Haïti: Dans la tourmente du désordre mondial

Depuis le début des années 80, pour des raisons géopolitiques, l’Occident a proposé au monde un nouveau modèle politique.

Jean Robert Simonise
27 nov. 2013 — Lecture : 6 min.
Depuis le début des années 80, pour des raisons géopolitiques, l’Occident a proposé au monde un nouveau modèle politique. Un modèle qui était censé être applicable à toutes les cultures et à l’histoire particulière de tous. Avec le recul, nous pouvons affirmer qu’il s’agissait au premier chef de conduire le bloc soviétique sur un terrain dangereux pour sa propre survie. Car les stratèges occidentaux savent que les grandes révolutions dans le monde s’opèrent au moment où les sociétés tentent de se transformer. Nous connaissons la suite. Le monde entier s’est lancé dans une course folle vers la démocratisation forcée et subséquemment le respect des droits humains. Le bloc Soviétique s’est effondré. Quelques années plus tard, une nouvelle référence fut imposée au monde. Ce sont les plans d’ajustement structurel. Certains pays ont pu tirer leur épingle du jeu dans cette grande stratégie de déstabilisation des Etats. Grâce à leur niveau d’organisation étatique ou de leurs élites. Les plus faibles notamment ont payé un lourd tribut. La notion-phare du XXe siècle dans le droit international, à savoir la souveraineté des Etats, a perdu toute substance. L’affaiblissement des Etats vulnérables s’est traduit par la perte de contrôle de leur territoire, de leurs ressources naturelles, d’un déchirement permanent de leur société et des inégalités génératrices de tensions chroniques à caractère violent.Puis, une montée en puissance des forces mafieuses. Dans ce jeu de dupe, la plupart des exercices électoraux, notamment, sont arbitrés par les grandes puissances, sous couvert de légitimité démocratique. Or, dans le fond, tous ces soubresauts ont été prévus. Ces acteurs qui mènent le monde avec des visées fort souvent dénuées de toute idéologie ont mis en place ce nouveau système, à des fins strictement financières. Parfois géopolitique. Il s’agit d’un nouveau paradigme qui véhicule un discours unique, lequel cache des visées très cyniques. En bref, la démocratisation et les politiques économiques imposées sont devenues un vecteur de déséquilibre des échanges. Le nouvel interventionnisme occidental Dans la mise en œuvre de cette stratégie, les puissances occidentales se donnent le droit d’intervenir militairement au nom du respect des droits humains. Ou de monter des interminables missions de stabilisation sous le chapeau des Nations unies. Mais il convient de noter que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les puissances occidentales ne terminent jamais les opérations militaires entreprises. Les buts de guerre explicitement proclamés ne sont jamais atteints. Voyez l’Irak, l’Afghanistan, Haïti, le Kosovo, la RDC, etc. Dans tous ces cas, on y retrouve une armée d’ONG qui viennent en support aux opérations militaires et une myriade de compagnies privées dont la mission est d’enrichir à une vitesse vertigineuse les décideurs politiques occidentaux et leurs affidés locaux. Les peuples du Sud voient leur mode de vie se transformer sans comprendre pourquoi ils deviennent plus pauvres tandis que les « stabilisateurs » et leurs amis nationaux s’enrichissent allègrement. On leur fait croire que la démocratie apportera la prospérité en omettant de leur dire qu’aucun système politique ne peut durablement créer la richesse s’il ne réunit pas la condition première à celle-ci: une institution étatique viable. Or, la plupart des ONG qui supportent les interventions armées étrangères ont pour mission essentielle d’entretenir les divisions au sein des sociétés en vue de leur affaiblissement et de réduire singulièrement l’utilité des appareils d’Etat vulnérables, aux yeux de leur population. On y trouve également des missions évangéliques dotées de moyens considérables pour faire avaler les pilules amères du libéralisme. Cette politique a fini par atteindre même la qualité de vie des classes moyennes des pays riches. Haïti et le monde au XXIe siècle Haïti est un cas typique de pays tenu en équilibre instable. Ici, le modèle est appliqué avec plus de rigueur qu’ailleurs. Quasiment tous les attributs essentiels d’un appareil d’État lui sont refusés. Notamment une