Par Hérold Jean-François
Quand au moins cinq millions d’entre nous, selon les données des institutions internationales du système des Nations unies, survivent avec moins de 90 gourdes par jour, n’est-ce pas insultant de constater comment nos dirigeants, nos administrateurs municipaux, les responsables de projets banalisent les montants alloués à la réalisation desdits projets? Maintenant, tout est projeté et évalué en dollars américains. L’évaluateur de la mairie de votre juridiction évalue votre maison à partir de la référence dollar du prix estimatif de location si votre maison était louée. La mairie ne tient pas compte de la dévaluation de votre bien par son incurie qui vous vaut d’avoir un marché sauvage sur la rue conduisant à votre demeure. On entend que la rénovation d’une place publique de la zone métropolitaine a coûté trois (3) millions de dollars américains ! La couche de peinture extérieure et l’enduit grosso modo des maisonnettes du bidonville de Jalousie a valu à la nation la mobilisation d’un million de dollars tirés du compte de PetroCaribe, la manne utilisée à 94% par l’administration Martelly-Lamothe pour financer toutes sortes d’interventions publiques…
Le deuxième volet de cette opération de coloriage de la misère pour la rendre moins hideuse aurait coûté près de deux millions de dollars, plus précisément 1,8 million tiré d’un don de 3,4 millions provenant de la générosité de l’Uruguay pour lutter contre le choléra…Bref, rendre la vue de Jalousie moins grise et plus attrayante aurait coûté au pays 2,8 millions de dollars américains. Nos enfants et petits-enfants et nous-mêmes auront à rembourser un million de ce montant au Venezuela en plus de montants plus importants mobilisés dans des projets sociaux passagers. Ne pouvait-on pas investir ces 2,8 millions dans un projet durable et plus profitable à la population des défavorisés ?
Dans un pays où la rareté est la réalité, les choix devraient être rationnels. Si l’État dispose par exemple de trois millions de dollars, entre dépenser ce montant dans le réaménagement d’une place et construire six dispensaires ou centres de santé dans six endroits différents du pays ou aménager six lycées ou écoles professionnelles dans six lieux différents, le choix saute aux yeux !
Les petits terrains de jeu et autres complexes sportifs aménagés par l’actuel pouvoir entrent dans cette même valse folle de millions de dollars. Or, le prince en charge du dossier n’a de compte à rendre à quiconque, il n’est pas officiellement comptable des deniers publics…
Chaque petite intervention de rien du tout est facturée en millions de dollars et quand, incrédule, le citoyen ouvre grand les yeux pour douter ou questionner les montants, ceux qui gèrent ces projets ou qui défendent ces dépenses réagissent comme si nous étions des extraterrestres qui ne comprennent rien en rien en nous faisant presque avoir mauvaise conscience d’arriérés qui doivent se mettre à jour quant à la « millionérisation » de la réalité haïtienne…
L’État informel
La dernière interpellation de trois ministres du gouvernement Lamothe a révélé les pratiques non orthodoxes du pouvoir haïtien qui évolue en marge de tout respect des principes élémentaires de la comptabilité publique universelle. Les dépenses ne sont pas budgétisées et n’ont pas eu la bénédiction du Parlement dont l’attribution constitutionnelle est d’approuver le Budget de la République, réputé un corset duquel l’État et les administrateurs publics ne peuvent pas bouger. Et même en cas de sanction régulière du principal document comptable de la République, l’argent affecté à tel poste budgétaire est détourné par la seule volonté de l’exécutif qui, désormais, ne peut même pas être sanctionné pour mauvaise gestion, comme l’a illustré le vote de ce fameux mardi 5 novembre 2013, où la démocratie haïtienne a subi la loi de la minorité aveugle, inconsciente, antinationale et antipatriotique.
