèmes préférés et que vous interprétez habituellement lors de vos concerts ? W.D.- Ces derniers temps, je conçois mes concerts comme si j’étais à l’église. Ouverture avec un blues (l’hymne), la musique du maître (offertoire), participation de l’assemblée (accueil). Je pense que la structure religieuse est incroyable : tout coule de source, avec une leçon à la fin. C’est un très beau concept structuré, donc j’ai essayé de l’adapter à mes propres concerts. Jouer des morceaux qui permettent à chacun de raconter son histoire (témoignage), trouver une manière de faire participer tout le public…ça donne toujours un magnifique show, je trouve. L.N.- Le « Kreyol Jazz », cela veut-il dire quelque chose pour vous ? W.D.- Pour moi, le « Kreyol Jazz » est la contribution que les Haïtiens ont apportée à cette musique qui unit le monde entier. Voir et lier ces deux mots ensemble, ça veut dire qu’Haïti joue sa partition dans la bataille pour unir le monde pour le meilleur. L.N.- Qu’est-ce que cela représente pour vous de participer à la huitième édition du Festival international de jazz de Port-au-Prince ? W.D.- La famille, c’est ce qu’il y a de plus important pour moi. L’amour que j’ai pour mes parents, Pierre Franklin et Antonante Delisfort, qui ont travaillé si dur toute leur vie pour que j’aie une bonne vie… c’est ce que je garde toujours en tête. Aussi, pour moi, venir en Haïti pour ce superbe festival et pouvoir montrer à mon peuple que leur travail, leur esprit, ça valait la peine, c’est un honneur que je n’ai pas de mot pour exprimer. L.N.- A quoi le public haïtien doit-il s’attendre ? W.D.- Le public haïtien peut s’attendre à un super concert qui combine les influences du pays lui-même avec celles de sa première génération vivant à l’étranger. J’espère que le public m’accueillera en fils du pays, et s’attendra à entendre tout ce que j’ai appris et suis excité de partager.

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