Et si on suivait le modèle japonais…

Publié le 2013-12-19 | Le Nouvelliste

Economie -

Le 7 mai de l’année en cours ramène la commémoration du violent tremblement de terre qui a frappé la ville du Cap Haïtien en 1842, faisant près de 5 000 morts pour une population d’environ 10 000 habitants. Le 12 janvier dernier rappelle également trois ans déjà depuis que la capitale haïtienne, Port-au-Prince, a été frappée d’un séisme d’une magnitude 7,3 sur l’échelle de Richter, faisant cette fois ci près de 230 000 morts. A court terme, le second désastre avait soulevé une prise de conscience au sein de la population, chez nos dirigeants politiques et alliés internationaux. La vulnérabilité du pays a été portée au front des questions liées à la qualité des constructions, au manque d’éducation et de préparation des citoyens par rapport aux différentes catastrophes qui frappent le pays, à l’absence de l’Etat ou de ses représentants locaux quand il s’agit de trancher sur ces problématiques et à l’absence d’outils techniques. Face à un tel constat, que faire pour minimiser les pertes économiques, environnementales, sociales et humaines occasionnées par les différentes catastrophes qui frappent le pays? Afin de répondre à une telle question, je vais essayer de présenter le modèle japonais. Le Japon reste l’un des pays de la planète à être le plus régulièrement frappé par les catastrophes naturelles : tremblement de terre, tsunami, typhon, etc. Le petit tableau suivant résume les principaux séismes qui ont frappé l’archipel au cours des cent dernières années. Force est de constater qu’en dépit de la violence des séismes, le nombre de victimes est relativement faible comparé à ce qu’on a pu observer en 2010 à Port-au-Prince. Rappelons qu’il existe deux grandes failles en Haïti : la faille Enriquillo et la faille septentrionale. La première à elle seule est responsable de cinq séismes majeurs depuis 1701 (1701, 1751, 1770, 1860, 2010) soit en moyenne un séisme majeur tous les 60 ans environ. Quant à l’autre grande faille importante du territoire, elle est responsable depuis 1842, de trois séismes majeurs (1842, 1887, 1904), soit un séisme majeur tous les 21 ans en moyenne. S’il est vrai que la fréquence des séismes est loin d’être la même entre l’île d’Haïti et le Pays du Soleil levant, il est quand même pertinent de s’interroger sur ce fossé entre les 2 pays. Quelle est la recette utilisée par les Nippons pour minimiser les pertes face à un tel phénomène? La réponse se résume en 2 concepts assez simples : Code de construction, éducation des populations. Code de construction Le Japon est l’un des pays de la planète à avoir un code de construction très strict et à le réviser sur une base périodique . Le premier code date de 1919 et a été créé en vue de réguler la construction dans 6 grandes villes japonaises. Des normes techniques sont imposées : hauteur des bâtiments, structure des constructions (qualité du ciment, maçonnerie…) Ce code sera révisé en 1924 suite au séisme de Kanto qui est d’ailleurs le plus meurtrier de l’histoire des séismes du Japon. Dans cette révision, on introduit les forces de conception parasismiques. Dans le cadre des efforts de reconstruction après la Seconde guerre mondiale, une nouvelle révision va être observée dans l’histoire des codes de construction au Japon. Seront entre autres créés le « Building Standard Law (1950)» pour protéger la vie, la santé et les biens des personnes en assurant que des normes minimales concernant leur site, la structure, l’équipement et l’utilisation du bâtiment soient respectés ; le « Architect Law (1950) » qui définit le niveau de qualification des ingénieurs capables de concevoir les bâtiments et de superviser les travaux de construction ; la «Construction Trade Law (1949) » dans le but d’améliorer la qualité de ceux qui sont engagés dans des constructions à caractère commercial et aussi de promouvoir l’équité au niveau de l’attribution des contrats… La dernière révision du « Building Standard Law » date de 1998, soit trois ans après le séisme de Kobe et on y a introduit des exigences de conception basées sur la performance. La littérature sur les codes de construction pour Haïti n’est pas très abondante. S’il est vrai qu’il n’existe pas encore de Code national de construction, il faut reconnaitre que le ministère des Travaux publics travaille actuellement sur ce document et en est à sa première phase qui concerne surtout les petits bâtiments (bâtiments à un étage)… Avant d’être un document officiel, il doit être validé par les Travaux publics puis remis au gouvernement qui l’acheminera au