L’impunité totale…
Les administrateurs de l’État qui fonctionnent dans l’informel à outrance, où un ministre s’octroie des attributions antidémocratiques en détournant un policier tortionnaire de ses juges ; ou en détournant un poste budgétaire de son affectation première ; ou en politisant un ancien dossier pour exercer des représailles contre des opposants au pouvoir, bénéficient de la plus totale impunité parce que le président de la République est défaillant quant à ses attributions au titre de l’article 136 de la Constitution qu’il revendique à tort, en refusant le renouvellement à temps des institutions et la continuité de l’État… Le Sénat à deux tiers peut difficilement exercer ses attributions de contrôle du pouvoir exécutif qui requiert le vote à la majorité du corps. Dans tous les autres cas où la majorité requise est celle des membres présents (article 117), le Sénat est assez viable à deux tiers. Le vote de ce mardi 5 novembre est un bon indicateur quant à la solidité de cette thèse. Avec quatorze pour, si l’exigence pour renvoyer un ministre n’était pas exceptionnellement la majorité du corps, les trois ministres interpellés seraient partis.
L’argent des autres…
L’argent pour la production duquel on n’a pas transpiré est mobilisé selon les caprices du pouvoir et comme il n’y a pas de compte à rendre dans l’état de dysfonctionnement planifié des organismes nationaux de contrôle, on peut lancer n’importe quelle dépense couverte à partir de n’importe quelle provision disponible sans souci de l’affectation originale des montants. Et ce qui est le plus réjouissant pour les dépensiers de l’État, c’est que personne ne vérifiera le coût véritable de chaque projet pour savoir exactement ce qui a été réellement dépensé et la proportion qui aurait éventuellement emprunté des chemins détournés…
A ce moment, on est à l’aise pour lancer des montants fictifs qui nous entraîne dans une valse folle de millions de dollars américains… Mais quand on a conduit des projets de construction, des chantiers privés, on a une juste idée du coût du bâti en Haïti. Le prix du mètre carré construit et des équipements sanitaires afférents, du matériel électrique, etc., ce sont des données publiques. Or, dans le cas par exemple d’une place publique, il n’y a pas de fondations extraordinaires, pas de citerne souterraine coûteuse, ni de poutres et de poteaux coulés, pas de dalles et autres structures onéreuses. Nous parlons ici de fleurs, de gazon, d’aménagement paysager, d’enjolivement, de points d’eau et autres. Des interventions légères pour lesquelles on charge à l’État des factures imaginaires…Mais que voulez-vous, c’est conforme à l’esprit du temps et à cette nouvelle ère de pouvoir qui doit générer de nouveaux riches à millions. Oui nous sommes dans une logique de millions mettant en compétition différents partenaires acteurs pour savoir qui aura en si peu de temps engrangé plus de millions que l’autre…
Un jour viendra…
Pendant ce temps, la majorité continue à cuver sa misère en cherchant les conditions de survie dans un environnement de plus en plus hostile. Mais comme nous sommes supposés sortir de la logique du pouvoir à vie, peut-être qu’un jour, de nouveaux administrateurs dont le souci principal est Haïti et son avancement, on pourra valablement évaluer le coût des projets facturés aujourd’hui à coup de millions de dollars américains. Peut-être aussi que les responsables de cette « millionérisation » du moindre de nos projets devront également rendre compte devant les instances compétentes désormais fonctionnelles quand ils solliciteront décharge de leur gestion. Peut-être enfin que les organes nationaux de lutte contre la corruption affranchis de toute peur pourraient investiguer pour éplucher les dossiers des actuels administrateurs et épingler ceux qui méritent de l’être…
En attendant la « démillionérisation » des factures pour revenir à des proportions plus réalistes et plus conformes, en attendant de revenir à des normes régulières de comptabilité nationale, en attendant de formaliser les pratiques pour sortir l’engagement des dépenses publiques de l’informel et des caprices de nos dirigeants astreints désormais au contrôle des organismes dûment mandatés et exerçant leur rôle sans détour, la nation doit être moins passive pour exiger de nos dirigeants de mettre fin à cette situation d’un pouvoir de non-droit dans la pure tradition du « gad yon peyi m fè sa m pito »…
Une économie de centimes…
Nous nous rappelons les pièces de monnaie haïtienne du début du XXe siècle que conservait notre grand-mère. A l’époque, on parlait de « kòb ». On envoyait au marché pour le dîner avec cinq piastres et l’on ramenait du change ! Plus tard, on évoluait vers les gourdes et quand on touchait mille gourdes, on pouvait vivre assez largement, faire face à ses obligations principales, loyer, écolage, nourriture, personnel de service, etc. Dans les années 60 à 70, l’on achetait une voiture pour moins de vingt-cinq mille gourdes. Jusqu’à la première moitié des années 80, une petite voiture de quatre cylindres de marque japonaise coûtait moins de quarante cinq mille gourdes. La gourde cotait encore cinq pour un dollar américain. Depuis la fin des années 80, où l’on est entré dans la dévaluation officielle, notre petite économie de pile de patates et de commerce de « pèpè » s’est « dollarisée » et depuis, c’est la course folle aux millions. Nous devons rêver certes, mais c’est sur la force de nos efforts que nous produirons les millions. L’argent de la communauté internationale, l’aide, les dons ou prêts que nous devrons rembourser, nous devons le gérer rationnellement en dehors des besoins de la propagande personnelle.
