Carole Démesmin Une voix de dévotion

Sa voix est des plus respectables. Ses compositions, des odes à remonter le temps. Fidèle au traditionnel, depuis trente-quatre ans, elle s'appuie sur une vision profonde pour chanter la musique haïtienne. A travers Haïti, le Canada et le reste du monde, les chansons de Carole Démesmin habitent les souvenirs de plusieurs générations.

Publié le 2013-01-10 | Le Nouvelliste

Ticket Mag -

Elle a des gestes vifs, un ton sérieux. Regard attentif, Carole est réservée. Sa renommée tient du mystère. Après plusieurs décennies de scène, la chanteuse prend encore la peine de se présenter.
Vernis à ongles rose flashy, rouge à lèvres et pendentifs lui redonnent sa jeunesse. Un léger maquillage affine ses joues et adoucit les rides au coin de ses yeux. Fond de teint, cheveux crépus et naturels tombés sur le dos, Carole possède les atouts d’une jeune dame.
Ici, dans les locaux de Canal 11 où elle accepte l’entrevue, la chanteuse s’empresse d’en finir. « Je dois prendre l’avion dans quelques heures, et il me reste beaucoup de choses à faire », souligne-t-elle assise dans une petite salle retirée des activités de la télé. Pourtant, son enthousiasme et son calme naturels auront raison de son temps.
Pour ce tour d’horizon, madame s’engage corps et âme. Elle plonge dans ses souvenirs les plus lointains. A parler de la musique haïtienne, on n’en finirait pas. Carole connaît les noms des plus anciennes formations musicales sur le bout des doigts. Les tendances et les instruments lui viennent à la bouche comme l’abécédaire. « La jeunesse est confuse. Elle ne reconnaît aucun modèle, regrette-t-elle. Il est de notre devoir de la réorienter vers son origine, son essence en matière musicale. »
Pour son apport à la musique haïtienne Carole a reçu les honneurs et mérites d’Havana Guitar Night. Pourtant l’artiste ne s’enorgueillit pas. Elle formule avec mesure ses propos. Son caractère trempé de modestie met de l’ordre dans ses idées.
« J’étais surprise d’être primée par Havana. Ça me fait penser que tout n’est pas perdu. Cependant, si j’avais su qu’on allait le faire, j’aurais dit non, pour ne pas gâcher la soirée d’hommage à Liliane, évoque Carole entre deux sourires. Toutefois, j’étais contente d’être avec cette grande journaliste et de la voir heureuse. Je vois qu’il y a au moins certains qui savent que ce n’est pas après le décès de quelqu’un que l’on doit lui rendre hommage ! »
Avant, la diva qu’est devenue Carole Démesmin accordait peu d’importance à la musique dans son enfance, fait-elle comprendre. Si la majorité des artistes prétendent avoir commencé à chanter à l’âge de cinq ans ou au berceau pour des shows médiatiques, Carole parle avec franchise.
« Jamais, jamais je n’imaginais qu’un jour cela arriverait. C’est devenu une réalité par le trou de la vie. Le poids du vent, tout simplement, se souvient-elle. Avant je n’avais pas pensé devenir chanteuse, c’est la peinture qui m’intéressait. Mais, dans mon enfance, j’étais très créative... celle qui aimait son espace personnelle pour évoluer. »
Les mains croisées sur une table, le regard fixe, elle ne simule pas. Son discours sonne juste. Tout paraît clair dans ses mots. « J’avais des amis comme tout le monde, mais surtout des moments réservés à moi-même. Devenue grande, je réalise que mes instants de solitude m’avaient aidée à créer des choses en prenant tout mon temps. Même lorsque je ne voyais pas comment et sur quoi ça allait déboucher, j’y croyais fermement. »
De part son tempérament, difficile de découvrir l’humour frétillant dans ses gestes et sa timide sympathie. Mais au fur et à mesure, tout se dévoile quand elle raconte sa vie.