Parlement sous forme de projet de loi. Ce n’est qu’après ratification par les parlementaires qu’il deviendra le Code national de construction selon un officiel de cette entité. Combien de temps ce processus risque de durer avant de délivrer l’output final ? Entre temps que doivent faire ceux qui voudraient entamer un projet de construction dans le pays? Une fois votée, qui va se charger de faire appliquer cette loi ? L’Etat va -t - il renforcer sa présence et exiger à chacun d’avoir un permis de construire qui rentre dans le cadre du nouveau projet de loi ? La reconstruction de la capitale n’est-elle pas une opportunité de construire une ville qui respecte les standards modernes de construction pour le bien être et la sécurité des citoyens ? Education des populations Un autre aspect qui explique le fossé énorme en termes de pertes humaines entre les 2 pays est l’éducation des populations vulnérables. Au Japon, en dehors du fait que des programmes de sensibilisation, de prévention sont intégrés dans les écoles, des simulations d’évacuation en cas de tremblement de terre sont réalisées sur une base périodique en vue de développer le réflexe de survie chez le citoyen nippon. Les communautés sont très impliquées dans ces genres d’activité et ceci est l’un des points clés qui a permis au Pays du Soleil levant de diminuer considérablement le nombre de pertes en vies humaines lors de la double catastrophe de 2011. Sans forcément attendre l’intervention des autorités gouvernementales, de jeunes étudiants nippons ont lancé le signal d’évacuation et aidé les gens les plus vulnérables à se mettre en lieu sûr. Un autre point non moins important au niveau éducation, c’est qu’après chaque grande catastrophe qui frappe l’archipel, les autorités compétentes étudient les erreurs qui ont été commises et se préparent pour le futur en adoptant de nouvelles mesures susceptibles de minimiser les pertes humaines et matérielles à l’avenir. Ces informations sont évidemment divulguées et enseignées. En Haïti, combien d’écoles ont jugé bon d’introduire un cours de DRM dans leur programme? Combien réalisent des simulations d’évacuation sur une base périodique afin d’ancrer dans la tête de nos jeunes le fameux réflexe de survie qui a pu coûter la vie à tant d’âmes lors des récentes catastrophes qui ont frappé le pays? Combien de campagnes sont réalisées par les instances concernées pour informer les populations vulnérables de tout danger provenant d’un éventuel désastre naturel ? Il est temps que le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle rende obligatoire dans les écoles haïtiennes un programme de prévention et de sensibilisation qui pourrait combler ce vide. Pour toucher le maximum de gens, spécialement ceux qui ne sont plus à l’école, les instances concernées pourraient utiliser les moyens de communication usuels : médias, transmission de messages sms via cellulaire, etc. À moyen terme, on pourrait responsabiliser des groupuscules d’interventions immédiates dans les différents quartiers du pays. L’éducation devra être complétée par les outils techniques : Cartographie des risques, simulation d’évacuation, systèmes d’alerte,… Ces outils devront permettre de prévoir certains risques et de les communiquer efficacement aux populations, surtout celles qui sont logées dans les zones les plus vulnérables. Pour suivre ce petit modèle, quoi de mieux qu’une bonne dose de leadership. Je suggère donc à tous nos responsables les 6 P du Leadership vulgarisés par le Professeur Émérite nippon Dr Akira Nakamura. Selon lui, un bon leader devrait avoir les qualités suivantes : 1) Perspective 2) Proactif 3) Prévoyant 4) Persistant 5) Persévérant 6) Persuasif Dario Lebelon dlebelon24@yahoo.fr Bibliographie sélective 1- Wikipédia, Principaux tremblements de terre ressentis au Japon. 2- Haïti, reconstruction : carte de zonage macrosismique pour Port-au-Prince (Haïti libre.com) 3- Hervé Saint-Preux, Haïti : la menace d’un nouveau séisme majeur. 4- World Bank report: Managing disaster risks for a resilient future. 5- Le Nouvelliste Haïti, Un code national de construction pour les petits bâtiments. 6- Le Matin, article publié par Eddy Jackson Alexis, Pas encore de code de construction en Haïti. 7- Shunsuke Otani, Chiba University, Historical development of building codes in Japan. 8- Mr. Toshiaki Udono and Mr. Awadh Kishor Sah, Hazard mapping and vulnerability assessment 9- Professeur Émérite Dr. Akira Nakamura, Rehabilitation and recovery from the Great East Japan Earthquake (GEJE): Lessons from the Triple Disasters

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