Attention à l’insulte…
Quand, dans un pays, le salaire minimum est de 200 gourdes et que la majorité est contrainte à la débrouillardise pratiquant un commerce déguisé où l'inventaire ne dépasse pas parfois cent gourdes, il faut faire attention. Attention pour ne pas insulter la misère d'un peuple courageux et pas exigeant pour un sou et pour son malheur, résilient à outrance, mais capable de se mettre debout de manière inattendu pour dire trop c'est trop, comme on l'a déjà vu à maintes reprises...
Dessalines disait déjà en son temps, « plumez la poule, plumez la poule, mais attention qu'elle ne crie... » Et on a l'impression qu'au rythme actuel des scandales et de la liquidation de nos maigres ressources, la poule, elle, n'est pas loin de crier… D'ailleurs, si nous regardons l'agitation ambiante dans les rues de la République, l'attrait de la population à grossir les rangs des manifestants, n'est-ce pas parce que, philosophe à sa manière, le bon peuple a compris qu'une fois de plus on l'a traité en dindon de la farce? La farce qui le fait servir de couverture de programmes sociaux déguisés, de caution pour permettre à tant d'opérateurs de s'enrichir sur son dos...
Nos dirigeants doivent arrêter de se comporter comme les mendiants qui fixent le montant de l’aumône qu’ils prétendent recevoir, banalisant l’argent des autres. La banalisation de l’argent, celui des autres, bien entendu, traverse notre société de part et d’autre. Le premier montant réclamé par les kidnappeurs comme rançon se situe le plus souvent entre les deux cent cinquante mille et trois cent mille dollars américains. Combien d’entre nous, après une trentaine d’années environ de travail, au moment de la retraite, aurons un tel montant sur notre compte d’épargne ? Quand on n’a pas sué, transpiré, travaillé dur pour avoir le strict minimum ou juste un peu plus, on n’a pas idée de l’argent et de ce que cela prend pour l’accumuler. Alors, le jeter par les fenêtres ou prétendre l’avoir dépensé sans que le projet réalisé ne vaille la facture chargée à l’État, relève de l’insulte, du vol, voire de l’ignorance.
Revenir à la réalité…
Nous devons revenir à la réalité cuisante de notre pays, une petite économie sous-développée globalement dépendante de l’aide étrangère, une économie affectée par le chômage et le sous-emploi à des proportions inimaginables, frappée par l’inflation galopante générée par l’importation systématique de biens de consommation que nous savions et que nous pouvons produire, le manque d’opportunités d’affaires, l’inexistence du crédit plus par défaut de garantie, par surprotection que par manque de liquidité disponible en abondance dans le système bancaire, la misère touchant plus de la moitié de la population qui attend une administration responsable pour gérer les maigres ressources en bon père de famille et non en père insouciant et bambocheur qui flambe le peu d’avoir sur des choix irrationnels, alors que l’essentiel attend d’être pris en charge…
De la banalisation de l’argent en Haïti…
Par Hérold Jean-François Quand au moins cinq millions d’entre nous, selon les données des institutions internationales du système des Nations unies, survivent avec moins de 90 gourdes par jour, n’est-ce pas insultant de constater comment nos dirigeants, nos administrateurs municipaux, les responsables de projets banalisent les montants alloués à la réalisation desdits projets? Maintenant, tout est projeté et évalué en dollars américains.