« La musique ne m’a pas changée. J’apprécie énormément le fait d’être chanteuse et de voyager sans cesse. Sinon, comme une poule pondeuse, j’aurais eu six ou sept enfants. Mais je n’en ai pondu que deux. Je les ai soigneusement couvés. Donc je suis restée femme comme toutes les autres ! Je sais faire tout ce dont elles sont capables, à l’exception des niaiseries. Parce que je pense qu’il existe des valeurs morales à respecter », reconnaît Carole, qui a démarré sa carrière musicale à dix-neuf ans aux États-Unis.
A croire que « Lumane Casimir » est son plus grand succès musical, on se tromperait si elle n’avait pas rectifié le tir. « Mes succès musicaux varient en fonction des régions. Par exemple, au Cap, «Lumane Casimir» n’était pas connu comme mon plus grand succès. C’était « Chaine d’Espoir » pour les Capois. Dans le Sud c’était « Tranpe Manyòk ». Mais à Port-au-Prince, «Lumane Casimir» était ma chanson la plus populaire. Je garde encore de beaux souvenirs du théâtre national couvert de palmistes comme un amphithéâtre. Tout comme je me rappelle aussi de la photo de «Lumane Casimir». Un personnage que je ne connaissais pas, dont mes parents m’ont raconté l’histoire... et cela m’a beaucoup inspirée », révèle la native de Léogâne.
La dévotion qui porte Carole Demesmin à chanter les valeurs d’un pays (Haïti) très mal jugé, est sacrée. Un amour d’autant plus vrai réside dans ses paroles dosées lorsqu’elle s’oublie pour expliquer son attachement à sa terre natale.
« Je suis une Haïtienne, aussi simple que ça. En tant que telle, il est normal que je continue à chanter pour Haïti. Ma musique apporte des messages au-delà des frontières. Dans ce partage, j’ai appris beaucoup de choses aussi de l’étranger. En un mot, je sais qui je suis. Il n’y a rien qui puisse me prendre la tête. Rien ne peut me faire croire que ma musique est mauvaise. À n’importe quel moment je peux puiser dans le compas comme dans le troubadour, puisqu’un grand travail a déjà été fait à travers ces différentes tendances. »
Pour avoir sorti quatre albums en trente-quatre ans, Carole ne compte pas s’arrêter là. Le porte-drapeau haïtien envisage un cinquième pour les prochains mois.
« J’étais supposée sortir mon nouvel album en décembre dernier. Mais à cause de mes déplacements, avec les heures de studio qu’on a manquées, tout a été reporté, précise Carole. L’idée de rendre hommage à de grands compositeurs haïtiens m’a effleuré l’esprit. Ainsi, j’ai mis sur pied un projet qui facilitera le retour en onde de quelques-unes de leurs compositions. Dans le volume I, on présentera des personnalités de notre époque avec les chansons qui ont marqué la leur et qu’on ne veut pas qu’on oublie. Tout ça pour donner à la nouvelle génération l’occasion d’assurer la relève. Pour le respect des droits de l’auteur (parce qu’il y en a certains qui sont décédés), on a écrit leur famille à ce sujet. Présentement on n’a pas encore toutes les réponses des lettres qu’on a expédiées, mais bon nombre sont d’accord. Sur ce, on attend les dernières nouvelles pour enchaîner. Parallèlement on
prépare aussi un livret sur la biographie de ces compositeurs. Une brochure accompagnera aussi l’album pour permettre à un large public de lier connaissance avec ces personnages, de savoir qui ils sont, et comment ils ont réussi à marquer le temps. »
Durant tout son parcours, Carole Démesmin a fait don de sa personne à la musique haïtienne. Avec un nouvel opus, sa voix originale annonce la couleur de prochains jours de sa carrière. Plus coriace et davantage dévouée, le public peut guetter son come-back.

Réagir à cet article