Livres en folie

Les lodyans de Georges Anglade

Georges Anglade, décédé le 12 janvier 2010 sous le poids de la ville de Port-au-Prince, nous a laissé une oeuvre d'une richesse incontestable. Que ce soient ses chroniques au Nouvelliste publiées en 2008 sous le titre L'hebdo de Georges Anglade, ses essais et ses lodyans, l'oeuvre du géographe occupe déjà une place capitale dans les lettres haïtiennes.

Publié le 2013-05-29 | Le Nouvelliste

National -

Le livre Ce pays qui m'habite, publié en 2002 chez Lanctôt Éditeur et numérisé par la fameuse bibliothèque Classiques des Sciences Sociales (Canada), a été repris en 2006 dans Rire haïtien qui réunit l'ensemble des lodyans de Georges Anglade, soigneusement traduites en anglais par Anne Pease McConnell. Composé en trois parties, Quina, Port-aux-Morts et Nédgé, Ce pays qui m'habite est un recueil de lodyans de 127 pages qui dit une époque de tourmente, marquée par l'emprise d'une dictature sanguinaire et obscurantiste. La question du genre Le genre, selon le théoricien de la littérature Antoine Compagnon, est une convention discursive, qui va au-delà d'une forme linguistique. Le genre relève du discours et est souvent reconnu, dans le cas des oeuvres narratives, par un certain air de famille. La lodyans, qui peut être rangée dans cette catégorie, se trouve à mi-chemin entre le conte et la nouvelle. Les maîtres de la lodyans (Justin Lhérisson et Fernand Hibert, comme on se plaît à les appeler) n'ont pas vraiment posé les jalons théoriques de ce genre qui atteint sans doute une perfection remarquable avec Georges Anglade et qui en fait une cause essentielle, revisitant l'orthographe du mot, qui était jusque-là écrit en français ou avec une apostrophe. La lodyans est ce genre du bref qui dit le réel, le social et le politique dans un humour toujours noir chez Georges Anglade. Malgré l'évocation d'un fait sinistre, le lecteur ne peut s'empêcher de rire d'un rire qui le laisse perplexe comme le prouve ce passage tiré de la lodyans Par la bouche des enfants que l'on retrouve dans Port-aux-Morts : « C'est alors que les jumeaux qui parlaient aussi arabe dirent presque en même temps que leur ville n'était plus que ruines et que l'on entend partout les boom boom des bombes [...] et que les mitraillettes disaient de gros mots à longueur de journée, caca-caca-caca-caca-caca-caca. » Cet humour noir constitue l'une des caractéristiques de la lodyans qui la différencie du conte occidental quoiqu'ils relèvent tous deux de l'oralité. Ce qui rapproche la lodyans de la nouvelle est sa brièveté et la linéarité de l'histoire plus complexe dans le roman. Toutefois, le recueil de lodyans, toujours pour Georges Anglade dans son texte Vous avez dit lodyans? publié en guise de préface au Rire haïtien, possède une certaine unité qui fait de lui « des miniatures montées en mosaïque », caractérisé par un principe unificateur, comme L'Exil et le Royaume d'Albert Camus qui a fait débat sur ce point dans le champ de la critique littéraire. Les lodyans de « Ce pays qui m'habite » répondent à ce principe unificateur qui fait naturellement penser que le livre constitue un tout bien agencé qui peut se lire comme un roman (d'apprentissage?). La première partie, Quina, raconte l'enfance du narrateur dans la province de Quina. Ensuite, Port-aux-Morts raconte son adolescence et sa phase d'apprentissage à l'École normale supérieure et la dernière partie, Nédgé, relate sa vie en exil à Montréal. Il faut aussi mentionner que la dernière lodyans de chacune des trois parties du livre marque la transition vers l'autre. Que ce soit Comment se faire des ennemis, qui évoque la migration du narrateur vers Port-aux-Morts, ou T'a-t-on parlé de moi? qui relate son expatriation, transporté dans la fameuse djèt de Duvalier. Tout ceci se passe en filigrane, car la lodyans est une autobiographie du peuple, ce qui fait qu'elle est férocement impliquée dans le social que ce soit sous la plume de Justin Lhérisson ou chez Georges Anglade. Le choix du nom des personnages est tout aussi significatif que le nom des villes. Alice (au pays des merveilles) dans la mort d'Alice C. un dimanche, Tòtòt dans Le cabri à la dent d'or, qui se faisait tripoter les seins par un boucher ou encore Port-aux-Morts, qui n'est autre que la ville de Port-au-Prince, à peine entrée dans une dictature féroce. La lodyans, un genre éminemment subversif ? Les lodyans sont tirées comme des contes dans la nuit, dans les campagnes comme dans les villes non pas pour effrayer l'auditoire, mais pour échapper à un régime despotique, tyrannique. Mieux vaut parler par signes (Phelps) où habiter son silence ou encore respecter la grammaire de la dictature. C'est de cela qu'il s'agit dans Les couverts de trop ou les familles rendent hommage en silence aux victimes de ce régime totalitaire, rangeant des places vides et des verres remplis qui rappellent la tradition des vaudouisants donnant à manger aux esprits. Dans Port-aux-Morts, Georges Anglade évoque une dictature cruelle, obscurantiste qui envoie des tontons macoutes suivre des cours à l'Ecole normale pour aveugler la grève des étudiants et qui fouillent une ville entière pour saisir tous les livres suspects. Mais là encore les tontons macoutes ne sachant pas juger emportent tous les livres à couverture rouge. La lodyans est une façon pour Georges Anglade de dénoncer ce régime et de nous raconter la férocité de Duvalier, prenant d'assaut la Constitution et le Parlement pour installer son régime autoritaire. Les étudiants hostiles à Duvalier sont tués (les trois étudiants de l'Ecole normale tués en 1964) ou emprisonnés ; ce qui leur valait une expatriation. Dans le cas de Georges Anglade, c'est à Nédgé qu'il atterrit, la cité de tous les exilés. Nédgé (NDG) est le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal, connu pour sa multiethnicité. Dans ce quartier, les exilés vivent dans la nostalgie du pays natal et les enfants ont une image de leurs pays à choquer un soldat. Au moment où les débats sur le régime des Duvalier reviennent en force et où des processus de blanchiment de face d'un côté et un appel à un devoir de mémoire de l'autre côté se déclenchent, lire ou relire Georges Anglade est donc nécessaire pour la compréhension de la politicaillerie haïtienne dans les années 1960 comme Zoune chez sa ninnaine et la famille des Pitite-Caille de Justin Louis Lhérisson offrent une photographie de la société haïtienne vers la fin du XIXe siècle.

Dieulermesson Petit Frère djason_2015@yahoo.fr Wébert Charles cwebbn@yahoo.fr Auteur

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