armée qui devait être la colonne vertébrale de l’institution étatique. On lui refuse le droit de créer une Banque de développement,ce qui lui permettrait d’exercer une certaine concurrence avec les producteurs de la République voisine qui bénéficient des crédits à 1% de leur Banque de développement ou corporatiste.Le droit de monter un service d’intelligence, aux fins d’assurer un minimum de protection à ses frontières et, de ce fait, prétendre à une politique diplomatique viable.Et surtout, la possibilité d’organiser elle-même ses élections. C’est pourquoi tous les présidentsélus depuis 1991 ont connu des désagréments similaires à ceux enregistrés ces dernières semaines. Le système d’équilibre instable est nécessaire à l’asphyxie de notre production nationale amorcée en 1986 et totalement détruite à partir de 1994. La destruction de la production nationale a engendré une violence protéiforme qui a fait fuir les classes moyennes et condamner les élites intellectuelles à se replier derrière de gros murs d’enceinte de leurs maisons transformées en prison. Puisqu’elles n’ont plus les moyens de se rencontrer, elles ont abandonné leur rôle de leader de leur société à un lumpen prolétariat devenu acteur premier du jeu politique national et donc principal interlocuteur des pouvoirs nationaux et transnationaux. C’est ainsi que les « démocrates » du monde occidental ont tué notre pays en nous laissant des restants pour lesquels nous nous battons âprement. Que faire ? Paradoxalement, l’Etat haïtien est tenu sous perfusion par les fonds de Petrocaribe, dans une moindre mesure par l’Union européenne. Il est illusoire de croire qu’un pouvoir haïtien puisse seul sortir le pays de ce carcan. Il s’agit là d’un défi de toute une génération prête à consentir les sacrifices nécessaires à la régénérescence nationale. Sans l’apport des meilleures compétences de ce pays, nous ne pourrons pas élaborer, voire réussir une percée qui requiert de l’autodiscipline, de l’abnégation et un patriotisme transcendant. Quiconque ici ne prend pas conscience qu’Haïti est piégée ne peut s’ériger en donneur de leçon à personne. Haïti est piégée par la culture de l’argent facile. Haïti est piégée par la sur production dominicaine qui a besoin de ce marché. Haïti est piégée par les transferts d’argent de la diaspora qui doivent être récupérées par des agriculteurs occidentaux. Haïti est piégée par une kyrielle d’aventuriers internationaux qui ont tout à gagner de nos divisions séculaires. Haïti est piégée par ses possédants qui ont perdu toute confiance dans un projet national de grande envergure. Le pays est devenu pour eux une adresse d’affaires tandis que leur véritable milieu de vie est ailleurs. Il convient d’abord de bien intérioriser qu’après les multiples chocs subis (embargo de 1991, 2004, 2010, etc.), Haïti court un risque d’effondrement face à un nouveau choc d’envergure. La grande méfiance des Haïtiens entre eux est le trait principal de la faiblesse d’Haïti. A ce titre, si nous ne pouvons envisager des rapports de confiance entre nos gouvernants et nous, fondés, par exemple, sur un pacte fiscal dont l’objet principal est la réduction de la pauvreté, nous n’arriverons pas à établir durablement la paix publique. Nos efforts aux fins de diversification de nos sources internationales de financement resteront vains. Il faut bien comprendre que les inégalités alarmantes et la grande pauvreté sont les deux piliers de l’équilibre instable dans lequel nous sommes confinés. La prospérité ne viendra jamais de la maigre assistance de ceux qui proclament leur amitié à notre égard. Elle sera le fait de notre Etat ayant recouvré la capacité de conduire ses propres politiques économiques, à l’instar du Rwanda et de l’Ethiopie. Cela devrait être la mission essentielle des instances étatiques à caractère de souveraineté. Toutes nos querelles sur l’accessoire nous font perdre de vue l’essentiel qui devait susciter débats et adhésion éventuelle à un projet de refondation nationale. Que cela soit clair: aucune société ne peut espérer la prospérité quand ses choix sont limités par les intérêts d’autres Etats. Cela devrait être le but ultime de toute quête de liberté d’un peuple. Bien entendu, le reste est subordonné à l’importance accordée par les élites haïtiennes à la dignité, pour elles-mêmes et la patrie.