Evains Wêche / Lauréat du prix Henri Deschamps 2013

Extrait de « Le trou du voyeur »

Rencontré en octobre dernier à Jérémie, lors du Festival national de la poésie organisé par le Centre culturel Jean Brierre, le lauréat du prix Henri Deschamps 2013, Evains Wêche, par courtoisie, nous a téléchargé son manuscrit, « Le trou du voyeur », recueil de nouvelles qui remet la cité des poètes sous les feux des projecteurs de la presse. Voici ''Trois feuilles, trois racines ô'', un extrait de ses trois nouvelles.

Publié le 2013-11-06 | Le Nouvelliste

Culture -

« La prison civile de Jérémie garde plusieurs détenus dont des cas ne seront jamais entendus. Comme ce monsieur, retrouvé figé, vers 6 heures du matin, sur le toit de Me Harold, le vénérable de la légendaire Loge Maçonnique ; ou ce propriétaire de pompes funèbres, candidat à la mairie, accusé d'avoir incendié la génératrice toute neuve de la morgue de l'hôpital Saint-Antoine, cadeau du président de la République fraîchement élu ; plus près de nous, ce monsieur arrêté par hasard avec un sac de têtes humaines sur le dos... Il y va de même des détenus de cette histoire, arrêtés par la police de Beaumont dans l'affaire du vol des ustensiles utilisés dans le cérémonial de l'eucharistie à l'église Sainte Agnès. En effet, calice, patène, ciboire, ostensoir, encensoir et clochettes ont tout bonnement disparu de la sacristie un dimanche matin. Le rapport du juge de paix n'a fait mention d'aucune effraction et la police a logiquement arrêté le sacristain, seul personnage, après le prêtre, qui aurait pu avoir accès à l'église sans effraction. Sommé de se prononcer sur la question, le gardien est resté muet, il a ainsi perdu l'usage de la parole. Après diverses pressions et tortures, on le conduisit à la prison civile de Jérémie. On ne pouvait rien en tirer. Le dimanche suivant, les objets sacrés disparus ont été retrouvés au sein d'une église protestante indigène, farouche au vaudou. Le rapport du juge de paix n'a fait mention d'aucune effraction mais la police, cette fois-ci, n'a pas marché. Elle a conclu que les voleurs voulaient faire porter le chapeau à l'église protestante et compris que l'affaire aurait pu déboucher sur une guerre de religion si elle intervenait. Le prêtre est venu récupérer ses effets en s'excusant humblement devant l'assemblée protestante, qui n'en revenait pas que les forces du mal aient pu opérer ainsi au sein de leur lieu saint sans se faire brûler par les foudres du Seigneur. Cela méritait bien quarante jours de jeûne pour retrouver la faveur de Dieu, car selon le pasteur, les péchés cachés des fidèles ont éloigné le Saint-Esprit du Temple. Possédé subitement, il dévoila le nom de cinq femmes adultères parmi les dames Dorcas et de sept jeunes fornicateurs qui ne suivaient pas l'exemple de l'apôtre Paul. Ces douze témoignèrent et avouèrent leurs fautes, ils tombèrent dans la prière en se recouvrant de sacs et de poussières. Les autres membres de l'église, considérés comme saints (sains et saufs!), improvisèrent une petite campagne d'évangélisation dans le bourg, menaçant les mécréants de tous les tourments de l'enfer s'ils n'acceptaient pas leur évangile! S'il est pris pour un saint homme à Beaumont, la police de Jérémie, qui s'est saisie de l'affaire, a moins de considération pour le pasteur. Il fut convoqué par le juge d'instruction et passa plusieurs semaines en cellule pour avoir refusé de donner son emploi du temps le samedi soir précédant l'évènement. Un samedi soir sur la terre, si l'on croit Francis Cabrel, il se passe des choses... On ne sait pas trop ce qu'il s'est enfin décidé à raconter mais trois des cinq femmes adultères ont interrompu leur jeûne, appelées à comparaître par devant le juge d'instruction, pour, dit-on, confirmer le récit de son emploi du temps. L'une d'elles est sortie honteuse de l'interview et n'a jamais été revue ni à Jérémie ni à Beaumont... Mais le plus intéressant de l'histoire, c'est l'arrestation de Ti Dok, un médecin-feuilles, redoutable bocor bien connu de la localité. Ce fut tout un évènement à Beaumont! La police débarqua en grandes pompes, les curieux, quelques membres du clergé local, les notables, dont le maire, toute une délégation de gens poudrés et costumés se sont déplacés pour venir quérir le dénommé Ti Dok, ainsi connu. Il paraît qu'un autre bocor, jaloux de lui, soit allé raconter à la police de Jérémie l'histoire des ustensiles sacrés volés à l'église Saint-Agnès. Cette arrestation fut le triomphe du christianisme sur le satanisme ! Le pasteur ne cacha pas sa jalousie par rapport à ce succès remporté par le prêtre: voilà que le Dieu des catholiques, ce morceau de pierre taillée, répare les torts qu'on lui a faits alors que le sien s'est laissé souiller par le diable sans riposter. Le juge d'instruction, en quête de visibilité, lit haut et fort les chefs d'accusation retenus contre le détenu Ti Dok ainsi connu. Personne n'a vraiment compris le jargon de ce praticien du droit. On s'en passera, mais je me fais un plaisir de vous restituer les faits...» La suite du texte de Évains Wêche, à découvrir dans le recueil composé de trois nouvelles. Rappelons que le prix Deschamps ne consiste pas uniquement en un chèque de 150 000 gourdes. De même que le prix spécial Paulette Poujol-Oriol et Georges Corvington remporté par Faubert Bolivar ne se limite pas aux 100 000 gourdes du prix. Chaque auteur verra son manuscrit imprimé. A chacun seront remis mille exemplaires et 100% du produit de la vente.

Claude Bernard Sérantserantclaudebernard@yahoo.fr Auteur

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