Vendredi 31 octobre 2014





CULTURE
Poésie

Mémoire d'une jeune fille cassée

Le Nouvelliste | Publié le : 26 septembre 2013

Depuis le début des années 2000, une « nouvelle » génération de poètes commence à se faire publier soit à compte d'auteur, soit sous l'égide d'une jeune édition ou d'un aîné. Ils ont, comme toutes générations classiques, à peu près le même âge, par conséquent, vivent les mêmes évènements. Comme les générations antérieures, il y a quelques têtes féminines qui émergent avec une plume mature. Mais, l'omniprésence du masculin semble toujours les mettre en marge. On a souvent tendance à oublier Ida Faubert dans la liste des écrivains de la Ronde. Ou Jacqueline Beaugé entre le groupe Haïti Littéraire et Houghenikon. Ou encore Farah-Martine Lhérisson de la génération que Lyonel Trouillot a appelée « Génération mémoire ». Parmi les poètes de cette « nouvelle » génération, il faut compter à présent Kermonde Lovely FIFI. Comédienne et surtout poétesse, elle n'a pas besoin de porter un pantalon d'homme pour se faire une place dans le milieu littéraire comme le faisait George Sand au XIXe siècle. Ou signer le nom de son mari comme Colette signait Willy au début du XXe siècle. Elle n'a qu'une plume pour exprimer toute la beauté des mots et surtout une indignation face à une réalité macabre, une occupation molle, honteuse. Vie cassée. Ville cassée. Par analogie à la conception de l' « horrible vie ! horrible ville » de Charles Pierre Baudelaire, dans son Spleen de Paris. C'est de cela qu'il s'agit dans le premier recueil de poèmes de Kermonde Fifi Lovely, titré Cassés. Paru en avril 2013 chez Ruptures, ce premier recueil de poèmes ne fait pas 70 pages. Cependant, Fifi y exprime tout son art et toutes ses forces. La romancière Emmelie Prophète l'a bien vu dans sa préface. Elle « vient de prendre là un engagement terrible : celui de devoir rester égale à elle-même, offrir à chaque fois cette poésie magnifique». Des larmes et encore des larmes Cassés est un recueil fait de mots fragiles, d'espoirs éparpillés dans le vent des solitudes, d'amours volatiles mais surtout de larmes. De beaucoup de larmes. Tout pleure chez Kermonde Lovely Fifi. Les lèvres, les langues, les mots. Les rivières, la pluie, l'eau... Que ce soit dans des poèmes comme « Extase », «Inconnu », « Vue d'ailleurs », « Attente », « Ressentiments », ou « L'homme et la rivière ». Tout pleure comme chez Paul Verlaine. Les larmes coulent paisiblement comme le lac d'Alphonse de Lamartine ou la Seine sous le pont de Mirabeau de Guillaume Apollinaire : « Tout change Qui aurait pu penser [Que] L'humanité jugerait nos pleurs » p. 23 Ou encore « Bientôt minuit Partout de l'eau De l'eau partout » p.45 L'eau chez Fifi est un prétexte, une « fausse pluie ». Il n'y a que des larmes. Partout des larmes. Jeune fille cassée, qui avoue n'avoir « connu d'orgasme dément » et qui vit un « triste-temps », Fifi prend pourtant une position forte. N'allez pas voir par-là de l'érotisme. C'est une position contre cette occupation molle, ce laisser-faire politique, cette dérive qui sème des pluies qui encombrent le visage des autres. Cassés est un livre à lire en une nuit, comme une gorgée de bière. Mais comme on le sait, « la première gorgée de bière est la seule qui compte » (Philippe Delherm). Nul besoin de faire de grands efforts pour exhaler ce parfum frais qui s'échappe des vers. S'il faut signaler de petites erreurs dans la mise en page, dans le caractère des lettres et aussi dans la dédicace du livre, cela ne m'empêchera en rien de respirer le beau parfum des mots, ce plat exquis d'une poétesse en devenir.


Wébert Charles cwebbn@yahoo.fr

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