Arnold Antonin/Virginie Hemar/Éditions de l'Université d'État d'Haïti

Un beau catalogue pour admirer toute l'oeuvre d'un cinéaste haïtien

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Publié le 2013-11-11 | Le Nouvelliste

Tout est luxueux dans ce catalogue. La couverture soigneuse, d'ailleurs agrémentée d'un dessin vraiment expressif. Le papier, de qualité supérieure. Un dessin très inspiré de Préfète Duffaut. Les photos rehaussant l'écrit, plutôt y venant comme support. On ouvre le catalogue avec avidité, avec gourmandise. On feuillette, les doigts fébriles. Les yeux courent sur des récits, des reportages; on est émerveillé par le luxe qui s'étale dans ces pages écrites avec le coeur pour éclairer un parcours, donner à découvrir l'itinéraire d'un militant de la cause haïtienne. D'un fils de la terre obscure d'Haïti-Thomas qui a vite saisi les limites de la militance politique et qui, en conséquence, adopta le cinéma comme mode efficace d'expression. Depuis 1974, année de la sortie de «Haïti, le chemin de la liberté», son premier long-métrage, Arnold Antonin est infatigable. Il a toujours un projet de film qu'il parvient - on ne sait trop comment - à matérialiser. Je préfère dire : il caresse un rêve qu'il finit par transformer en film. Et à la sortie d'une nouvelle production, l'engouement du public est le même. On accourt à l'avant-première. Du temps des salles obscures à Port-au-Prince, l'affluence témoignait du désir d'encourager la production filmographique locale. Mieux : de contribuer à son éclosion et à son épanouissement malgré la modestie des moyens. Pourtant, le travers qui consiste à dévaloriser le cinéma haïtien est significatif d'une inculture, d'une ignorance. Ce n'est pas parce qu'on est acculturé que l'on possède la compétence, l'expertise pour, dédaigneusement, décider que le cinéma haïtien n'est pas sa tasse de thé. Le cinéma haïtien est jeune, il a passé le cap de l'adolescence et devient adulte. Chaque cinéaste se coupe les cheveux en quatre, remue ciel et terre pour trouver les moyens de financer son budget. A propos, il vous avouera que son budget est modeste. Par exemple, Arnold vous confiera que, au Venezuela, il pouvait disposer de 2 millions de dollars pour réaliser un film sur Simon Bolivar. Projet qu'il abandonnera, malgré des facilités, pour le retour au pays natal. Eh bien! ici, il lui faut composer avec la modique somme de 110 000 dollars. Vraiment chiche! «Arnold Antonin, le chemin de la liberté», ouvrage collectif dirigé par Virginie Hémar, est une oeuvre de reconnaissance du travail gigantesque accompli par un homme passionné de son art et de son pays. Avec justesse, Catherine Ruelle, dans un des trois prologues du livre, évoque sa première rencontre avec Arnold : «Et l'auteur, là devant moi, (...) était cet homme mince, au visage expressif, le regard vif et amusé derrière ses lunettes, dégageant énergie et passion pour son pays, ce pays tant chéri.» Madame cinéma de RFI a été fascinée de «le voir présenter son film et débattre ensuite avec le public, communiquant son énergie, sa lutte et son espoir de lendemains meilleurs». Catherine Ruelle parle de «nouvelles moissons d'images» qu'il ramène avec lui lorsqu'il passe par Paris et «d'images moins frontalement politiques mais tout aussi impliquées». Elle exprime un regret et fait état d'une compensation : «La plupart de ses films d'ailleurs, je ne les ai pas vus (hélas) dans des salles; quand il venait à Paris, de passage pour se rendre à un festival quelque part en Europe ou en Afrique, Arnold arrivait les bras chargés de DVD qu'il projetait chez un ami; l'occasion de se retrouver, de parler, de consolider l'amitié autour de ses brassées d'images (...)» Je trouve ces descriptions saisissantes, ces métaphores merveilleuses : «moissons d'images», «brassées d'images» et «les bras chargés de DVD». Elles campent, dans son quotidien, le cinéaste et sa foisonnante production. Les témoignages de ces amants du 7e art permettent de découvrir les facettes de sa filmographie. Madame Ruelle parle de périodes dans le travail d'Arnold mais de périodes qui se superposent sans s'annuler, qui s'enrichissent l'une l'autre. «Il y a les témoignages ''impliqués'' commencés dès ses premiers films», analyse la critique de cinéma de RFI, qui découvre «un homme totalement imprégné de sa culture, désireux de documenter le patrimoine de son peuple, en faisant vivre devant sa caméra des artistes connus (Tiga, Cédor, Jacques Roumain) ou inconnus (Marithou, femme peintre)». En plus, madame Ruelle découvrit un autre Arnold Antonin dans ses courts métrages, le chroniqueur des petites gens. «Ces inconnus, ces sans grade, il