Un texte oublié sur la Révolution haïtienne : Tres dictadores negros de José María Capo
 mardi 30 septembre 2014

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Un texte oublié sur la Révolution haïtienne : Tres dictadores negros de José María Capo

Le Nouvelliste | Publié le : 13 décembre 2013

Le bicentenaire de l’indépendance d’Haïti a favorisé un nouvel examen de l’héritage politique, social et économique de la révolution haïtienne, examen nourri par plusieurs chercheurs et chercheuses autant dans le domaine des lettres que des sciences sociales. Cet article, qui s’intéresse aux échos de la Révolution haïtienne dans l’histoire intellectuelle latino-américaine du XXe siècle, s’inscrit dans cette foulée. Le roman historique sur la Révolution haïtienne, El reino de este mundo (Le royaume de ce monde), publié en 1949 par l’écrivain cubain Alejo Carpentier constitue l’exemple le mieux connu d’une œuvre latino-américaine qui récupère le passé colonial de Saint-Domingue afin de comprendre non seulement l’histoire mais aussi la spécificité du présent politique et culturel latino-américain. Le royaume de ce monde constitue une machine interprétative qui filtre la compréhension de la Révolution haïtienne. Publié il y a plus de soixante ans, ce roman se présente encore au lectorat du XXe siècle comme un produit culturel incontournable, une référence nécessaire à la compréhension d’Haïti et de ses liens historiques, politiques et culturels avec le reste de l’Amérique latine. Ce roman de Carpentier occupe une place si prépondérante dans l’histoire littéraire et intellectuelle latino-américaine qu’il occulte d’autres textes publiés en Amérique latine sur la Révolution haïtienne au cours des années 1930 et 1940. Parmi ces écrits, notons les quelques articles journalistiques du poète cubain Nicolás Guillén, qui encensa la Révolution haïtienne et offrit une image positive d’Haïti dans la Gacetadel Caribe et le Magazine dehoy entre 1941 et 1945 ; les romans El embrujo de Haiti (L’ensorcèllement d’Haïti), publié en 1937, et Beau Dondón conquista un mundo (Beau Dondón conquiert un monde), publié en 1943, du journaliste et romancier équatorien Gerardo Gallegos ; ainsi que la chronique historique Tres dictadores negros (Trois dictateurs noirs) que José María Capo, journaliste et essayiste espagnol résidant à Cuba, publia en 1942. Ces œuvres, toutes publiées à Cuba, s’avèrent souvent difficiles d’accès et n’ont fait l’objet que de très peu de recherches. Mon objectif est précisément de faire parler ces voix oubliées du passé afin de déterminer de quelles manières la Révolution haïtienne a été comprise en Amérique latine, au-delà de l’œuvre archi-connue de Carpentier. Dans cet article, je me concentrerai sur l’ouvrage de Capo, afin d’offrir une image plus complète et complexe du rayonnement de la Révolution haïtienne. Il importe, avant de parler de l’ouvrage de Capo, de rappeler l’importance de l’œuvre de Carpentier sur Haïti. Le royaume de ce monde est accompagné d’un prologue souvent cité et étudié dans l’histoire des idées de l’Amérique Latine. C’est dans ce prologue que Carpentier théorise sa conception du « réel merveilleux ».Carpentier y écrit qu’Haïti serait le site même du réel merveilleux, un endroit où l’art n’aurait pas besoin de créer un monde fantastique artificiel puisque la réalité serait déjà merveilleuse. Carpentier y affirme que le réel merveilleux, qui lui a été révélé lors de son voyage à Haïti au début des années 40, ne serait non seulement une réalité haïtienne sinon latino-américaine, une réalité qui constituerait une marque de différentiation culturelle entre le vieux et le nouveau continent.Le prologue de Carpentier permet ainsi d’inscrire l’histoire et la culture haïtiennes, autrement trop souvent marginalisées ou oubliées, dans le contexte latino-américain. De plus, la théorisation du réel merveilleux qu’offre Carpentier cherche à analyser Haïti et l’Amérique latine dans son ensemble sous un nouvel angle narratif. Les narrations qui en dérivent, ancrées dans la réalité du nouveau continent, échapperaient aux dictats des manifestes surréalistes européens (un réalisme artificiel, conclut Carpentier) ainsi qu’aux règles de la domination coloniale et aux formes de savoir qui en découlent. Cependant, je crois que malgré