les filmait avec amour et humilité (...)» Puis, un autre Arnold encore, défenseur des plus faibles, en l'occurrence les enfants. Nous sommes en présence d'un réalisateur engagé sur tous les fronts. Mais ses documentaires restaient confidentiels en Ayiti. Il évoluera vers la fiction qui est «le plus sûr moyen de toucher un public plus large». Un catalogue monté avec sensibilité par Virginie Hémar, dit avec raison Catherine Ruelle. Dans «L'histoire d'Arnold Antonin», celle qui a mené jusqu'à son terme le projet d'écriture du catalogue évoque en toute simplicité le parcours du cinéaste, son enfance, son long exil, sa résistance à l'oppression et sa soif de liberté. De retour au pays, sa militance politique, son désenchantement. «La décennie 1990 le voit loin de la scène politique comme de la création.» Après le succès de son premier documentaire sur les artistes haïtiens avec «Tiga : Haïti, rêve, possession, création, folie», il se consacre à la réalisation, s'essayant à la fiction à partir de 2006, alternant les portraits d'artistes et les sujets sociaux, relate Virginie Hémar. Elle enchaîne avec un deuxième texte : «Le cinéma d'Arnold Antonin : le chemin de la liberté». Mademoiselle Hémar prévient qu'il ne faut jamais oublier l'obsession patrimoniale et historiographique chez Antonin. Il explore d'autres territoires d'expression avec le souci constant de conservation et l'obligation de mémoire (pa bliye). «Son attachement au documentaire lui permet d'aller chercher la réalité», relève Virginie Hémar. Elle poursuit : «Et même s'il l'oriente, s'il la déforme parfois, il lui offre néanmoins un lieu privilégié d'exposition.» Elle dégage la portée pédagogique du travail de documentariste d'Arnold. «Le documentaire est surtout le lieu d'un discours analytique. S'il permet de montrer et de conserver, il permet aussi d'expliquer.» Avec justesse, elle observe que, dans le cinéma d'Arnold Antonin, il y a toujours cette volonté d'écriture didactique, cet effort de pédagogie. «Dans la lignée d'un Sembene Ousmane, qu'il admire, Arnold crée un cinéma destiné à instruire», conclut-elle partiellement. Effectivement, ce n'était pas fini pour autant. Sous la plume de Virginie Hémar, le lecteur trouvera une analyse approfondie du travail de cinéaste d'Arnold. Il a toujours cherché à questionner son public, à le bousculer, à le faire basculer. «Socrate moderne, Arnold Antonin ne s'arrête pas d'interroger», dévoile-t-elle. Conserver, questionner, instruire et agir. C'est l'essentiel de l'ambition réelle du cinéaste. Elle souligne le souci d'Arnold de transformer son humanisme en actes. «Au-delà d'Haïti qui en constitue pourtant le cadre, le cinéma d'Antonin vise à l'universel», conclut-elle pour de bon. Puisque, dans ce genre de bouquin, il y a de la place pour l'intimisme, Antonin se confie au lecteur dans un beau texte : «Le cinéma et mes réalités haïtiennes». Je ne veux rien ôter au plaisir du lecteur qui découvrira lui-même la vision du réalisateur sur le cinéma. Dans un long entretien avec Jean-Marie Théodat, il est question du quotidien d'Antonin, de son emploi du temps, de ses motivations en faisant du cinéma, de sa vision du cinéma haïtien, du choix du retour après un long exil, de ses débuts dans le cinéma et de bien d'autres choses, non moins intéressantes. Suit le somptueux catalogue des oeuvres du cinéaste où je recense exactement 32 réalisations. Comme le soulignait Me Gérard Gourgue à la soirée de lancement de l'ouvrage le jeudi 24 octobre 2013 : «Parler d'Arnold Antonin, c'est identifier ce souci de rechercher dans les moindres recoins les éléments existentiels de la vie haïtienne.» En effet, on est frappé par la diversité des thèmes abordés par le cinéaste dans son travail pour donner à voir Haïti. Et il ne compte pas s'arrêter malgré sa déjà longue filmographie. Je déduis que, pour lui, le cinéma c'est la vie. On ne referme pas un si beau catalogue, riche par son contenu et rehaussé d'une remarquable présentation graphique; il orne la table du salon. Au moment où le rush de la journée est retombé ou aux heures apaisantes du week-end, une fois qu'il vous prend l'envie de vous évader, d'effectuer une promenade de l'esprit, vous l'ouvrez et vous laissez les yeux courir sur ces pages gracieuses. Comme si vous faisiez une découverte, vous partiez à l'aventure vers des terres lointaines et pourtant si proches. Mais vite vous réalisez que le catalogue présente, sous un meilleur jour, la terre d'Haïti à travers la production cinématographique d'un de ses enfants, vous êtes surpris de votre exclamation : Que c'est beau! En effet, quel beau livre!
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