tous les mérites du prologue, Carpentier se complaît à décrire dans son roman les manifestations occultes qui jalonnent la vie révolutionnaire à Saint-Domingue : les métamorphoses de l’esclave Mackandal en constitueraient d’excellents exemples. Ce faisant, Carpentier contredit son souhait de décrire une réalité merveilleuse qui se base sur des faits vérifiables. À vrai dire, puisque Carpentier tentait de révéler Haïti à un lectorat européen et cubain blanc, il est légitime de se demander si l’emphase mise sur les aspects « merveilleux » de ce pays, par exemple, sur les mystères du vaudou ou sur les métamorphoses de Mackandal, constitue un moyen sûr de faire connaître le pays au-delà du sceau d’exotisme qui lui était déjà attitré. Aujourd’hui comme hier, les étiquettes du merveilleux et de l’exotisme qui collent à Haïti ne réifient-elles pas l’histoire du pays et n’affaiblissent-elles pas le radicalisme de la Révolution haïtienne pour les changements sociaux à venir et à souhaiter pour le présent ? De surcroît, et jusqu’à un certain point, j’estime que le manque d’originalité caractérise le réel merveilleux de Carpentier. L’écrivain cubain découvre le réel merveilleux haïtien après qu’une pléthore d’écrivains et d’intellectuels, des années 20 aux années 40 du XXe siècle, a découvert la prétendue spécificité haïtienne, ainsi que tout l’aspect « merveilleux » de l’époque révolutionnaire à Saint-Domingue. Avant que Carpentier en ait créé un personnage de fiction dans Le royaume de ce monde, Henri Christophe avait déjà largement et longuement voyagé dans l’imaginaire littéraire du XXe siècle, de l’œuvre théâtrale de l’écrivain afro-américain William Edgar Easton, Christophe, en 1911, jusqu’à la tragédie Henry Christophe que Derek Walcott publia en 1948. Ajoutons à ces titres la chronique historique de Capo et nous nous rendons vite compte que la vision littéraire sur Christophe, ou sur toute autre figure historique qui a marqué l’Histoire de la Révolution haïtienne, est loin d’être merveilleuse, unique ou exotique. Il existe en fait un véritable catalogue d’œuvres sur la révolution qui s’enrichira d’autres imaginaires après Carpentier, de la Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire de 1963 jusqu’au best-seller La islabajo el mard’Isabel Allende de 2009. Ce catalogue contrecarre le merveilleux haïtien car il démontre que la Révolution haïtienne a toujours été centrale dans l’imagination littéraire et politique occidentale. Avant Le royaume de ce monde, les représentations littéraires de la Révolution haïtienne avaient déjà mobilisé les notions d’égalité, d’universalisme et de violence, autant d’angles morts de la pensée des lumières qui la Révolution haïtienne a révélés. Quelques-unes de ces représentations – littéraires ou historiques, souvent stéréotypées et parfois bien-pensantes, avaient même cherché à établir des alternatives à une modernité racontée à partir des sites de pouvoir coloniaux. C’est pourquoi j’insiste sur l’étude d’ouvrages moins connus, afin de déterminer si, par exemple, Capo peut donner aux lecteurs d’aujourd’hui d’autres pistes d’analyse de la Révolution haïtienne qui nous permettraient de sortir des sentiers battus par Carpentier.En outre, relire Capo permettrait de mieux connaître la généalogie de l’œuvre de Carpentier. Puisque Capo et Carpentier écrivaient pour des journaux et des revues de La Havane pendant la Deuxième Guerre mondiale, il n’est pas improbable que les deux hommes se soient connus et que Carpentier ait lu l’ouvrage de Capo et s’en soit inspiré. Le prologue de Tresdictadoresnegros annonce précisément une perspective sur la Révolution qui se différencie du réel merveilleux de Carpentier. Capo écrit en exergue : « Voici Haïti, dont la magie a créé des légendes qui remplissent le cerveau de chimères». Dans son prologue, Capo note l’engouement pour Haïti dans l’imaginaire littéraire des premières décennies du XXe siècle et dénote la difficulté de révéler l’histoire de la Révolution haïtienne : « Parler d’Haïti… pour raconter quelque chose de plus que sa magie et sa vie fantastique, est une tâche difficile. Il faudrait dessiner le cadre complet de son existence, qui est l’histoire d’hommes sans histoire ». Capo se plaint de cette lacune ou de ce silence historiographique, comme le fera des années plus tard l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot. Il affirme qu’Haïti possède une histoire qui transcende un modèle descriptif basé sur la magie et le mystère d’une improbable révolution, mais du même souffle, il avertit son lecteur qu’il semble impossible de récupérer les voix d’un passé mis sous silence. Insistant sur la difficulté d’écrire la biographie d’esclaves qui n’ont peu ou pas laissé de traces à l’écrit, Capo avance l’hypothèse que « ceux qui ont abordé les thèmes haïtiens sont tombés dans une posture parallèle : ils se sont réfugiés dans la solution facile de la fantaisie de la jungle ». Or, Capo souhaite tout le contraire puisqu’il tente « d’étrangler le fantastique, laissant place à l’objectivité des faits et des personnes ». « La solution facile de la fantaisie de la jungle » : jusqu’à quel point le réel merveilleux à la Carpentier fait ce que Capo tente d’éviter ? Pour Capo, l’histoire n’a pas besoin de la fantaisie pour se révéler. Le roman historique de Carpentier révèle bel et bien l’histoire, mais le vernis du merveilleux la rend floue et inévitablement exotique à son lectorat, le cubain et l’Européen de classe moyenne. Capo, lui, considère l’histoire sans le fard de l’imaginaire tropical. Il reste à savoir si Capo échappe aux charmes narratifs d’une Haïti exotique et fantastique et s’il réussit à raconter l’histoire de ce peuple « d’hommes sans histoire ». Capo essaie d’éviter l’écueil du merveilleux dans sa chronique mais y revient inévitablement. Il met dans la bouche de Christophe une réflexion sur Toussaint : « Qui est cet homme ? Quels pouvoirs invisibles l’assistent, lui permettant de se maintenir invariablement au premier plan, tandis que tous les autres tournent autour de lui, s’épuisent et disparaissent » (31). Capo présente un Toussaint jouissant d’une invincibilité supranaturelle. Cependant, ces pouvoirs invisibles réduisent l’action et les fondements politiques de Toussaint, dont les succès seraient moins dus à son intelligence politique qu’à une force extérieure qui lui échappe, comme si la Révolution et ce qui la meut étaient fondamentalement inexplicables, voire même accidentelles.Ces pouvoirs invisibles relèguent Toussaint à la catégorie du mythe et rendent la révolution « impensable », puisque paradoxalement extérieure aux bouleversements politiques mus par l’universalisme des lumières qu’a connu le monde Atlantique au tournant du 18e siècle. Un autre épisode de Tresdictadoresnegros, la cérémonie du Bois-Caïman, nous fait voir plus clairement l’attrait qu’exercent malgré tout le merveilleux et l’exotisme sous la plume du journaliste et essayiste espagnol. Capo, dont l’ouvrage se veut une chronique historique, laisse lieu à un certain degré de lyrisme dans sa description du Bois-Caïman, lieu présenté comme un espace naturel et féminin, sensuel et sexuel. Bois-Caïman est un lieu qui attire et attise les passions. Capo écrit que le paysage de Bois-Caïman « est extrêmement féminin, la nature ravive le signe de sa force, débordante et en marge de l’homme. La sensualité portée à la luxure accapare les sens. La beauté animale s’avère corruptrice, elle enveloppe l’individu » (42).Encore une fois, il découle de cette attraction vers une nature en marge de l’homme (qui n’est pas en lui et ne lui appartient pas) que les motivations politiques derrière Bois-Caïman échappent aux rebelles. Les oppositions binaires entre homme et femme (ou entre l’homme et les variantes de celle-ci : la nature, la sensualité, l’animalité, la tentation corruptrice) consolident la dépolitisation des rebelles du Bois-Caïman, puisque l’action politique ne nait pas en eux sinon s’abat sur eux, comme une fatalité ou une force venue de l’extérieur. Les rebelles de Bois-Caïman seraient, jusqu’à un certain point, des zombies obéissant à la mystérieuse et sensuelle nature du Bois-Caïman. Par la suite, Capo insiste que cette révolution est mue par quelque chose de mystérieux, à peine humain : « Comme dans une fable, la forêt est peuplée de véritables légions qui se déplacent la nuit pour s’évaporer au matin, quand les ombres se dissipent» (43). Ici, Capo est confronté au défi de narrer la vie de l’homme sans histoire, mais il est incapable de la rendre autrement que par ce qu’il craignait dans son prologue : le recours facile à la fantaisie de la jungle. La comparaison « comme dans une fable » démontrant clairement qu’il semble impossible de dresser l’histoire sans recourir à la fiction.Capo enchaîne en affirmant que c’est l’Afrique qui revient avec le vaudou au Bois-Caïman, et que dans cette cérémonie « extraordinaire », « tout revêt le sens halluciné d’un monde extraterrestre dans lequel les gens ne sont plus de chair et d’os, mais plutôt le fondement de l’empire du fantastique » (49). La révolution est là, et ainsi conclut Capo sa description de la cérémonie de Bois-Caïman, « dans toute sa frénésie primitive » (52). Capo, en insistant sur le côté primitif, irréfléchi et irrationnel de Bois Caïman,ignore la dimension politique de la cérémonie vaudou, important moyen de communication et de conspiration ; il ne reste de cette description qu’une estampe fantastique qui ravira le lecteur avide d’exotisme tropical. De plus, l’homme sans histoire reste silencieux dans la chronique de Capo, qui, suivant l’historiographie traditionnelle se concentre sur la figure de trois personnages clés de l’Histoire : Toussaint, Dessalines et Christophe. Il s’agit d’une tendance lourde dans l’historiographie traditionnelle qui commence maintenant à être corrigé. Dans la chronique de Capo, la masse disparaît aussi au profit des leaders révolutionnaires. Christophe fait figure de despote illustré, et chacune de ses actions est méthodique et réfléchie. Il est frappant de constater que Christophe « réfléchit », « déduit », « pense », « comprend », « étudie », « catalogue », « observe » et « juge » à chaque instant. Les esclaves, pendant ce temps, sont présentés comme des « âmes noires, âmes minuscules où entre à peine une demie phrase, mais cette phrase est apprise, elle pénètre le sang – on constate une muette et ardente admiration pour leurs généraux » (108). En fait, l’homme sans histoire, subjugué par son nouveau maître, est encore une fois zombifié. Sa volonté politique limitée et à peine articulée ne lui permet qu’obéir aveuglément et béatement à son maître. Ne serait-ce pas là encore, sous le masque d’une vision bienveillante sur Haïti qui célèbre les héros révolutionnaires et admire la ferveur des esclaves, un raisonnement pour diminuer le pouvoir politique du peuple, pour empêcher ou contrôler son soulèvement ? Qui étaient les maîtres et les maîtres à penser des esclaves néocoloniaux, travailleurs haïtiens de la canne à sucre dans les plantations cubaines, au moment même où Capo écrivait sa chronique ? Mon objectif, pour récapituler, est de défricher de vieilles racines dans l’histoire littéraire et intellectuelle latino-américaine afin de déstabiliser le canon (la Révolution haïtienne vue par Carpentier) et de proposer des nouvelles pistes de compréhension de la Révolution haïtienne qui s’éloigneraient de l’œuvre de Carpentier. Capo essaie d’éviter le fantastique mais y retourne inévitablement. Il s’efforce de décrire une histoire qui échapperait aux déformations de l’exotisme mais y succombe souvent. Capo, en fait, offrirait peut-être un antécédent clair au réel merveilleux de Carpentier. Ma critique de cette autre configuration du réel merveilleux est qu’elle étouffe l’action révolutionnaire, qui est vue comme accidentelle ou due au fantastique. Dans l’œuvre de Capo et de Carpentier, et pour reprendre l’expression de Michel-Rolph Trouillot, la révolution haïtienne est « impensable » puisque merveilleuse, puisqu’en marge de l’histoire.

Ouvrages cités Bervin, Antoine. Mission à La Havane. Notes et souvenirs 1942-1945. Suisse : Collection du Sesquicentenaire de l’Indépendance d’Haïti, 1952. Capo, José María. Tres dictadores negros. Crónica de la Revolución francesa en Haití. La Havane : Luz Hilo, 1942. Carpentier, Alejo. 1949. El reino de este mundo.Barcelone: Seix Barral, 1984. Domingo Cuadriello, Jorge. Los españoles en las letras cubanas durante el siglo XX. Diccionario Biol-biliográfico. Séville : Renacimiento, 2002. Sklodowska, Elzbieta. Espejos y espejismos. Haití en el imaginario cubano. Frankfurt am Main : Vervuert, 2009.
Marc Olivier Reid Assistant Professor of French and Spanish Department of Languages and Literatures Wilfrid Laurier University Waterloo ON, Canada

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